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La plongée vertigineuse dans les bidonvilles du Caire

par Mohamed Mebtoul *

La vie des bidonvilles à la périphérie du Caire est décrite par Mohamed al-Fakharany de façon directe et sans détour, mobilisant le langage ordinaire des habitants qui inventent mille et une manières de joindre les deux bouts.

Violences, contre-violences, rage et révolte font partie intégrante de leur quotidienneté. L'ouvrage dévoile la perpétuelle construction de leur monde social, marqué par des relations conflictuelles qui laissent transparaitre des amours douloureux où se mêlent à la fois la violence, la virilité des hommes et une tendresse qui est de l'ordre du non-dit mais réelle. Peut-on vivre autrement dans un taudis qui structure en grande partie leur façon de dire et de faire ?

Hilal le chef de bande profondément respecté et craint par ses camarades qui ont tous plongé, par nécessité dans la drogue et la prostitution, vit dans un taudis avec sa mère, situé en face du cimetière. Il reprend les activités de son père qui s'adonnait aussi à la vente de la drogue, en prison, ayant refusé de payer la commission exigée par les policiers, condition pour le laisser exercer en toute liberté. Les premières paroles de Hilal, au tout début de l'ouvrage montrent la profonde révolte de ce jeune qui ne craint plus personne, même les autorités, s'agrippant à son autonomie, en sachant pertinemment tous les risques encourus. Prêt à tout parce que sa vie n'a été qu'humiliation, rejet et non-reconnaissance. " Haram ? Et crever de faim, c'est pas haram, peut-être ? beugle Hilal en jetant la recette de ses deals sur les genoux de sa mère. Elle flanque l'argent par terre. Il défait sa chemise au col et à la ceinture, sort une lame de la poche arrière de son jean, se taillade l'avant-bras, cogne du pied dans la tôle, maudit la mère du flic qui a fait coffrer son père et jure :

-Rien à foutre ! Je mange, je bois, je me défonce, je gagne du fric ! Et c'est pas le gouvernement qui va m'en empêcher ! Ni personne d'autre ! " (p.9).

(Selon l'auteur, dans les milieux les plus pauvres, le terme de gouvernement est communément employé pour désigner la police). Dans ces taudis à ciel ouvert, qui interdisent toute vie respectable et intime, on fait la queue pour aller aux toilettes, mot inapproprié pour désigner ce " trou qui vomit la crasse ", permettant au tout-venant d'apercevoir la personne qui est dedans. Ce sont ces territoires qu'on ne veut surtout pas voir, que l'auteur tente sans délicatesse de style, ou de formules retravaillées, de nous présenter de façon crue, comme si on y était. La vie dans ces taudis, impose d'acquérir des tactiques, pour tenter de déjouer les attentes trop longues pour assurer ses besoins dans ce " trou noir ". " Tu n'oublieras jamais ces quarante minutes où tu as eu les toilettes pour toi seul, le jour où le quartier tout entier était scotché devant le dernier épisode d'Opéra Aïda. Tu n'oublieras pas non plus la suite : les violents martèlements sur la porte et les insultes qui ont fusé dès les premières notes du générique du film " (p.16).

«MISTER HASCHISCH» POUR RÊVER…

Dans ce monde sans lumières et sans joie, il faut tout de même se raccrocher à la vie, en faisant toute sorte de boulots dominés par la vente de la drogue et la prostitution. Ils sont contraints de se remuer, même dans l'illégalité devenue impérative pour exister, pour manger ces fameux sandwichs au foi provenant d'animaux divers, faisant peu cas de la qualité, préparés rapidement et de façon obscure, dans des conditions d'hygiène médiocres. Mais l'essentiel, est qu'ils permettent de tenir et de se reproduire biologiquement. Peu importe le contenu du sandwich, l'essentiel est de se remplir le ventre. Ici, on ne recherche pas le goût, et le plaisir de table ! Le taudis impose souvent à ses habitants, et plus particulièrement les jeunes de s'alimenter de façon aléatoire et dans l'urgence à l'extérieur pour fuir ces taudis de misère. Mohamed al-Fakharany nous fait plonger de façon vertigineuse dans ce quotidien qui n'offre aucune perspective ou un espoir de s'en sortir, conduisant les jeunes habitants de taudis, à trouver leur propre " lumière ", à produire leurs imaginaires et leurs rêves, en usant de façon extrême de multiples stupéfiants et de drogues. Ils les connaissent, chacun d'entre eux, sur le bout du doigt, hiérarchisant les puissants et les moins puissants, ceux qui offrent plus de plaisir que d'autres, jouant aux plus forts d'entre eux, ceux qui résisteront le plus, qui resteront debout, tout en se défonçant des heures et des heures dans ces bidonvilles maudits, mais qui restent paradoxalement, leur espace qui fait frontière avec les autres espaces plus privilégiés.

" La star incontestée, l'idole des masses, reste tout de même… Mesdames et Messieurs, veuillez accueillir… Mister Haschisch ! Ta relation avec Mister Haschisch se décline sous plusieurs formes : celle d'une simple cigarette, celle d'un joint-kancha, d'un bang ou d'une pipe à eau. Ce que tu préfères, toi, c'est le kancha : un cône court que tu fabriques toi-même ety dont tu serres minutieusement l'embouchure avec un fil. Tu y introduits la résine effritée et aspires de longues bouffées dans l'espoir d'une réincarnation où tu aurais enfin le beau rôle. En vain… la performance reste médiocre ". (156-157).

LA FAMILLE VOLE EN ECLATS

Dans ces taudis de misère, la famille vole souvent en éclat. Elle devient non-sens face à la multitude de problèmes impossibles à résoudre. La violence symbolique et physique sous les coups de boutoir d'une vie sociale sans lendemain, devient prégnante dans des espaces domestiques où les acteurs tentent dans l'incertitude, la rage et la révolte, de cohabiter " dans une boîte de cinq mètres carrés faîte de tôle, de carton, de planches de bois aggloméré et friable, et d'une grande bûche fendue pour soutenir la toiture " (p.22).

 Même quand l'argent est disponible, comme c'est le cas de Hussein et de son frère qui vont investir dans la vente de plastique, leur permettant de gagner plus de deux cents guinées par jour, la répartition des bénéfices entre membres de la famille est toujours inégale, cachée ou de l'ordre du non-dit. Le conflit familial aboutit au double éclatement de la famille et de la perte de l'affaire en question. A propos de Hussein, l'auteur écrit : " Les affaires allaient vraiment bien pour toi. Cela aurait pu durer si ton voleur de frère n'avait pas mené son petit commerce parallèle dans ton dos, pour tenter de satisfaire, en vain, les caprices de sa femme insatiable. Toi, tu n'as jamais rien dépensé pour la maison. Sauf en de rares occasions, tu ne partages pas tes repas avec tes parents. Tu verses ta part des frais domestiques, et c'est tout. S'il t'arrive d'avoir des sous de côté, tu n'en donnes pas un seul à ta mère pour l'aider à payer son traitement pour ses reins. Ton père, lui, s'offre de la kefta et du kebab pendant que ta mère se nourrit de pain et de fèves. Elle fait encore les ménages à domicile pour pouvoir de soigner et s'accorder un peu de répit avant que son état de santé ne se dégrade à nouveau " (p.25).

Rien ne peut être serein et ordinaire dans ces taudis de misère, quand la violence est omniprésente, même face à la mort. Le père de Hilal meurt de façon inhumaine et obscure au cours d'un transfert de prisonniers. Mais ce mort-là ne " mérite " aucune considération, aucun respect. Sa femme est contrainte de le récupérer à la prison. Avec des mots justes et pertinents, Mohamed al-Fakharany, décrit de façon admirable une mort pas comme les autres. " Désormais… La mort a perdu tout savoir-faire. Elle vient nous prendre dans la rue, sans crier gare, prend un malin plaisir à humilier, comme si elle n'avait plus aucun amour-propre, se laisse compromettre, utiliser par les uns et par les autres de la pire façon qui soit : meurtres, famines, tortures… " (p. 183).

L'unique moyen que connait Hillal pour " exorciser sa tristesse ", pour contenir sa profonde douleur, est de se lancer de façon rageuse et brutale dans une sexualité qui ne peut être, elle aussi, que violente et douloureuse qui exprime à sa manière sa " colère sur le monde " (p.184).

A la lecture de ce roman qui vous prend aux tripes, une conviction peut être énoncée : l'auteur, sans être sociologue, démontre sa capacité à restituer précisément les dires, les gestes de ces jeunes des bidonvilles. Refusant tout misérabilisme ou idéalisme, l'ouvrage est essentiellement focalisé sur une approche réaliste brutale et directe du quotidien des jeunes des bidonvilles. Il n'hésite pas indiquer que le chantage, les pressions et les promesses d'argent ou d'une relaxe auprès de certains jeunes de taudis, représentent autant de moyens efficaces mobilisés par la police, pour en faire des briseurs violents des manifestations qui se sont multipliées ces dernières années au Caire.

Mohamed al-Fakharany est né en 1975 à Shabraris, un petit village du delta du Nil, et vit aujourd'hui au Caire où il a suivi des études universitaires en géologie. La traversée du K.-O. (Fâsil li-d-dashsha) paru en 2007 en arabe, est son premier roman.

* Sociologue