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L'absence d'une parole libre des intellectuels français

par Mohamed Mebtoul *

Rares sont les intellectuels français médiatisés, présents sur la majorité des chaines de télévision, qui ont pu produire une parole libre à l'égard de l'occupation du gouvernement d'Israël en Palestine. Les évènements dramatiques de Ghaza sont appréhendés, pour la majorité d'entre eux, à partir d'une position de neutralité, ou trop nuancées pour ne pas noter cette extériorité mettant au même niveau, les deux protagonistes ou enfin, la reproduction à l'identique de la thèse du pouvoir français, qui consiste à affirmer le « droit » d'Israël à se défendre face au Hamas. Pourtant, ces intellectuels sont prolixes quant il s'agit d'autres événements politiques qui mettent en scène un Occident guerrier qui se rappelle à ses « bons » souvenirs, qu'il était, dans une période pas très lointaine, une puissance colonisatrice qui a joué un rôle important et décisif dans le partage des territoires au Moyen-Orient, objet de guerres et de conflits sans fin… Bernard Henri Levy reste la figure la plus emblématique de cette position va t-en-guerre.

Faut-il comprendre que l'engagement de certains intellectuels français soit à ce point sélectif et discriminant, particulièrement quand il s'agit d'analyser en toute objectivité la position du gouvernement d'Israël ? Force est de constater cette posture de prudence où les mots sont enrobés dans une logique politicienne et superficielle, évoquant une guerre sans jamais la qualifier précisément et profondément. Les intellectuels médiatiques ne cessent de parler d'un conflit complexe, mettant l'accent sur la responsabilité du refus de la paix, « partagée » entre Hamas et le gouvernement d'Israël ; autre argument fallacieux : la souffrance des deux peuples serait « identique » ; d'autres spécialistes du Moyen-Orient s'appuieront de façon moins risquée sur la dimension socio-économique déplorable du peuple de Ghaza, occultant avec beaucoup de finesse, l'enjeu politique de cette guerre de colonisation.

La question politique majeure est en effet celle d'un peuple assujetti à une domination coloniale brutale, ne cessant d'occuper et de s'approprier d'autres territoires appartenant aux Palestiniens. Cette dimension forte ne semble pas, pour la majorité d'entre eux, faire partie de leur préoccupation et de leur grammaire, sauf certains intellectuels courageux comme Pascale Boniface constant dans ses thèses malgré, les censures de ses ouvrages. Pour lui, l'enjeu essentiel est bien le refus du gouvernement d'Israël de reconnaitre l'Etat Palestinien. Il n'hésite pas à indiquer explicitement la responsable de l'Etat hébreu dans cet engrenage guerrier qui a un objectif clair : anéantir toute résistance palestinienne.

Gilles Kepel, fin connaisseur du monde arabe, et intellectuel médiatisé, opère un décryptage très factuel des évènements, mettent l'accent sur la situation intenable à Ghaza, sur le déséquilibre des forces en présence. Il nous laisse pourtant sur notre faim quant à la responsabilité des crimes de guerre commis par le gouvernement d'Israël en Palestine depuis 1948. Dans les conditions actuelles d'un terrorisme d'Etat qui assène ses « vérités » reprises et applaudies par les puissants de ce monde, Il est impossible de rester neutre ou d'adopter une position mitigée en jouant sur les mots de « terroristes », ou « d'islamistes », pour faire plaisir aux maîtres des lieux qui peuvent en toute impunité et sans scrupules, lancer leurs missiles et leurs bombes sur des écoles et des hôpitaux, tuant sciemment une population civile sans défense. Un intellectuel médiatique sur France 5, n'a pas hésité à parler d'absence de bavures, puisque les tirs de l'armée israélienne étaient ciblés ! Tout peut être dit, même des absurdités, quand il s'agit de défendre le gouvernement d'Israël !

UNE GUERRE INEGALE ET DE COLONISATION

L'émotion ne peut se départir ou interdire toute analyse rigoureuse et engagée qui tente de situer clairement les enjeux d'une guerre inégale et de colonisation. Il y a d'un côté, le gouvernement d'Israël, une puissance militaire, qui impose de facto, sa présence dans un territoire qui ne lui appartient pas, et de l'autre côté, un peuple orphelin de tout espace à lui, qui tente, et c'est la moindre des choses, de résister avec des moyens de fortune. L'intellectuel engagé ne peut pas se limiter et se perdre dans les «nuances », oui, mais… ». Tenir, quelque soit le prix à payer – même en n'ayant pas les faveurs des dominants et de leurs alliés - à son autonomie et à son esprit critique, a toujours représenté, dans l'histoire, un contre-pouvoir qui a permis de dévoiler et de dénoncer de façon claire les différentes formes de domination. Celle-ci en est une.

En écoutant les intellectuels médiatiques français défiler leurs analyses, on est frappé par la surinterprétation opérée quand il s'agit des morts israéliens tombés au champ d'honneur pour une patrie en danger qui se « défend »… Alors que du côté palestinien, la massification des morts se banalise en silence dans une région marquée par la construction politique du stigmate du « terroriste » qu'il faut détruire, même en tuant des enfants palestiniens… Défendre avec autant d'arbitraire les leurs, dans une guerre aussi monstrueuse et injuste, fait bien-entendu, le jeu des puissances occidentales. Peut-on, dès lors, se taire quand il s'agit cette fois-ci, d'une population dominée et minoritaire à la quête de son indépendance ? Quel sens peut avoir la neutralité, ou des analyses se focalisant sur Hamas, le « méchant » islamiste ou à affirmer que le gouvernement israélien aurait perdu la guerre des images, alors qu'il impose en toute liberté, sa domination guerrière sur Gaza. La démocratie défendue avec autant d'acharnement par les pays occidentaux, qu'ils cherchent à transposer, même de façon hypocrite, et dans une logique d'intérêt, à l'extérieur de leur contrée, ne peut pourtant se réaliser que si les pays visés soient au préalable souverains politiquement et territorialement. La démocratie, c'est accepter que « l'autre » puisse vivre en toute liberté.

Dans son ouvrage « La puissance au XXIe siècle, les nouvelles définitions du monde », Pierre Buhler (2011), montre bien que dès 1900, les pays occidentaux, avec à leur tête, les USA, avaient déjà tracé fondamentalement leur feuille de route à l'égard de l'Orient. Il écrit : « Pour finir de triompher dans l'aventure impériale et la politique du « gros bâton » (big stick) de Theodore Roosevelt derrière la bannière de la « mission civilisatrice ». Même le libéral Woodrow Wilson, qui n'est encore que professeur à l'université de Princeton, embrasse la thèse de l'inéluctabilité de l'impérialisme civilisateur : « dans le nouvel ordre mondial », tranche t-il en 1901, « aucune nation ne peut vivre dans l'isolement (…) l'Orient doit, qu'on le veuille ou non, être ouvert et transformé ; les standards de l'Occident doivent lui être imposés. » (p.64).

Quand les intellectuels médiatiques évoquent la paix et la sécurité, c'est avant tout celle d'Israël. Une paix qui impose un statu quo dans la région, permettant au gouvernement d'Israël de mettre sous sa bannière toute une population qui n'aurait pas le droit de revendiquer un Etat palestinien dans une région qui est la sienne… Effectivement, on ne parle pas de la même paix.

Référence bibliographique

Buhler P., 2O11, La puissance au XXIe siècle, Les nouvelles définitions du monde, Paris, CNRS, EDITIONS.

* Sociologue