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La qualité de l'enseignement supérieur, l'ultime chantier

par Nagib Bouguessa *

Apres avoir réussi laborieusement à offrir une place pédagogique à chaque bachelier, il urge maintenant de garantir un enseignement et un cursus de qualité à chaque apprenant en attendant de réussir l'insertion professionnelle de chaque diplômé.

La bataille de la démocratisation de l'enseignement supérieur est en phase d'être gagnée mais celle de la qualité est loin de l'être. Celle-ci est plus ardue, plus exigeante, certainement plus belle à gagner, plus noble à remporter. Placée depuis peu au cœur des actions engagées par la tutelle, la qualité de l'enseignement supérieur, aspiration aussi bien sociale que politique, elle s'intéresse aux composantes, aux contenus, aux différents acteurs et à la vie universitaire : Elle concerne en premier lieu le pilotage de ces établissements.

DE LA GOUVERNANCE ET DE SES FONDEMENTS

Opération quelque peu tardive, très attendue et salutaire, la tutelle a procédé ces derniers jours à un renouvellement partiel du « corps des Recteurs ». On aurait aimé savoir sur quels critères ils ont été « désignés » ce qui, bien entendu, ne diminue en rien du mérite de chacun. Pourtant, Il y a une mesure qui leur confèrera une légitimité, une sérénité et une validité certaines qui leur fait défaut actuellement, Il s'agit de cette pressante quête de transparence. Il suffit tout d'abord de mettre en place des codes de gouvernance et, ensuite de rendre public les procédés de nomination des responsables à tous les échelons. Ils pourraient être « choisis » sur une liste d'aptitude, au vu de projets d'établissements, de programmes et plans de développement et d'un mandat déterminé et fixé d'avance.

Et, c'est sur cette base qu'ils seront évalués par leurs pairs tout au long de leur mandature. Ces « heureux élus » seront comptables devant des conseils et comités détenant de larges pouvoirs d'évaluation et de contrôle ; les dites instances de délibérations, de concertation et de consultation représentatives de tous les membres de la communauté et des partenaires, guidés et imprégnés par les principes de collégialité et de participation, qu'il s'agit bien entendu de régénérer, revitaliser, revivifier.

DES FACULTES EN RESEAU

La qualité qui vise «les stratégies, les procédures, les activités et les aptitudes nécessaires pour garantir un maintien et une amélioration de la qualité» repose également sur celle des composantes que la tutelle est appelée à mutualiser, fédérer, relier, tout le contraire de la guéguerre que se livrent, par exemple, des établissements situés dans une même région, voire dans une même ville: si cela devrait participer de l'émulation, tant mieux !

A contrario, il faut proscrire tout ce qui favorise la compartimentation, fragmentation, dispersion et fractionnement actuels des écoles et des corps ; un cloisonnement qui a conduit chaque entité à compter uniquement sur ses propres enseignants pour arriver à des aberrations telles qu'un médecin assure le cours d'économie de la santé, un architecte celui d'économie urbaine, un sociologue l'économie sociale, un économiste le droit des sociétés ou droit du travail, un biologiste la bio statistique,…

Aujourd'hui, chaque unité de formation, isolée, indépendante, sans liens fonctionnels avec les autres, semble fonctionner pour elle même, n'ayant pas de prise sur son destin, dépourvue qu'elle est d'une vision à moyen et long terme. Une des solutions est de concevoir d'une part, de fortes connexions entre les établissements d'un même territoire pour en faire un Pôle universitaire régional ( PUR), et d'autre part, entre ceux de même nature, ce qui devrait permettre de produire les synergies et articulations tant espérées et « l'interaction la plus large, la plus active et la plus cohérente » avec la mise en réseaux des sites.

DU TERRITOIRE UNIVERSITAIRE ET DE L'ATTRACTIVITE

A l'orée d'un nouvel ordre mondial de l'éducation, un autre constituant de l'ossature du schéma directeur national pointe à l'horizon, celui de doter chaque établissement d'un pole d'excellence et de compétitivité, d'une plate forme technologique à recrutement national tant du point de vue des enseignants que des étudiants constituant l'élément moteur d'un technopole (exemple de la plasturgie à Sétif, la métallurgie à Annaba, la mécanique à Oran, l'électronique à Bordj, les hydrocarbures à Boumèrdes, la pétrochimie à Skikda,…).

Ce chainon constitue un des éléments de l'aménagement du territoire, en collant un peu plus à l'environnement, en créant des chaines socio-économiques, (exemple, la maison de l'entreprenariat, incubateur de start-ups,…), devenant un réel facteur de développement.

DE L'IMPLANTATION, IMPLEMENTATION ET DES… REGLES

Pour ce qui est de l'ouverture tout azimut d'établissements sur tout le territoire national avec son corollaire l'expansion formidable des structures, opération louable en soi, or celle-ci doit respecter ce schéma directeur national. Les élus de chaque collectivité locale sont dans leur rôle de demander plus, exiger des fois l'impossible, le déraisonnable, l'inconséquent, l'insensé ; pour sa part, le Ministre est aussi dans son rôle de tempérer les ardeurs des uns et des autres, en bon pédagogue qu'il est.

L'érection des structures universitaires à vocation impérativement nationale, leur localisation, obéissent à des règles admises universellement auxquelles on doit se conformer et à un cahier de charges à instituer qu'on doit (faire) satisfaire. L'impérieuse aptitude à l'intellectualisation propre à l'Université et aux universitaires est à ce prix, concept adirée du reste depuis un moment.

DE L'APODICTIQUE EVALUATION

Avec plus de 1.5 million d'étudiants encadrés par plus de 50000 enseignants, 200000 nouveaux chaque année, prés de 300000 diplômés, l'enseignement supérieur représente 6% des dépenses du budget de l'Etat (plus de 270 milliards de DA en 2014, 300 prévus en 2015), ce qui représente une moyenne de 18000 DA per tête (1500 euro), c'est à dire sept fois moins que la norme OCDE, de maigres sommes en somme ! Néanmoins, ceci exige, mal gré bon gré et plus que tout, une nécessaire appréciation des sommes mise en jeu à mener par des agences, comités, observatoires indépendants.

Penser, imaginer des référents, des indicateurs de performance et de suivi des activités, des résultats et des couts, sortes de « baromètres de l'avenir », telles sont quelques unes des mesures qui peuvent un tant soit peu rendre plus lisibles les activités, permettre la mise à niveau de ces établissements qui « fédèrent en leur sein la production, la conservation et la transmission de la connaissance », l'adaptation aux standards internationaux et l'assurance-qualité (une utopie? non !).

L'Université est aussi évaluée sur sa capacité et son aptitude à diversifier les offres de formation appropriés mais encore plus sur son habilité, son talent à développer de multiples rapports avec la société, en s'insérant et se mouvant davantage dans le tissu socio-économique, en intégrant toutes les institutions locales (APC, APW, CHU, chambre de commerce, différents ordres, conseils d'administration des entreprises publiques, emploi, commerce, industrie, culture, jeunesse, éducation nationale, formation professionnelle, …), sans oublier son potentiel et son impérieuse dimension internationale.

On convie la plus petite entreprise à s'ouvrir à l'international, que dire d'un établissement universitaire dont l'internationalisation est une des vocations et un de ses axes stratégiques et, des universitaires qui doivent faire des réseaux internationaux leur cheval de bataille.

DE L'ACCREDITATION…ET DE SES PRINCIPES

Au niveau national, le comité national d'évaluation à redéfinir, à repréciser, à vulgariser, est le mieux indiqué pour développer ces codes, procédures, grilles, méthodes et autres mécanismes d'accréditation et de garantie de la qualité, d'en fournir les normes et les instruments institutionnels et d'établir un palmarès, en fait, un classement annuel des établissements selon des critères propres, clairs, transparents, objectifs, chiffrés et vérifiables qui constitue autant de mesures d'incitation destinées à stimuler la concurrence entre les établissements.

Cette « mensuration » aura une incidence à la fois sur le droit à l'appellation d'Université, l'accréditation (a-t-on le niveau requis?), sur le « branding » et l'accès aux subventions ; Une évaluation qui permette, par ailleurs, de questionner la pertinence, la conformité, l'efficience et l'efficacité des politiques publiques en la matière et servir d'outil d'aide à la décision.

DE L'APPRENTISSAGE A FAIRE… APPRENDRE

L'enseignant qui rechigne à être un simple consommateur de procédures sait qu'il est la principale ressource, le pivot-central de l'enseignement universitaire : Il estime qu'il n'est pas pleinement impliqué, ni mis suffisamment en lumière, ni reconnu, ce qui l'amène quelquefois à une certaine passivité, réticence ou résistance au changement.

D'autres aspects concourent à la qualité des enseignements telles que la valorisation et motivation des acteurs, mais aussi leur formation par la création de centres de soutien à la pédagogie, à la didactique et à l'accompagnement grâce, par exemple, à un cadre de type « Scholarship of Teaching and Learning » (SoTL). Des efforts sont faits ici et là, néanmoins cela reste insuffisant, sans portée significative.

De surcroit, Il ne suffit point de connaitre une discipline pour bien l'enseigner, il est essentiel d'assimiler les aspects intellectuels et relationnels que l'enseignement comporte. De toute façon, on doit prendre en compte le contexte, les pré requis, les compétences attendues, les objectifs assignés, la méthodologie que seul l'enseignant est en mesure de déterminer et de se fixer pour les avoir expérimentés au préalable. L'enjeu est de passer de la « posture du maître sur l'estrade à celle du guide » et, plutôt que « d'apporter des contenus disponibles partout, il faut innover sur les processus d'apprentissage ». En définitive, « il faut apprendre à faire apprendre ».

Beaucoup d'attentes alors que les enseignants qui sont censés accompagner cette réforme peinent à assumer l'ensemble des tâches qui leur reviennent. L'Université doit constituer pour l'enseignant un domaine où il fait bon enseigner, respirer, vivre, pour lui éviter le « Burnout », ce syndrome d'épuisement professionnel qui se manifeste par un désinvestissement professionnel, un sentiment d'échec et d'incompétence dans le travail, conséquent du stress lié à une surcharge de travail : Le sujet ne parvenant pas à faire face aux exigences adaptatives, voit son énergie, et son estime de soi décliner.

DU LMD ET DE SA… PROBLEMATIQUE APPLICATION

De l'avis de tous, le LMD, dispositif très contraignant et exigeant en logistique, moyens et en activités, adopté voilà une dizaine d'années, a été engagé dans la précipitation, caractérisé par l'impréparation. Il est diversement perçu à ce jour par les acteurs eux-mêmes qui semblent sous formés, peu informés, mal briefés (?!); De l'avis de la tutelle, cette nouvelle architecture connait des « dysfonctionnements multiples, complexes et profonds». Cette série d'incompréhensions a donné naissance à beaucoup d'insatisfactions.

Et, si on a fini, par ailleurs, par nommer des promoteurs de la qualité au niveau du ministère, des universités et des facultés, on n'arrive pas encore à vulgariser ce concept, élaborer une feuille de route, un tableau de bord, le concrétiser sur le terrain et l'ancrer durablement dans une dynamique et une culture de la qualité. On oublie que l'implémentation d'une démarche qualité, ne peut se concevoir sans l'implication, le soutien, l'engagement et la collaboration de tous.

Enfin, sur un autre registre, Il y a un point sacré, sans lequel il n'y a pas de salut, c'est celui de la taille des groupes et de l'encadrement. Que peut faire un enseignant devant et/ou avec plus de 30 étudiants, voire plus ? Toutes les réformes et «goodwill» sont voués à l'échec. La bataille de la qualité ne sera entamée que lorsqu'on aura une moyenne de 20 étudiants par classe, comme on ne pourra jamais la gagner avec des bacheliers ne maitrisant pas les rudiments de leur discipline (un autre débat).

DES STAGES, EMPLOYABILITE, TUTORAT,…

Rares sont les étudiants qui effectuent convenablement et affectionnent les stages en entreprises ou dans un établissement approprié selon une méthodologie, un échéancier et un calendrier réfléchis, planifiés, sous la supervision d'un maitre de stage. Un des axes de cette « nouvelle doctrine d'enseignement et d'évaluation », est de favoriser l'insertion professionnelle, de réunir les conditions d'une bonne introduction dans le monde du travail et d'assurer une meilleure employabilité, ce qui, hélas, est loin d'être …assuré.

Le tutorat est mal entrepris. Les étudiants en fin de cursus peuvent remplir convenablement cette tache qui « bouffe » du temps mais n'est pas exigeante en qualifications et expertise. Les enseignants sont trop pris et rechignent à accomplir une mission loin d'être valorisante.

Autre tâche prévue par le dispositif, le travail personnel exige la disponibilité de la documentation, que dire lorsqu'elle n'existe pas en nombre et en qualité. Même l'accès aux bibliothèques et salles de lecture est parfois problématique.

Nos établissements contrairement à leurs homologues étrangers, souffrent de l'inexistence de services d'accueil, d'orientation, d'information et d'aides aux étudiants : ne sachant pas souvent, lorsque la volonté existe, quoi leur prodiguer comme aide ou informations!

Motif des derniers soubresauts qui ont agité la communauté universitaire, il faut lever au plus vite l'incertitude et autres doutes liés à la valeur et à la reconnaissance des diplômes qui nécessitent une meilleure structuration afin de donner plus de crédit à la formation.   

L'uniformisation des cursus, l'équivalence des diplômes, l'instauration de mécanismes standardisés d'assurance-qualité sont quelques pistes pour rendre ce système plus cohérent, lisible, adapté, sans oublier de lui allouer « les moyens de sa politique ».

Quid de la place des langues étrangères ? Pourquoi ne pas expérimenter l'enseignement en anglais et/ou en français de quelques matières en sciences sociales et humaines. Tous les spécialistes s'accordent sur l'importance d'avoir accès à la connaissance dans la langue, dans le langage de ses producteurs, exemple du russe pour les mathématiques, l'italien pour le droit, l'anglais pour l'économie, le français pour la médecine, …lorsqu'on sait tous les désagréments occasionnés par la traduction, portés par la paronomase italienne «Traduttore, traditore », sachant que souvent «le sens est le prisonnier des langues». Attirer plus d'étudiants étrangers, faire appel à l'expertise étrangère en accueillant durablement des enseignants associés participent fortement au processus d'internationalisation qui est intimement lié à la démarche qualité.

DU MANAGEMENT… DE NOUVELLES ET PRESSANTES EXIGENCES

Pour ce qui est de la gestion de ces établissements publics à caractère scientifique et culturel (EPSCP) et de leur management, il y a lieu tout d'abord de former des cadres au management public mais aussi de repenser, revoir toutes les règles de gestion publique. Il s'agit d'aller vers la gestion par les résultats (GPR), rompre avec des outils rigides, subjectifs, irrationnels, obsolètes, leur substituer des instruments souples, pratiques et clairs, adaptés et en rapport avec les missions, la vocation et les spécificités de ce service public particulier.

En matière financière, alléger, simplifier, concevoir d'autres procédures que celles en vigueur, par exemple, pour les laboratoires de recherche. Globalement, passer de l'optique de la dépense à celle du produit, du contrôle des dépenses engagées à celui de l'usage de la dépense et, enfin, d'une comptabilité de caisse à une comptabilité patrimoniale.

DU CAMPUS… UN LIEU DE VIE !

Last but no least, donner de la vie à la «vie universitaire», du sens, une âme, une substance, une humanité, une sensibilité», une intelligence à des bâtiments, des murs et des structures qui sont en fait le «siège réservé à cette vaste philosophie qui embrasse toute vérité». L'Université, notre «Alma mater», celle en principe, de la société toute entière, ne doit pas être seulement ce lieu où les étudiants, cette formidable énergie, cette extraordinaire richesse, acquièrent un savoir, voire des compétences, mais aussi un lieu d'épanouissement, de socialisation-reconstruction et d'apprentissage de la vie citoyenne, associative, politique...

Pour ce faire, on est tenu d'aménager des espaces de rencontres de tous les membres de la communauté, une aire ou se noue le lien social, assoir une dynamique culturelle, sportive, de loisirs et d'échanges, qui soient un complément et un levier aux activités scientifiques et pédagogiques sachant que l'exclusion de tout sujet de l'Art et des arts, de la Culture et des cultures conduit à son appauvrissement.

UN NOUVEAU CHANTIER, UNE AUTRE VISION

Bien entendu, le lien entre enseignement et recherche( un enseignement de qualité s'appuie forcement sur une recherche de qualité), la refonte, la révision, la cohérence, la pertinence, l'actualisation, l'harmonisation des programmes et des contenus, leur adaptation, l'adéquation formation-emploi, la place de la formation continue, du numérique, de la documentation, le rôle de l'évaluation dans la progression des étudiants, la mobilité des apprenants, les aptitudes relatives aux qualifications, l'accès à des équipements de pointe, l'éthique, la déontologie, bref, la finalité même de l'institution, ce «lieu d'exercice critique de la pensée» participent à la qualité et à la «satisfaction aux standards».

Ce sont là quelques thèmes d'une grande ambition, celle de toute une communauté, à mener, à la lumière des transformations et défis multiples présents et futurs, dans une large perspective et des approches réflexives diversifiées, de concert avec tous les partenaires de l'Université ou progressivement « le droit aux études devra être supplanté par le devoir de réussite».

…«Le Monde change, l'Université ne devant ni le contenir, ni lui résister, mais plutôt l'encourager, l'accompagner, faute de l'avoir crée».

* Universitaire - Université F. Abbas. Sétif