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L'esprit sportif

par Djamel Labidi

J'écoutais, dimanche 31 janvier, parler Saâdane à la télévision. Il était prudent, il mesurait ses mots, il disait sans le dire que notre équipe avait péché par nervosité et manque de contrôle sur elle-même. Que sa tâche est difficile: non seulement gérer techniquement, sportivement une équipe nationale, mais gérer aussi les aspects politiques, les pressions, les passions, les attentes, les tensions diplomatiques.

COMME UN CHAMP DE BATAILLE

Je suivais juste avant le match Egypte- Ghana, le commentaire des 2 journalistes de la télé algérienne. Il se résumait à surveiller l'arbitre pour voir s'il allait être favorable à l'Egypte et à chercher à conforter la thèse de la partialité des arbitres en faveur de l'Egypte. Les journalistes s'étaient transformés en arbitre de la partie proposant là de siffler un coup franc, ici un carton jaune, poussant des cris triomphants quand ils croyaient déceler une irrégularité au profit de l'Egypte, ou, contradictoirement, s'écriant que» c'était tout autre chose!» pour l'Egypte lorsqu'il y avait, comme pour ce match, «enfin un arbitre neutre». Le fond du ridicule. Voilà tout un pays réduit, par un tel niveau de commentaire, à la mauvaise foi et à la partialité de supporters d'un match local ou de quartier. Mais si, à ce niveau, cela fait sourire et peut même paraître amusant et sympathique à la manière de ces films réalistes italiens des années 60, ici, au niveau d'une chaîne nationale, et vu la dramatisation du sujet, c'est loin d'être le cas.

 Bref, l'Egypte, remporte la finale à la régulière. Mais alors, dés la fin du match, la retransmission est brutalement coupée, sans que nous ayons droit, comme traditionnellement, de voir la remise de la coupe aux vainqueurs. La TV n'avait pas le droit de censurer ainsi les images.

 Le soir même, au JT, le présentateur se contente de dire rapidement que»l'équipe du Ghana a dominé de façon écrasante le match mais qu'elle ne l'a pas emporté du fait de son inexpérience». Il n'aura pas prononcé le mot de victoire égyptienne, ni donné en fait le résultat de la rencontre, ni présenté des images de celle ci. De quel droit nous en prive-t-il ? Où est celui de l'information. La veille, au même JT, la présentatrice, en ouverture quasiment du journal, était restée un bon moment, elle aussi, à dénoncer avec grandiloquence la partialité de l'arbitre béninois de la demi finale Egypte- Algérie. On atteint ainsi des extrêmes de l'infantilisme, comme le dépit d'un enfant qui refuse la réalité. L'Egypte a remporté sept fois la coupe d'Afrique dont trois fois de suite. A cette dernière coupe d'Afrique, elle a remporté tous ses matchs.

 Est - ce chaque fois avec la complicité de l'arbitre? En quoi cela diminue le mérite de notre équipe, au contraire il le grandit de l'avoir emporté sur elle pour la qualification au «Mondial». La Côte d'Ivoire a-t-elle traité l'arbitre de «vendu» lorsqu'il lui a refusé le but de l'égalisation en fin de partie avec l'Algérie, et le Mali, lorsque l'Angola et l'Algérie ont préféré faire match nul pour assurer leur qualification.

 Et surtout qu'on ne me dise pas que je suis «partial «et que je ne regarde que du côté de l'Algérie. Car… c'est effectivement le cas. Ce qui m'intéresse, ce qui m'importe moi, c'est ce que fait mon pays, et je veux en être fier. Nous, nous sommes comptables de ce que fait l'Algérie. L'image qu'on donne de son pays n'est-elle pas plus importante que le résultat d'un match.

 Les moments où nous avons été le plus fiers de notre équipe nationale ont été ces matchs où ils forçaient l'admiration par leur façon de se conduire, par leur respect pour l'adversaire, et pour l'arbitre, y compris quand il pouvait être suspecté d'une erreur, et quand notre équipe repartait alors dans le match, calme et déterminée, et qu'ils gagnaient alors, même à la dernière minute. Qu'ils étaient sains, jeunes, beaux, élégants, «la classe «quoi !

 Comment expliquer alors ce qui s'est passé en demi-finale: des joueurs, quelques uns seulement heureusement, qui brusquement sombrent dans l'anti- jeu, la violence et ont des gestes antisportifs qui ne nous font pas honneur. Mais en sont- ils responsables ? Les vrais responsables, ce sont ceux qui les ont soumis à une pression ultranationaliste permanente, qui leur ont fait oublier qu'il s'agissait avant tout de sport, qui leur ont fait croire que l'enjeu, précisément de ce match contre l'Egypte, était vital pour le pays.

 On leur a dit qu'ils étaient les «guerriers du désert» et on les a appelés à considérer le terrain de ce match comme un champ de bataille. On les a flattés et reçus comme s'ils avaient déjà remporté la coupe du monde. Puis on leur a reproché de s'être démobilisés. Puis on leur a demandé de refaire le match contre l'Egypte. Avant le match des demis finales, beaucoup des journalistes algériens qui les interviewaient ne semblaient le faire que pour contrôler leur détermination, voir leur hargne, contre l'équipe égyptienne. Ils semblaient même déçus lorsque les joueurs recentraient le match sur le terrain sportif. Après le match, les joueurs n'étaient sollicités que pour confirmer,»le scandale de l'arbitrage» et le «complot de la CAF et de l'Egypte». Difficile, dans de telles conditions de rester sportifs, de garder la maîtrise de ses nerfs pour les joueurs comme pour ces milliers de jeunes, de leur âge, qu'on a chauffé à blanc.

 L'esprit sportif commanderait de dire bravo à l'Egypte pour sa victoire dans la coupe d'Afrique des Nations.

 J'ai à peine écrit ces mots que je perçois qu'ils peuvent sonner comme une provocation pour certains. Si c'est le cas, il y a vraiment là problème. La Tunisie, le Maroc, tout le Maghreb, le monde Arabe, l'Afrique toute entière, pourraient donc féliciter sportivement l'Egypte, mais pas nous.

 Et pourtant, il serait normal de présenter ses félicitations à l'équipe égyptienne. Ce serait un geste sportif, plein de noblesse, dont nous sortirions grandis. Imaginons l'Egypte le faire pour nous, nous apprécierions. ! Il faut savoir se mettre à la place de l'autre. C'est là, d'ailleurs, que commence l'humanité.

 Mais que reste-il du sport et de l'esprit sportif dans cet instrumentalisation du football, et dans ce déchaînement de passions mauvaises.

UN CONFLIT ARTIFICIEL

Ce qui frappe, c'est le caractère totalement artificiel de ce qu'on présente, à partir de ces matchs, comme un «conflit algéro- égyptien». Il n'y a rien qui puisse le justifier. Le «dossier», comme on dit, est vide. Nous n'avons pas de frontières communes avec l'Egypte. Il n'y a jamais eu l'ombre d'un conflit dans l'histoire de nos relations, même pas, à ma connaissance, un conflit d'intérêt. Alors pourquoi ?

 Certains ont voulu habiller ce conflit d'une dénonciation du régime égyptien, notamment de ses positions envers les Palestiniens et actuellement Gaza. O K. Mais ceci est avant tout l'affaire du peuple égyptien. Il y a d'ailleurs en Egypte une opposition active qui dénonce la politique du régime envers Israël et qui a dénoncé aussi les manipulations auxquelles a donné lieu, en Egypte, l'après match de Khartoum. Des dizaines d'intellectuels égyptiens ont signé l'appel lancé le 17 Novembre dernier par des intellectuels algériens sous le titre «Non au chauvinisme, appel à la conscience».

 Occupons- nous, nous, de ce qui se passe chez nous, balayons devant notre porte, et là, il y a fort à faire.

 Mais s'il s'agit de dénoncer «la trahison du régime égyptien», comme le proclament quelques journaux algériens, comment expliquer alors ce passage, dans la campagne qu'ils mènent, à cet amalgame entre le régime et le peuple égyptien, à la dénonciation des égyptiens en général, mieux de «l'Egyptien». Les Palestiniens, les habitants de Gaza n'ont jamais confondu le régime égyptien et le peuple égyptien.

 Nous mêmes, alors qu'il y a réellement là faits et matière à rancœur et rancune dans les atrocités commises pendant 130 ans par le colonialisme français, avons toujours tenu à distinguer le peuple français de la France coloniale.

 Cet ultra chauvinisme est inquiétant. Le chauvinisme est un faux semblant de patriotisme. Il n'est pas l'amour de la patrie, il est la haine de celle des autres, la haine des autres.

 Dans une certaine presse, il est devenu habituel de traiter les égyptiens de «menteurs et d'hypocrites» et d'autres qualificatifs méprisants. Ce discours s'est diffusé dans la société, s'est banalisé.

 Dans n'importe quel pays civilisé, beaucoup des propos tenus dans certains journaux auraient été passibles des tribunaux pour incitation à la haine et au racisme.

 Des (certains ?) journaux ont menti, ont fait croire qu'il y avait eu des morts lors du match du Caire. Ils n'ont pas hésité à publier de fausses photos. C'est ainsi qu'a été mis le feu aux poudres. Devant des nouvelles aussi graves, ils n'ont pas agi de façon responsable, professionnelle, en contrôlant d'abord leurs sources, alors qu'il était évident pour tout observateur que de telles nouvelles ne pouvaient être sérieuses. Manipulation, hystérie chauvine? En tout cas, la passion était à un moment telle que beaucoup pouvaient «avaler n'importe quoi», et que tout appel à la raison était considéré par eux comme suspect.

 Aucun des journaux concernés ne s'est excusé auprès de ses lecteurs de les avoir induits en erreur. Ceci est inquiétant pour ce que cela peut signifier comme attitude à l'égard de l'opinion et pour l'avenir.

 Dans l'atmosphère qu'on a voulu faire régner, l'inflation et la surenchère nationalistes étaient devenus le critère pour reconnaître «le bon, l'authentique algérien» et étouffer du même coup le bon sens et la raison. On sait à quelles tragédies ont pu conduire, dans d'autres pays, de tels délires sociaux.

 Comment peut-on associer le sang des martyrs à un match de football et ne plus avoir ainsi la mesure des choses, et ne pas se poser la vraie question de savoir pourquoi il a fallu ce match pour s'en souvenir. Comment peut on dire, comme cela l'a été, que ce match est un événement fondateur de la Nation au même titre que le premier Novembre.

 Aujourd'hui c'est l'Egypte. Demain, ce sera quoi. Quel autre bouc émissaire va-t-on trouver? Le trouverons- nous à l'intérieur, dans un quelconque problème local ou régional, ou à l'extérieur, à nos frontières. Cela est d'ailleurs déjà arrivé. Je fais partie d'une génération qui a vécu la honte, dans les années 70, de n'avoir rien dit ou presque lorsque des dizaines de milliers de marocains ont été expulsés d'Algérie alors qu'ils sont nos frères et qu'ils vivaient avec nous depuis des décennies.  

POURQUOI Il nous reste à la fin deux questions:

- Pourquoi ce conflit, né si artificiellement, continue ici et là d'être entretenu. Y a-t-il, comme on les cherche toujours, des intérêts cachés ? Certains vecteurs d'opinion d'une manière acharnée, et incompréhensible, appellent à «remettre en question les intérêts égyptiens en Algérie, à boycotter les produits égyptiens». Ils font preuve là d'un zèle étrange dont ils n'ont fait preuve envers «les produits» d'aucun autre pays et dont on ne voit pas très bien les ressorts. En quoi ceci correspondrait à l'intérêt de notre pays.

 - Pourquoi les sentiments d'intolérance et de rejet, un nationalisme étroit aussi étranger au nationalisme généreux de notre lutte de libération nationale, ont-ils trouvé un terrain favorable dans des secteurs de notre société. Certes il semble que ce soit surtout le cas de certains secteurs de la jeunesse et que la société profonde est restée bien critique et distante par rapport à ces excès. La question mérite cependant réflexion.

 En tous cas, si on peut penser que le conflit est artificiel, il n'en a pas moins fait, déjà, des dégâts qui sont eux réels. Au delà des relations algéro - égyptiennes, il y a la question de notre ouverture vers les autres peuples, de notre attitude par rapport aux valeurs sportives, culturelles, bref les valeurs humaines.

 Dans les milieux enseignants, on confie que, depuis les matchs, des élèves, des lycéens s'opposent à l'autorité de leurs maîtres. Les joueurs qui ont reçu un carton rouge ont été considérés comme des héros et ils s'identifient donc à eux. Des enseignants racontent aussi que des élèves refusent des cours ayant trait à l'Egypte, même ancienne.