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Faut-il réévaluer le dinar ?

par Samir Bellal *

Des voix s'élèvent depuis quelque temps pour appeler les pouvoirs publics à réévaluer la valeur du dinar sur le marché officiel des changes.

Emanant aussi bien du milieu académique que des opérateurs économiques et sociaux, ces appels se font de plus en plus pressants et interviennent, il est vrai, dans une conjoncture économique particulière marquée à la fois par une accumulation jamais observée de réserves de change sur le plan externe, et une dégradation sans précédent du pouvoir d'achat des ménages, sur le plan interne. Si une telle conjoncture n'est pas sans inciter à se poser la question de l'opportunité de revoir à la hausse la valeur externe de la monnaie nationale afin de remédier à la baisse de pouvoir d'achat, subie par de larges catégories sociales, dont notamment les salariés, les retraités…, il n'en demeure pas moins qu'une réévaluation de la monnaie nationale demeure une décision aux conséquences très lourdes, conséquences qui, dans le cas particulier de l'Algérie où l'ensemble de l'économie repose sur la rente pétrolière, risquent de compromettre sérieusement toute perspective de redressement économique à moyen et long terme. Il convient donc, avant de franchir le pas, d'évaluer l'impact socioéconomique d'une telle mesure et se demander si, finalement, il n'y aurait pas d'autres voies à suivre pour améliorer le pouvoir d'achat sans toucher à la parité réelle externe du dinar.

 Dans ce débat, il semble qu'il faille d'abord tordre le cou à cette attitude puérile, mais très présente dans la communauté des économistes, qui consiste à ne voir dans la question de taux de change qu'un problème d'équilibre entre l'offre et la demande.

Le débat économique.

Par-delà les considérations techniques relatives à la définition et à la mesure du taux de change (taux nominal, réel, effectif, cotation au certain, à l'incertain … etc.), il convient de retenir que le taux de change, qui se définit comme le prix relatif d'une monnaie par rapport aux autres, est avant tout un indicateur de la compétitivité-prix du pays. Il mesure par ailleurs le pouvoir d'achat externe de la monnaie, c'est-à-dire son pouvoir d'achat sur les biens étrangers. Il existe une multitude de théories économiques qui traitent du taux de change, chacune proposant une analyse de ses déterminants et mécanismes. En dépit de leur nombre, qui peut dérouter plus d'un, ces théories sont complémentaires et leur diversité permet de multiplier de manière avantageuse les points de vue sur ce phénomène complexe. Néanmoins, on observe que, très souvent, la préoccupation première de ces théories tourne autour de la question de la détermination du taux d'équilibre. La notion de taux de change d'équilibre renvoie en effet à la nécessité d'assurer, sur une plus ou moins longue période, l'équilibre de la balance des paiements du pays, de manière à ce que l'excédent de la balance courante soit suffisant pour faire face à la contrainte de remboursement de la dette extérieure éventuellement accumulée antérieurement. De ce point de vue, il est évident que la valeur externe du dinar est actuellement sous-évaluée. Le niveau des réserves de change accumulées depuis maintenant quelques années justifie que l'on envisage, toujours de ce point de vue, une décision de réévaluation de la monnaie nationale.

 Une telle décision qui, dans les conditions actuelles, est tout à fait possible et réalisable, est-elle pour autant opportune et défendable si l'on considère le contexte particulier de l'économie algérienne ? A cette question, la théorie économique ne donne pas de réponse unique.

 En fait, la question, telle que formulée, ne relève pas de la théorie économique. Elle renvoie à des considérations pratiques, relevant davantage d'intérêts politiques immédiats que d'une rationalité neutre. Dans cette perspective, le recours à l'enseignement de la théorie n'est utile qu'autant qu'il permet de fournir l'éclairage nécessaire quant aux conséquences éventuelles d'une décision de réévaluation ou de dévaluation.  

La théorie économique ne nous indique donc pas la conduite à suivre en matière de taux de change ; elle ne nous dit pas s'il faut surévaluer ou sous-évaluer la valeur de la monnaie nationale. Il s'agit là d'un choix politique, c'est-à-dire le résultat d'une délibération politique.

 Plusieurs arguments peuvent être avancés pour appuyer la décision de réévaluer le dinar. Celle-ci se justifierait dès lors que l'on observe que le niveau des réserves de change accumulées a atteint des sommets jamais égalés, mais elle se justifierait aussi et surtout par la nécessité d'augmenter le pouvoir d'achat des revenus fixes et modestes, ces derniers ayant subi, ces deux dernières décennies, une forte baisse en termes réels. La réévaluation ne serait, de ce point de vue, qu'un simple rattrapage de pouvoir d'achat pour retrouver celui qui avait cours dans les années 80.

 Mais, soutenir la réévaluation, c'est oublier que le taux de change est un indicateur de compétitivité ; et que c'est par lui que se définit la capacité d'une économie à s'insérer activement dans la division internationale du travail. La réévaluation est une mesure qui comporte des risques qu'il convient d'identifier. Les risques sont d'autant plus grands que nous sommes en présence d'une économie qui présente une configuration particulière dans son mode d'insertion internationale.  

Du taux de change dans une économie rentière.

La dimension politique de la question du taux de change se présente différemment selon qu'on est dans une économie de marché ou dans le cas particulier d'une économie à base de rente.

Dans le cas d'une économie de marché, la question du taux de change soulève celle, primordiale, de la répartition du revenu national entre les différents intervenants. Elle pose essentiellement la problématique du partage du surplus entre travail et capital. En général, la réévaluation (ou inversement, la dévaluation) est une mesure qui affecte considérablement les termes du partage entre les acteurs de la production et de l'accumulation. La réévaluation peut ainsi profiter à certaines catégories sociales et porter préjudice à d'autres. Il en est de même de l'opération inverse, la dévaluation.

 Le cas d'une économie rentière est particulier à plusieurs égards.

 Dans ce type d'économie, la dimension politique de la politique de change se trouve renforcée. Elle provient du fait que l'essentiel des revenus extérieurs du pays se présente sous forme de rente minière dont l'Etat est le propriétaire exclusif. L'essentiel de la richesse nationale se trouve être le produit d'un travail effectué ailleurs (rente d'origine externe). Les questions de partage entre différents agents se posent par conséquent différemment : il ne s'agit plus de revendiquer une plus grande part du gâteau, fruit d'un travail social, en contrepartie de l'effort fourni par chacun, mais plutôt de s'approprier, sur des bases qui ont très peu à voir avec les principes de productivité ou de l'effort, une part des richesses dont l'origine doit davantage au hasard de la géologie qu'à la peine fournie par chacun.

 Dans un régime rentier, le taux de change est un élément qui détermine dans une grande mesure la nature du projet économique et politique que l'autorité politique se propose de mettre en œuvre. Souvent, dans ce type de régime, c'est la logique distributive qui prime. Cela se traduit dans les faits par une surévaluation structurelle de la monnaie nationale, surévaluation rendue possible par la disponibilité de la rente externe. Pour des considérations qui relèvent davantage d'une logique politique, la valeur de la monnaie nationale (ou son taux de change) est instrumentalisée par l'Etat pour servir de moyen pour satisfaire les différentes demandes sociales qui lui sont adressées. La logique distributive, inhérente aux régimes rentiers, favorise la pratique d'un taux de change surévalué.

 A contrario, la sous-évaluation de la monnaie est une situation qui, bien que rarement observée dans le régime rentier, tend à contrecarrer la logique distributive.

Que faire ?

Les expériences de certains pays montrent que l'Etat intervient fortement dans la détermination de la valeur de la monnaie, souvent dans le sens d'une sous-évaluation. Si la dévaluation se présente souvent comme une contrainte dont il faut tenir compte pour remédier à un déséquilibre dans la balance des paiements, la réévaluation se présente au contraire comme une tentation à laquelle beaucoup d'Etats se refusent, tant bien que mal, de céder. La tentation devient d'autant plus grande que l'Etat dispose de ressources financières lui permettant de faire face au surcroît de demande d'importation qui en résulte. Telle semble être la situation qui prévaut en Algérie présentement.

 Dans les appels, émanant de toutes parts, en faveur d'une réévaluation du dinar, chacun y va de son argument, mais souvent, ce sont des considérations catégorielles qui sont mises en avant. Les syndicats de travailleurs voient dans la réévaluation une manière de réduire les prix des produits de large consommation, pour l'essentiel importés, tandis que certaines catégories du patronat privé (les importateurs en particulier ou ceux qui activent dans des secteurs protégés de la concurrence étrangère tels que le BTP, transport, services) verraient d'un bon œil que le dinar soir réévalué pour des raisons de rentabilité. La confusion est telle qu'aujourd'hui même ceux qui sont censés être les adversaires premiers de la réévaluation en sont devenus les partisans les plus acharnés (voir position du FCE, notre MEDEF local, sur la question). C'est dire combien, en ce moment, la société dite «civile» est unanime sur cette question.

L'unanimité autour de la question de la réévaluation ne constitue pas en elle-même un argument recevable. Elle est révélatrice du fait que, très souvent, la conscience fausse des acteurs sociaux parvient à s'imposer et à l'emporter sur les choix que dicterait une approche rationnelle des problèmes posés. Il en est toujours ainsi du changement lorsque celui-ci est l'œuvre des hommes.

Dans les débats publics consacrés aux questions économiques, il est souvent fait référence à la nécessité de préparer la période de l'«après-pétrole». Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est lorsque les pratiques économiques de l'Etat consacrent irrémédiablement l'avènement d'un régime rentier dans le pays que le discours politique prône avec le plus de force la rupture avec l'«ère du pétrole». Cette incohérence aurait été «compréhensible» si elle était le fait exclusif du discours politique, ce qui aurait conféré à ce dernier ce qui en fait la cohérence et la particularité. Mais il se trouve que même les débats entre économistes, lorsqu'ils se réfèrent à l' «après-pétrole», ne manquent pas d'incohérences. Ainsi, certains de nos économistes trouvent tout à fait «normal» que l'on puisse prôner la rupture avec le régime rentier tout en suggérant une hausse des salaires, une réévaluation de la monnaie nationale, une réduction de la fiscalité ordinaire, un soutien des prix des produits de large consommation, un assainissement financier du secteur public… pour ne citer que ces mesures qui, dans un passé pas si lointain, constituaient l'essentiel de l'actualité économique du pays. Peut-on prôner la rupture avec le régime rentier sans en souligner le caractère inéluctable et nécessairement douloureux des sacrifices ? Au regard de la tournure que prend le débat économique national en ce moment, la question n'est pas dénuée de fondement.

 La question de la conduite à mener en matière de taux de change doit par ailleurs être appréhendée en des termes qui tiennent compte des complémentarités qui existent entre les composantes institutionnelles qui définissent l'ensemble des régulations partielles. Il ne sert par exemple à rien de vouloir maintenir la compétitivité externe de l'économie nationale par une politique appropriée en matière de taux de change si, en parallèle, on ne s'efforce pas d'insérer les autres pratiques de régulation (salaires, budget, fiscalité…) dans le même sens.

Par ailleurs, les positions des acteurs doivent être analysées à la lumière des évolutions qui ont eu lieu ces dernières années. Dans cet ordre d'idée, les revendications catégorielles pour une réévaluation de la monnaie nationale reflètent une dynamique sociale qui a pour objet le partage de la richesse nationale. Lorsque celui-ci s'effectue de manière inégalitaire, ce qui est manifestement le cas en Algérie, le conflit de partage s'exacerbe, générant des pressions permanentes de toutes parts sur l'autorité politique en charge de la question de répartition. Le taux de change de la monnaie nationale revêt ici le statut de variable de répartition au même titre que les salaires et les profits.

Que faire en matière de politique de taux de change dans les circonstances actuelles du pays? Si l'on exclut la réévaluation, qui est, en dépit de tout ce que l'on pourrait penser, la pire des solutions (et la plus facile), il convient de noter que le taux de change n'est qu'un élément, parmi d'autres, de la problématique générale de répartition du revenu national. Le taux de change appliqué au dinar est l'un des facteurs qui détermine la configuration de l'ordre économique interne, mais il n'est pas le seul. Pour que cet ordre ait une chance de se reproduire sans accrocs et sans crise, il est indispensable que le conflit de répartition trouve son issue sur la base d'une légitimité renouvelée. Quand il y a défaut de légitimité, on a tendance à recourir au mode clientéliste pour régler le conflit de répartition. Plus la légitimité est grande, plus les possibilités de recourir à un mode différent (mode corporatiste, par exemple) seront grandes. En d'autres termes, loin de se réduire à une question d'équilibre virtuel entre offre et demande, le problème du taux de change du dinar est d'essence politique, et donc de légitimité.

Outre qu'elle permet de régler les conflits de répartition avec le moins de «casse», la légitimité politique crée les conditions les moins mauvaises pour la construction d'un compromis social et institutionnel autour de l'orientation générale à suivre en matière de politique économique. Dans ce compromis, la question du taux de change ne constitue qu'un élément parmi tant d'autres.

Quoi qu'il en soit, la politique de taux de change ne devrait pas se réduire à une quête ridicule d'un hypothétique équilibre virtuel entre offre et demande de monnaie étrangère. L'histoire économique des pays qui ont réussi l'entreprise de s'insérer activement dans la division internationale du travail nous enseigne que les choix en matière de taux de change, pour ne prendre que cet aspect qui nous intéresse, obéissent à des impératifs économiques de moyen et long termes, c'est-à-dire des impératifs de développement. L'actualité économique immédiate nous fournit, à cet égard, une multitude d'exemples où le taux de change, depuis longtemps objet de luttes entre puissances économiques, est plus que jamais mobilisé par les Etats comme instrument de préservation de la compétitivité externe de leurs économies respectives. L'exemple de la Chine est à méditer. Ce pays, deuxième plus grand exportateur mondial et premier détenteur de réserves de changes, s'obstine à rejeter, en dépit de toutes les pressions étrangères, toute idée de réévaluer la valeur du Yuan.

 Si l'on examine l'histoire économique récente de l'Algérie, il semble clair que la politique de taux de change a joué un rôle déterminant dans l'orientation de la demande intérieure vers la production étrangère au détriment de la production domestique, qui s'en est trouvée du coup asphyxiée. De même qu'elle a sans doute grandement contribué à faire en sorte que l'allocation des capacités domestiques de production s'opère en faveur des activités à l'abri de la concurrence étrangère (services, BTP, …) au détriment des activités industrielles et manufacturières en particulier. Nous retrouvons là, évidemment, une configuration qui rappelle celle déjà prédite et profusément décrite par la fameuse théorie du syndrome hollandais.

 Le redressement de la situation demeure encore possible, pour peu que l'Etat ne cède pas aux tentations populistes et autres chants de sirènes. Certaines des mesures prises ces derniers temps par les pouvoirs publics sont autant de signes qui laissent présager l'avènement d'une attitude responsable en matière de politique économique. Reste à espérer que les vieux démons populistes ne viennent pas, comme il est de coutume chez nous, tout remettre en cause.

* Université de Guelma