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30 réformes et garde-fous à mettre en œuvre (1ère partie)

par Mohamed Belhoucine*

Indispensables pour relancer l'investissement productif, restaurer la prospérité industrielle et éliminer la rente, le manquement à l'impôt, la fraude, la corruption, les revenus de la criminalité et le secteur informel en Algérie.

«Dans toute réforme ou changement, deux écueils sont à éviter, cela a été toujours ainsi et cela ne changera jamais» Pierre Bourdieu, sur l'État et les raisons d'agir. Cours au Collège de France, 1989-1992

«Le développement de l'économie réelle n'a rien à voir avec la science économique. Bien qu'on les enseigne comme s'il s'agissait de mathématiques, les théories économiques néoclassiques (néolibérales) n'ont jamais eu la moindre utilité pratique. L'économie est là pour servir l'homme mais pas pour que l'homme serve l'économie»

Karl Popper (philosophe des sciences, 1902-1994)

Ces 30 réformes et paradigmes sont à prendre et à adopter au pied de la lettre, s'insèrent dans le même esprit et prolongement de mes 06 précédents papiers (mes publications du 08 septembre au 14 septembre 2022 dans Le Quotidien d'Oran) dont l'objectif est de restaurer la prospérité industrielle, la justice sociale et de pouvoir mener à la fois une lutte implacable pour éradiquer l'économie de la rente, les revenus de la criminalité, le manquement à l'impôt, la fraude, l'économie informelle, la corruption intrinsèque et consubstantielle à toutes les organisations d'un Etat, et, qui a redoublé d'intensité depuis 2019.

L'accaparement de la richesse par les classes rentières est à rechercher dans notre impuissance à nous doter d'une vision mondiale partageable de ce que à quoi pourrait effectivement ressembler une société post-rentière. Nous sommes conscients que mobiliser le sens commun de la population contre l'aspiration à la toute-puissance, contre l'hubris des plus riches combiné à l'érosion des valeurs de la démocratie et à la crise de la représentation, est une tâche gigantesque. La discipline économique actuelle, dans notre pays, est au bord d'une impasse, en attente d'un nouveau paradigme. Tout l'édifice sur lequel repose le programme économique de l'actuel gouvernement se retrouve avec un tableau de bord incomplet où les principaux indicateurs d'un système d'alerte précoce sont éludés (rentes et revenus de prédation rentrant dans le PIB).

Le format actuel des comptabilités nationales à travers le monde empêche le calcul des rentes et des revenus de prédation. L'économie algérienne telle qu'elle est enseignée de façon académique et actionnée, reste attachée au mythe de la financiarisation et nie ses implications en termes de prédation par les rentes et par la privatisation. Elle accrédite la thèse du mythe du ruissellement selon laquelle favoriser les prêts, le secteur de la finance, de l'assurance et de l'immobilier, accélérera les investissements en capital et augmentera le niveau de vie. On refuse de reconnaître que la plupart des prêts sont effectués pour augmenter le fardeau de la dette de l'économie, la soumettant à une déflation par la dette après la poussée initiale d'inflation du prix des actifs (plus particulièrement l'immobilier). C'est pourquoi la répartition actuelle des richesses et des revenus se polarise entre les créanciers (les 1%, selon Oxfam, ils sont devenus les 0,1%) que sont les banques privées locales et étrangères) et les débiteurs (les 99%). Les revenus non gagnés (les intérêts et les amortissements de la dette et les transferts d'actifs) et l'économie parasitaire constituent de véritables écueils et boulets au décollage de l'économie algérienne.

Ce sont des propositions concrètes et salutaires (loin de toutes simagrées théoriques) qui exigent une participation directe du public ou par une partie de ses membres qui ont les compétences requises pour localiser, en toute indépendance notamment des hauts fonctionnaires cadres de l'Etat (les véritables gardiens du temple), intègres et compétents les intérêts partageables afin de pallier à l'insuffisance et à la supercherie de la «démocratie représentative». Ces 30 réformes et mesures sont facilement applicables et généralisables, et leur diffusion dans le sens commun de nos populations est aisée, il faut établir une prise en charge politique selon les commandements du principe inexpugnable de la lutte pour la reconnaissance, une fois restaurée et instaurée, contre la société du mépris, de la marchandise et du marché (voir les travaux et ouvrage pionnier d'Axel Honneth sur ‘'La lutte pour la reconnaissance'').

La façon dont l'histoire était censée se dérouler selon l'économie classique était que les banques offrent du crédit pour financer l'investissement productif en capital. Les services publics devraient être fournis à des prix en baisse (et, au bout du compte, gratuitement) à une population de plus en plus nombreuse. Mais au lieu d'évoluer vers le socialisme (nous sommes en face d'un choix binaire cornélien en l'absence de toute alternative : choisir entre le socialisme ou la barbarie néolibérale de la servitude). Les banquiers, les financiers, les secteurs des assurances, de l'immobilier, de l'informel, de la criminalité, du manquement à l'impôt et de la corruption ont fait de l'extraction de la rente leur principale source de gain.

«L'Occident a désindustrialisé ses économies en remplaçant le capitalisme industriel (qui devrait déboucher naturellement sur le socialisme) par le capitalisme financier. Il y a un siècle, le capitalisme industriel était censé évoluer vers le socialisme industriel, les gouvernements fournissant des services d'infrastructure de base subventionnés (tels que les soins de santé, l'éducation, la communication, la recherche et le développement) afin de minimiser le coût de la vie et des affaires. C'est ainsi que les États-Unis, l'Allemagne et d'autres pays ont construit leur puissance industrielle, et c'est aussi ainsi que la Chine et d'autres pays d'Eurasie l'ont fait plus récemment. Mais le choix de l'Occident de privatiser et de financiariser son infrastructure de base, en démantelant le rôle du gouvernement et en transférant la planification à Wall Street, Londres, Francfort, Tokyo, Paris et d'autres centres financiers, l'a laissé avec peu de choses à offrir aux autres pays – si ce n'est la promesse de ne pas les bombarder ou de ne pas les traiter en ennemis s'ils cherchent à garder leurs richesses entre leurs mains au lieu de les transférer aux investisseurs et aux sociétés américaines ». Sergey Grazilev (principal conseiller économique de Poutine).                                                                   

Cette oligarchie (tout en caporalisant et en prenant en otage entre ses mains de puissants outils de l'Etat) clame suffisamment fort son opposition à l'Etat pour apparaître libérale, son but est simplement de remplacer un gouvernement progressiste par un gouvernement fantoche et compradore acheté entre les mains de cette même oligarchie de la rente qui impose un agenda de spoliation des richesses nationales (voir les 25 ans de règne parasitaire et de corruption du régime algérien sous le tandem Ouyahya-Bouteflika (1995-2019) avec l'aval et le défaut de surveillance des principales organisations de l'Etat).

Beaucoup de publications de nos économistes libéraux formatés par la théorie économique néoclassique, privilégient leurs carrières à l'office de la vérité et de l'honnêteté, adoptent le vocabulaire des rentiers et qualifient l'extraction de rentes et l'inflation des prix des actifs financés par la dette de «création de richesse».

Si nous concevions un monde parfait, nous placerions l'intérêt à long terme de l'économie productive au-dessus du court terme financier. Nous organiserions les systèmes bancaires et financiers selon 2 variables de jeu, uno, un système de crédit productif et, secundo, la capacité de paiement des débiteurs. Dans le cas où le crédit et la dette de prédation excéderaient les capacités de payement ou menaceraient d'imposer l'austérité et la déflation par la dette à l'ensemble de la population, ils seraient annulés. C'est un principe fondamental qui doit guider toute politique souverainiste pour mettre fin à tout type de servitude. La souveraineté populaire et ses deux corollaires que sont la souveraineté et l'indépendance nationales sont intangibles et non négociables et doivent guider toute action politique sereine et bien réfléchie selon une véritable doctrine nationale écrite -qui s'étalera et inspirera par subsidiarité toutes les doctrines inhérentes aux autres secteurs et organisations de l'Etat- visant à mettre fin au populisme, la démagogie, l'activisme erratique et à la gestuelle médiatique qui est en train de se populariser et se généraliser sur nos écrans pour leurrer et aliéner nos populations.

Il n'y a qu'à constater dans nos medias l'inanité de la rhétorique folklorique et démagogique développée par certains de nos responsables louant publiquement des mesures officielles qui n'ont jamais été obtenues ni par un assentiment du public malgré ses problèmes (voir John Dewey, ‘'Le public et ses problèmes''), ni avoir fait l'objet de consultations populaires.

Les 32 réformes et mesures indispensables pour restaurer la prospérité industrielle en Algérie et éliminer les rentiers, la corruption, la fraude, les revenus de la criminalité, le manquement à l'impôt et le secteur informel.

1- Mettre fin aux distorsions statistiques qui éludent la rente économique, les gains en capital, le manquement à l'impôt, l'informel, la fraude, la criminalité et la corruption qui sont générés par les organisations d'un Etat corrompu, compradore et par leurs intermédiaires.

Dans l'économie classique, les statistiques sont les seuls faits pertinents qui retracent l'évolution de la richesse et des revenus, et qui répondent à des questions telles que : qui est propriétaire de cette richesse ? Comment est-elle obtenue ? Qui finit par devoir combien à qui ? (Comme vient de le confirmer, de l'asséner de façon explicite et à juste titre le président de la République Abdelmadjid Tebboune dans sa dernière conférence de presse).

Tout au contraire, l'économie néoclassique orthodoxe d'aujourd'hui a été élaborée pour dissimuler les rentes et les gains à la vue du public, c'est-à-dire l'objectif des statistiques nationales et internationales dans le cadre de l'économie classique a été inversé par rapport à sa fonction initiale qui était d'informer le percepteur des impôts sur le montant des rentes et des gains cachés et dérobés pouvant être taxés, étant donné que ce qui n'est pas mesuré ne peut être taxé.

Les comptabilités nationales excluent les gains en « capital » (prix des actifs) alors que les rentes tirées du reste de l'économie constituent le principal moyen de conquérir des fortunes dans le monde d'aujourd'hui. C'est la raison pour laquelle de nombreux pays qualifient la richesse financière « d'invisible». Ce qui n'est pas mesuré sera invisible, non représenté et non imposé. L'économie néoclassique néolibérale évite de distinguer la propriété foncière et immobilière, la banque et les monopoles de l'économie industrielle.

En les amalgamant, elle oublie le fait que la rente économique est une activité d'extraction et non de production, et que la hausse des surprix de l'immobilier est l'objectif de la plupart des investissements immobiliers (600% en moyenne de marge bénéficiaire à la construction (données algériennes)). Cet objectif est de surfer sur la vague d'inflation du prix des actifs alimentée par la dette. Le mythe est que les fortunes sont construites en épargnant sur ce qu'on a «gagné» et non en gonflant financièrement le prix des actifs. D'où peut provenir l'«épargne» de l'immobilier ? La vérité est qu'elle provient des gains en capital qui s'accumulent en «dormant» nonobstant le blanchiment des capitaux à l'origine de la majorité des projets de l'immobilier, dissimulés par l'absence de toutes investigations sur l'origine des fonds par l'Etat algérien.

Les statistiques nationales excluent les gains en capital (prix des actifs) qui constituent l'élément dominant du rendement total. Les statistiques de la comptabilité nationale n'indiquent pas non plus la rente foncière et les autres formes de rente économique en tant que telles, même les calculs d'estimation effectués par les organismes autorisés ne fournissent pas des chiffres réalistes selon les abaques des profils des prix vénaux du marché réel qui extrapolent les tendances passées, ni ne tentent d'évaluer la part des actifs destinés à obtenir une rente au regard des autres investissements industriels.

Les théories néoclassiques néolibérales de la «baisse du taux de profit» qui ne distinguent pas le secteur de la finance, de l'assurance et de l'immobilier de celui de l'économie industrielle sont contredites par le fait que l'immobilier est le secteur le plus important et de loin le plus gros débiteur, tout en connaissant la plus forte «dépréciation» un concept largement fictif que nous ne partageons pas, utilisé par les comptables de l'impôt foncier.

Les bâtiments ne perdent jamais de la valeur ! Leur prix de vente a tendance à augmenter. Mais ils peuvent être dépréciés encore et encore à des fins fiscales (une aporie économique et un diallèle que le gouvernement doit corriger). La fiction comptable est qu'ils commencent à perdre de la valeur à chaque changement de propriété, mais récupèrent miraculeusement cette valeur -avec un gain en capital- à chaque changement de propriété. Les économistes de la valeur appellent ce phénomène un « sur-amortissement».

Certes, nous retrouvons dans le Plan comptable national la mesure du bénéfice avant intérêts, impôts, amortissement et dépréciation (EBITDA, Earning Before interest, Tax and Depreciation). La part la plus importante est de loin l'intérêt, qui absorbe généralement plus des deux tiers de l'EBITDA (le bénéfice ‘'déclaré'' de l'immobilier). Les intérêts sont payés avec les revenus de location globaux, mais ils sont déductibles des impôts, sous prétexte qu'il s'agit d'un coût nécessaire pour les affaires courantes. Les propriétaires, ainsi que les investisseurs commerciaux, qui empruntent sur leur propriété peuvent déduire les frais d'intérêts (pour le transfert d'actifs) de leur revenu imposable ‘'déclaré''.

Après les intérêts, la dépréciation est l'élément le plus important des flux de trésorerie de l'immobilier. Ces déductions fiscales liées à l'échappatoire fiscale de la dépréciation ainsi qu'à la hausse des paiements d'intérêts ne sont que des acrobaties comptables qui ne laissent rarement un revenu à déclarer (!).

La fiction statistique sous-jacente à la baisse apparente du taux de profit permet aux comptables fiscalistes travaillant pour les promoteurs immobiliers et les propriétaires d'immeubles non occupants d'afficher des « pertes comptables » pour compenser les revenus tirés de leurs autres activités, les exemptant de l'impôt sur le revenu. Cela augmente les rendements réels. Cependant, les propriétaires qui vivent dans leur logement ne sont pas autorisés à réclamer une dépréciation ; seuls les propriétaires qui louent leurs biens et les propriétaires commerciaux peuvent le faire. Seules les petites gens paient des impôts. Le favoritisme fiscal envers les propriétaires non occupants est l'un des éléments les plus anti-progressistes des codes fiscaux modernes. La fraude et l'économie informelle sont omises dans les plans comptables.

A suivre

*Docteur en Physique - DEA en Economie