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Crise ukrainienne: L'Amérique prépare la guerre, dans le désordre, les Européens suivent

par Abdelhak Benelhadj

«Quand les talons claquent, l'esprit se vide. » Maréchal Lyautey

Au matin du lundi 24 janvier les chancelleries et les bourses de valeurs sont secouées par une nouvelle, une mauvaise nouvelle. L'Amérique s'apprête à guerroyer en Europe sans consulter leurs « alliés ». Comme à leur habitude, les Etats-Unis décident, les autres suivent. Et qu'ont-ils décidé ? En réalité bien peu de chose. Bien peu par rapport à ce qu'ils clament partout depuis des mois, voire des années : si les Russes s'avisaient de franchir la frontière ukrainienne, il leur en coûtera. C'est le message infiniment répété sur tous les canaux.

Les sanctions habituelles avec un supplément : la Russie sera privé du système de transactions Swift, l'équivalent du système SEPA qui sert en Europe à garantir via les banques les transactions entre acteurs économiques. La mise hors du système Swift a été appliqué à l'Iran depuis la remise en cause (comme il se doit, unilatérale) par D. Trump en mai 2018 de l'Accord « 5+1 » signé en juillet 2015, que l'Iran ruse à contourner comme il peut, notamment via des banques émiraties.

Des pourparlers entre Russes et Américains sont organisés depuis des semaines, sans qu'aucune décision ne soit prise de manière claire et définitive. Ce qu'il y a de nouveau ce matin du 24 janvier relève de la « dramatisation » médiatique, un jeu de signes : les Américains aussitôt suivis des Britanniques et des Australiens retirent les familles de diplomates d'Ukraine. 8.500 militaires américains environ sont placés en état d'alerte, prêts en cinq jours à renforcer la Force de réaction rapide de l'alliance militaire, constituée de 40.000 militaires annonce lundi le Pentagone. Si lundi 24 tout laisse croire à l'imminence d'un engagement militaire américain rien ne l'augurait vendredi 21. En effet, Américains et Russes s'étaient quittés le 21 janvier avec des retrouvailles prévues la semaine suivante avec une remise préalable d'une réponse aux exigences russes qui portent pour l'essentiel, vieille demande, sur l'intégration de l'Ukraine et de la Georgie dans l'OTAN.

Entre-temps, samedi 22, une source anonyme du ministère de la défense britannique annonce que le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou a accepté une invitation à s'entretenir avec son homologue britannique Ben Wallace de la crise. Cette annonce est étonnante parce que les Américains ont l'exclusivité de la négociation stratégique et que la dernière rencontre bilatérale entre Russes et Britanniques remontait à... 2013.

Lundi, cette idée est oubliée. Sans doute relèverait-elle d'une diversion coutumière du Premier ministre britannique actuellement en très fâcheuse posture après un scandale (« partygate ») révélé par la chaîne ITV.[1]

Revient avec régularité l'avertissement, toujours le même : les « Occidentaux » menacent les Russes de toute une série (toujours la même) de mesures de rétorsions déjà citées. Rien n'indique cependant que si les Russes pénétraient avec leurs chars en Ukraine, les Américains en feraient de même.

Le bombardement médiatique est accompagné de toute une série de messages qui assurent que l'intervention militaire russe est « imminente ». Le problème est que cette intervention est « imminente » depuis des semaines...

-Petite rétrospection historique.

Depuis le « coup de Maïdan » en 2014 la crise ukrainienne constitue une toile de fond régulièrement relancée selon l'évolution des rapports de forces entre les Etats-Unis et une Russie qui ne veut pas définitivement capituler et consentir à la « fin de l'histoire ».

Même s'il ne s'agit pas d'une URSS 2.0, la reconstitution d'une autorité russe sous V. Poutine, après l'intermède Eltsine, représente non seulement une offense aux prétentions universelles de la puissance américaine (« Tous ceux qui ne sont pas avec nous, sont contre nous » clamait haut et fort Bush Jr. à la veille de l'attaque de l'Irak en 2003), mais soustrait à la voracité des transnationales qui ne se reconnaissent pas de patries, des ressources naturelles considérables sur plusieurs millions de km² et plus d'une quinzaine de fuseaux horaires.[2]

Contrairement à ce qui avait été promis à Mikhaïl Gorbatchev, à savoir que les ex-PECO demeureront neutres militairement et ne seront pas intégrés dans l'OTAN, les uns après les autres, tous les anciens membres du Pacte de Varsovie deviennent de fidèles alliés de Washington, via l'OTAN, et rejoignent le reste de l'Europe « libérée » en 1945 par l'Amérique.[3]

-Les marchés financiers pris à contre-pied.

Les vendeurs à découvert, comme la majorité moutonnière qui intervient sur les marchés à terme, sont pris à revers. De cette tactique, le football ne possède pas l'exclusivité.

-Le jeu boursier n'est à somme nulle qu'en apparence.

Les victimes à chaque secousse importante sur les marchés sont bien connus : les nombreuses entreprises non financières engagées dans la spéculation, les boursicoteurs qui avaient découvert le chemin de Wall Street grâce - en partie- à l'épargne forcée de la pandémie, les fonds de retraite des Américains et de tout pays où la capitalisation grignote peu à peu l'espace laissé par la répartition.

Les pertes enregistrées par les milliardaires, toute proportion gardée, sont anecdotiques.

Selon l'agence Bloomberg, Elon Musk (Tesla) a perdu près de 100 Md$, sa fortune étant passée de 338 Md$ en novembre à 243 Md$ le 21 janvier. Jeff Bezos, patron d'Amazon, a « fondu » de 45 Md$ et ne détient plus que 177 Md$. Pour Bill Gates, la baisse est 25 Md$ (avec une fortune estimée à 129 Md$). Depuis le 1er janvier 2022, les dix premiers milliardaires de la planète ont perdu 125 Md$, soit 9% de leur fortune, sans que rien ne change sur la planète. Ils avaient gagné 402 Md$ en 2021. (Le Monde, L. 24 octobre 2022).

Sans confondre les flux et les stocks, ces sommes sont équivalentes à plusieurs PIB annuels des pays du sud. Par exemple, les 402 Md$ gagnés en 2021 par ces 10 milliardaires représentent 23 années de production de richesses réalisées par les 20 millions de Maliens.

-Marchés chahutés.

Lundi la chute a été générale sur les marchés européens. -3.8% sur le DAX allemand, -4% sur le CAC, -2.63 sur le FTSE britannique... L'indice Dow Jones a avancé de 0,29% à 34.364,50 points après avoir perdu jusqu'à 3% à la mi-journée au moment de la fermeture en Europe. Le Nasdaq a gagné 0,63% après avoir fondu de 5% au cours de la journée. Le S&P 500, en correction en séance avec une chute de plus de 11% sur le mois, a terminé en positif à +0,28%. Au chahut provoqué sur les marchés occidentaux, un autre a perturbé dans des proportions à peine plus élevées, le marché russe des actions et des changes. L'indice Micex a perdu environ 6% (5% sur la semaine) et le rouble moins de 2% par rapport au dollar.

Rappelons que la Russie a échangé depuis de longues années ses réserves en dollar contre de l'or et s'est progressivement soustraite aux fluctuations erratiques des marchés dominés par les Etats-Unis comme dans les domaines diplomatiques et militaires.

La Chine et nombre de pays prudents en font autant à pas mesurés. On peut se demander au passage ce qu'il en est des réserves algériennes en or entreposées aux Etats-Unis... Question évoquée il y a quelques temps et oubliée.

D'une manière générale, les marchés ne savent où donner de la tête. Après deux ans de crise pandémique et un effondrement au début de l'année 2020, ils atteignent les plus hauts battant record sur record.

Au cours de l'année 2021 on a observé une préoccupante perturbation des chaînes d'approvisionnement, une reprise de la demande désordonnée, une chute relative des taux de chômage[4], une flambée des prix qui provoque des hausses de salaires sectorielle... Les autorités monétaires songeaient depuis quelques temps à une réduction des QE, des rachats de dettes et d'une hausse inévitable des taux d'intérêt.

Le dilemme est qu'on ne peut relancer l'activité économique dans un contexte inflationniste, même si l'origine de l'inflation n'a rien à voir directement avec les salaires. Les Etats, les entreprises et les ménages présentent un tel niveau d'endettement que toute hausse des taux d'intérêt entraînerait mécaniquement une augmentation des déficits budgétaires, alourdirait les charges d'endettement et favoriserait une déflation contraire à toute relance d'activité.

Un retour à la stagflation des années Thatcher poserait de lourdes hypothèques sur la stabilité de l'Union.

D'autant plus que nombre de gouvernements prévoient de réduire la fiscalité, en particulier sur les hauts revenus qui alimentent la spéculation sur les titres boursiers et immobiliers aggravant d'autant les inégalités et, par ricochet, ruinent la popularité des gouvernants et menacent la l'équilibre sociale et politique des nations. C'est dans ce contexte très fragile que Washington se déclare prêt à la guerre en Europe et jette de l'huile sur le feu. Cela nous donne un contexte sans attracteurs stables, avec une multitude de crises qui se combinent, des marchés dont les « branches sont proche du ciel » et une forte volatilité très sensible à la moindre rumeur, a fortiori quand on annonce une guerre... Au roulement des tambours tout s'effondre sauf -pour l'essentiel- l'empire militaro-industriel et les pétroliers. Or, le pétrole, malgré les bruits de bottes, a baissé sur les marchés lundi... L'Europe unilatéralement supplétive. La subordination, une question de vocabulaire.

« Les événements nous dépassent. Faisons mine d'en être les instigateurs »

A l'évidence, les Européens n'avaient pas été informés par leurs « alliés » américains de leurs projets. Les médias le démontrent en commençant par la référence aux événements de ces dernières semaines.

« D'intenses discussions diplomatiques sont en cours depuis deux semaines entre Russes et Occidentaux. La Russie est accusée par les Occidentaux d'avoir massé des dizaines de milliers de soldats à la frontière ukrainienne et de préparer une invasion imminente de son voisin. » (AFP, L. 24 janvier 2022)

Il n'y a pas de discussions entre Occidentaux et Russes, mais uniquement entre Américains et Russes. Dans les dépêches de cette agence ainsi que dans les « réactions » des politiques européens, il faut systématiquement remplacer « Occident » par « Américains », car il en est ainsi dans les faits. Le terme adéquat de « réaction » correspond très exactement à la situation à laquelle sont réduites des autorités européennes, gouvernements nationaux et institutions.

-Les Européens n'agissent pas.

Ils réagissent.

Dans une totale unilatéralité. Le choix du vocable « occidentaux » n'est pas fortuit. S'il fuit la réalité des faits, il souligne un parti pris, un alignement unilatéral des Européens sur les décisions unilatérales américaines.

-Le titre de la dépêche de l'AFP à lui seul justifierait un débat.

Ukraine: les Européens surpris par la « dramatisation » de Washington

Ce n'est évidemment pas la « dramatisation » américaine qu'il aurait convenu de souligner, mais la « surprise » européenne. L'Amérique se prépare à une guerre en Europe sans concertation, justification, avertissement, information... à l'adresse de ses « alliés » européens.

Une autre dépêche du jour de l'AFP, diffusée 7 minutes plus tard, le montre sans équivoque : « L'Otan, indique l'AFP, a annoncé placer des forces en attente et envoyer des navires et des avions de combat pour renforcer leur défense en Europe de l'Est face aux activités militaires de la Russie aux frontières de l'Ukraine. »

L'Otan ? Mais l'OTAN n'est-ce pas aussi l'Europe, n'est-ce pas aussi la France ? Membres d'une organisation créée et conduite par Washington, ils apprennent que l'OTAN a décidé sans eux. Qui est surpris ?

L'AFP continue : « L'UE attend lundi des explications du secrétaire d'Etat américain Antony Blinken sur la possibilité d'une invasion russe de l'Ukraine, surprise par la dramatisation de Washington qui a ordonné l'évacuation des familles de ses diplomates dans ce pays. »

Même Kiev, le premier concerné car après tout c'est son pays qui serait le terrain de jeu des « Grands » en cas d'engagements militaires, semble avoir été pris par la même « surprise » (les Européens, soit dit en passant, ne veulent pas de l'Ukraine ni dans l'Union ni dans l'OTAN). Antony Blinken devait intervenir en visioconférence pendant une réunion des ministres des Affaires étrangères des Vingt-Sept pour informer les membres de l'UE des tractations avec les Russes et des décisions que son pays a prises. En attendant, Josep Borrell chef de la diplomatie européenne déclare benoîtement à ses homologues de l'Union, faisant pétition d'ignorance des décisions américaines :

« Le secrétaire Blinken nous expliquera les raisons de cette annonce (...) car nous ne connaissons pas les raisons spécifiques ». « Je ne pense pas qu'on devrait dramatiser dans la mesure où les négociations se poursuivent et elles se poursuivent. Nous n'avons pris aucune décision pour demander le départ des familles de nos diplomates d'Ukraine, à moins que Blinken ne nous fournisse des informations justifiant un tel mouvement », a ajouté Josep Borrell. Ça, c'est pour les médias et à l'attention de ce qui tient lieu d'opinion publique en Europe. Car la plupart des Européens commencent aussi à plier bagages et à se préparer, ne serait-ce que politiquement et médiatiquement, à s'aligner derrière Washington.

Les ex-PECO (Pays d'Europe Centrale et Orientale) qui savent qui est le vrai patron, sont déjà derrière lui au garde-à-vous alignés comme des quilles.[5]

J. Borrell parle de « négociations » faisant comme si l'UE était un acteur de plein droit. Ce sont bien naturellement les Américains qui négocient et informent les Européens quand ils l'estiment opportun, et juste de ce qu'ils jugent nécessaire de leur communiquer.

La palme de l'ingénuité est remportée par le doyen des ministres des Affaires étrangères de l'UE, le Luxembourgeois Jean Asselborn : « Il ne faut pas se mettre dans la logique d'une guerre. Il faut éviter la guerre », confirmant ce que le président Woodrow Wilson a compris et retenu de son très long séjour à Paris au lendemain de la Première guerre mondiale.[6]

Noam Chomsky a eu ce mot terrible qui explique au moins pour une part l'image très dégradée que les Européens ont de l'Union et surtout de leurs propres gouvernants : « Les Européens sont la servante des Etats-Unis, car trop lâches pour adopter une position indépendante. Quand les maîtres rugissent les serviteurs se couchent. » (Interview. Euronews, 2015)

Le Royaume Uni qui a pris de l'avance dans ce domaine a le mérite (s'il en est) de se départir de toute hypocrisie. Bien avant le Brexit, et cela remonte à une reddition qui date d'août 1941 à la suite de la rencontre Winston Churchill - Franklin Roosevelt au large de Terre Neuve, Londres se place résolument et systématiquement aux côtés de Washington, quelles que soient les circonstances, quelles que soient les couleurs politiques les locataires de la Maison Blanche et du 10 Downing Street.

L'Australie de Scott Morrison n'est pas en reste et emprunte le même chemin. Le même S. Morrison qui a rompu de la manière que l'on sait le contrat de construction de sous-marins signé avec les Français. Ce sont les Américains qui l'ont récupéré et en ont profité pour conclure un nouveau pacte Pacifique (AUKUS) dont la France a été écartée.[7]

La règle est toujours la même, pour tous : l'Amérique décide et les « alliés » s'alignent. Anglais et Australiens donnent l'exemple.

Après un silence indécis, l'Elysée y va de sa solidarité. Toute désescalade « nécessite une coordination constante entre les partenaires européens et les alliés; et (doit passer) par un dialogue renforcé avec la Russie ». (Reuters, L. 24/01/2022)

Cela, sachant que la France est exclue de toute « coordination » et de tout « dialogue » que la Russie ne désire plus avoir avec elle. De Berlin le 25 janvier, E. Macron va plus loin : « S'il devait y avoir une agression, la riposte sera là et le coût sera très élevé » (Franceinfo, 25 janvier 2022), reprenant au mot près le discours de J. Biden et de B. Johnson.

Washington lui a rendu la politesse. « Nous soutenons tout ce qui pourrait réellement réduire les tensions », a dit mardi 25 le porte-parole du département d'Etat, assurant que le « degré de coordination entre les Français et les Etats-Unis était excellent ». (AFP, mercredi 26/01/2022). Traduction : Washington les soutient tant que les Français mettent leurs pas dans ceux des Américains...

A quoi au juste fait référence le mot « coordination » sinon à la longueur et à la solidité de la laisse au bout de laquelle est solidement arrimée la souveraineté française ?

Quelles que soient les envolées médiatiques françaises, si Moscou maintient un contact avec Berlin (parce que c'est dans leur intérêt mutuel), il est à peu près certain que le « format Normandie » est définitivement décédé. Par ailleurs, il ne peut en être autrement pour la simple raison que l'Amérique ne peut autoriser à ses vassaux que les libertés qu'elle contrôle.

La Constitution de la Vème République confère un pouvoir exorbitant au président français. Aucun chef d'Etat n'en dispose autant que lui. Rappeler cela montre que France et Amérique sont gouvernées par des schèmes similaires, mais avec une différence de taille :

Les Américains n'hésitent pas à violer le droit international (et quelques fois leur propre droit) et à détruire des nations entières, parce qu'ils sont gouvernés par leurs moyens.

E. Macron utilise ses prérogatives pour « emm... » les Français qui ne se soumettent pas à ses injonctions imprévisibles et incohérentes[8]. Mais la plupart de ses initiatives internationales demeurent de l'ordre de la rhétorique et de la gesticulation velléitaire.

Mieux : Paris, au moins depuis N. Sarkozy, mais cela remonte au moins jusqu'à G. Pompidou et V. Giscard d'Estaing, se couche avec un panache grandiloquent.

Moins on a de contenu, plus on soigne la forme.

L'intervention française au Sahel ordonnée dans la précipitation en 2013, continue à faire des dégâts. Après les coups d'Etat au Mali en août 2020 et en mai 2021 ainsi que le putsch en Guinée en septembre dernier, le Burkina Faso rejoint les pays qui d&ésirent échapper à la « protection » française. « A qui le tour ? » titre un papier de France24.

Les manifestants à Ouagadougou en soutien aux putschistes brandissaient des pancartes avec des slogans antifrançais et des drapeaux russes. Les Français ne semblent pas mesurer les dégâts produits en Afrique par la xénophobie qui gagne en popularité en France, notamment avec la campagne électorale. Elle dispose pourtant d'experts avisés sur le terrain.

Ayant constaté un déploiement de forces spéciales sans en avoir été informé et consulté, Bamako demande ce lundi 24 janvier au Danemark de quitter « immédiatement » le pays avec ses soldats. Ce qui affaiblit d'autant la position de la France qui compte sur la participation d'autres pays européens pour crédibiliser sa politique sahélienne, à l'ombre de l'architecte américain.

Il n'est pas nécessaire d'être grand stratège pour deviner les projets américains en Afrique, y compris la décision de Trump de reconnaître les prétentions marocaines sur le Sahara Occidental. Il fallait coûte que coûte que soient endiguées les initiatives russes et chinoises sur le continent africain. Israël et le Maroc jouent de concert pour la réalisation de ces projets.

Qui, dans ces conditions, accorderait à l'Europe le moindre crédit ? Les pays européens ne peuvent inspirer aucune confiance parce qu'ils ne peuvent garantir aucun de leur engagement qui, comme on le voit, dépend du bon vouloir de Washington.

De ce duel russo-américain, personne ne sait de quelle façon il va se conclure et qui va triompher. Russes et Américains ont les moyens de ne pas perdre la face. Une solution « honorable » sera peut-être trouvée. Peut-être pas.

Mais, d'ors et déjà on sait qui a perdu. D'abord l'Europe. Une construction de pleutres. Au mieux, un cénacle de serviteurs d'un mythe occidental conduit par un maître tout puissant à l'ombre duquel ils croient trouver leur salut. Tout cela n'a rien à voir avec la moindre « guerre des civilisations » mais tout à voir avec des espèces sonnantes et trébuchantes.

Deux guerres mondiales ont détruit et affaibli l'Europe. Et, grâce à ce suicide européen qui l'a vidée d'une part de ses richesses et de ses compétences, elles ont permis à l'Amérique de devenir la puissance mondiale ce qu'elle est devenue et qui parle aux Européens en maître.

La subordination européenne se complique de controverses internes plus ou moins habilement dissimulées. Les médias, on l'a vu plus haut à propos des dépêches de l'AFP, frisent la désinformation et le mot est faible.

Tous les intérêts européens ne sont évidemment pas alignés sur les mêmes options.

Ainsi en est-il des sanctions que les Américains voudraient infliger aux exportations de gaz russe vers l'Union Européenne.

Le gaz et le pétrole russes représentent respectivement 43% et 20% des approvisionnements de l'UE. Il représente aussi et surtout des revenus en dollar dont Washington voudrait à tout prix priver Moscou et réduire ses capacités d'importation. C'est une vieille préoccupation qui date de la fin de la guerre de Corée au début des années 1950 et, pour les exportations de gaz, du début des années 1980.

Le gaz liquéfié américain peut pallier au boycott partiel des ventes russes que les Etats-Unis veulent placer depuis longtemps.

Cependant, l'hiver est encore là et certains pays européens, l'Allemagne en l'occurrence, ne renonceront pas aux contrats signés avec la Russie. Pourquoi cela ?

L'Allemagne ne veut pas dépendre des Etats-Unis aussi bien politiquement qu'économiquement. Le gaz américain est plus coûteux que celui des Russes et exige des équipements portuaires lourds imposés à l'Europe. Unilatéralisme énergétique américain s'ajoute à celui de l'OTAN, garant inamovible des intérêts américains en Europe.

Le recours au gaz liquéfié du Qatar (premier exportateur mondial) reste une hypothèse de travail qui ne peut résoudre les problèmes à court terme. Notons que J. Biden va recevoir le 31 janvier l'émir du Qatar, le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani pour examiner avec lui la faisabilité de cette option. Ce qui souligne l'impréparation et l'improvisation américaine dans la gestion de cette affaire. La contrainte énergétique européenne est en effet une donnée géostratégique structurelle qui ne date pas de la crise ukrainienne.

Les intérêts russes et allemands se compensent. Une dépendance mutuelle qui convient à Berlin. Est-il nécessaire de noter que la Russie n'occupe pas militairement l'Allemagne... De plus, Russie, Allemagne et Chine travaillent à des échanges profitables à tous.

Précision : les observateurs atlantistes mettent à l'avantage de la seule Russie le contournement gazier de la Pologne et de l'Ukraine, ce qui prive ces derniers d'énergie et de recettes précieuses. L'Allemagne y trouve aussi son intérêt à s'épargner les pressions que Varsovie a tendance à exercer sur elle. De vieux comptes non soldés qui remontent au siècle dernier.

C'est cela qui explique la discrétion allemande dans ce conflit et d'ailleurs dans tous les conflits auxquels on l'invite à prendre part au Proche-Orient ou en Afrique.

Le chef de la Marine allemande, le vice-amiral Kay-Achim Schönbach, a qualifié d'« ineptie » l'idée selon laquelle la Russie voulait s'emparer de son voisin. L'emportement de cet officier a entraîné son inévitable démission exigée aussitôt par le ministère allemand de la Défense. (AFP, S. 22/01/2022)

Les Allemands peuvent s'opposer, mais l'Allemagne n'a pas les moyens (pour le moment) de le clamer sur tous les toits.

Cela n'a pas empêché Berlin, toujours aussi discrètement, de refuser de se joindre au Royaume-Uni, aux trois Etats baltes et à quelques autres Européens alignés sur Washington, de livrer des équipements militaires, notamment des missiles antichars et antiaériens à l'Ukraine.

La ministre allemande de la Défense, Christine Lambrecht, s'est bornée d'annoncer la fourniture en février d'un « hôpital de campagne ».[9]

Dans cette géopolitique chaotique les français sont marginalisés. Ses intérêts inclinent l'Allemagne vers la Mitteleuropa et vers l'Eurasie. Ce qui précipite davantage la France dans une dépendance accrue à l'égard des Etats-Unis.

Cela s'ajoute aux erreurs économiques de Paris qui, depuis une trentaine d'années, s'est appliquée à se désindustrialiser et faire le choix d'une économie low cost au détriment d'une compétitivité qualité.

Ce qui la confine dans une situation impossible, coincée entre les performances allemandes et chinoises. Tous ses déficits et son endettement qui ne cessent de se creuser en dérivent.

Les crises en cours en font une démonstration pédagogique.

Une réserve cependant s'impose.

L'exception allemande est une fiction. Si Berlin est capable, dans une certaine mesure, au prix de laborieuses contorsions et de tractations serrées dans les coulisses, de défendre ses intérêts, rien ne permet de penser qu'elle puisse offrir une quelconque un soutien à qui que ce soit d'autre. La remise en cause de l'atlantisme n'est pas propre à l'Allemagne. Il divise la plupart des pays européens, y compris en Grande Bretagne. Cette controverse est médiatiquement confinée (aux extrêmes) entre autres pour éviter sa propagation.

Par exemple, neuf partis de gauche ont demandé vendredi 21 janvier au président socialiste du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, de mettre fin à l'adhésion de l'Espagne à l'Otan. Parmi eux, Podemos, partenaire de la coalition avec le parti socialiste, le PSOE, rapporte le site spécialisé rapporte le site spécialisé Euractiv. (Ouest-France, le L. 24/01/2022). Quelle que soit la solution adoptée une question reste posée : l'UE est-elle prête à rompre avec un marché (le 5ème) qui absorbe 81.5 Md€ de ses exportations ? La Russie est, inversement selon Eurostat, le 3ème fournisseur de l'Union avec plus de 150 Md€.

Plus préoccupant...

Il est probable que Américains et Russes s'adonnent à un jeu de simulation en grandeur réelle permettant de tester leurs systèmes de persuasion. Un jeu d'échecs sophistiqué pratiqué depuis des siècles sans cesse actualisé, un poker-menteur où l'objectif principal consiste à savoir jusqu'où l'adversaire est capable d'aller, qu'est-il prêt à sacrifier, à quel gambit est-il disposé à consentir ?

J. Biden, spécialiste roué des jongleries de couloirs au Congrès et au Sénat s'imagine peut-être exploiter la crise ukrainienne pour se tirer de la mauvaise passe politique dans laquelle il se trouve, à la veille d'un « mid-terme » qui ne s'annonce pas à son avantage.

L'exploitation habile de la crise pandémique pour accéder à la Maison Blanche ne lui permettra pas de s'y maintenir quelles que soient les obstacles imaginés pour compromettre le retour de D. Trump sur le marché électoral à la prochaine échéance présidentielle.

Le « trumpisme », pire que le coronavirus, est devenu une pathologie universelle dont l'Amérique n'est pas guérie.

Les politiques jouent. Mais les militaires, notamment américains, eux, ne jouent pas.

L'armée américaine en quête de victoire. Fantasmes de troufions.

Le collapsus soviétique a privé les militaires américains d'une victoire qu'ils n'ont pas obtenue sur le seul terrain où ils désiraient faire une démonstration de supériorité. Alors qu'ils l'avaient tant imaginée, préparée et régulièrement évaluée et perfectionnée.[10]

N'oublions pas que la dernière victoire des Etats-Unis remonte à 1945. Et encore : avec quelque pertinence certains historiens opposent qu'en vérité c'est à l'Armée Rouge que l'Europe doit d'avoir été débarrassée du nazisme. Sans la mobilisation des divisions allemandes à l'est, où elles ont été annihilées, aucun débarquement n'aurait été envisageable sur les plages de Normandie.

Depuis, l'Amérique courre derrière les victoires et accumule les déconvenues : en Corée, au Viêt-Nam, plus récemment en Irak et en Syrie après avoir été chassée d'Iran en 1979.

Cuba et le Venezuela résistent depuis des décennies, les autres pays d'Amérique Latine se libèrent les uns après les autres, comme ils peuvent de la pesante « liberté » américaine.

Certes, partout où ils passent ils détruisent avec efficacité, mais le « nation building » reste à l'état de projet. Ils n'ont rien jamais rien gagné et partent, comme récemment d'Afghanistan, sous le signe d'un échec cuisant que les médias « embarqués » s'appliquent à faire porter aux Talibans. Entre-temps leur poids dans le monde, toujours important, a beaucoup rétréci depuis 1945.

La tentation est grande au Pentagone d'en découdre... et réduire ce qui peu à peu depuis 2005 fait figure de fantôme d'Union Soviétique. La phrase de V. Poutine sur la plus grande catastrophe du XXème siècle qu'a représenté la disparition de l'URSS, est inlassablement répétée par tous les spin doctors sur les plateaux de TV à l'Ouest et dans les Etat majors.

Certes, la Russie est un nain économique et militaire.

Son PIB est inférieur à celui de l'Italie. Ses dépenses militaires représentent moins de 10% de celles des Etats-Unis.

Un conflit militaire est cependant peu probable. Les Américains auront du mal à dégager un consensus en Europe. Ils se sont passés d'un aval du Conseil de sécurité des Nations Unies pour attaquer l'Iraq en 2003. Il en va tout autrement d'un conflit ouvert sur le sol européen.

Entreprendre une « guerre préventive » est envisageable au Proche-Orient ou en Afrique. L'enjeu est trop grand en Europe.

L'Amérique n'a pas en face d'elle une armée classique et des Saddam Hussein ou des Kadhafi.

Si toutefois, ils devaient en arriver à cette éventualité, les « têtes d'oeuf » des différents think tank US ont sûrement imaginé et pesés diverses hypothèses. Il ne leur a pas échappé que les Russes disposent de nombreux atouts dissuasifs que n'importe quel stratège en chambre peut facilement discerner, quel que soit le différentiel objectif des moyens. Une motivation, de nouveaux armements, des ogives nucléaires en nombre suffisant que les experts du Pentagone ont eu l'occasion de compter...

Par ailleurs, face aux Etats-Unis, il n'y a pas que la Russie. Washington a réussi le tour de force de rapprocher intimement la Russie et la Chine toutes deux menacées par l'animosité américaine.

Le risque est incalculable et dépasse le cadre bilatéral.

Au reste, J. Biden labile et insaisissable, déclare en soirée du 25 janvier qu'au fond il n'a jamais été question dans son esprit d'envoyer des soldats américains ou des soldats de l'OTAN en Ukraine.

Avec une naïveté confondante le département du commerce américain concède en écho que les entreprises américaines concernées ne disposaient plus que de 5 jours de réserves en semi-conducteurs : « Si une vague de Covid, une catastrophe naturelle ou une instabilité politique venait à perturber une usine étrangère de semi-conducteurs ne serait-ce que quelques semaines seulement, cela pourrait conduire à fermer une usine de fabrication aux États-Unis, mettant en danger les travailleurs américains et leurs familles » a-t-il indiqué dans un communiqué. (AFP, mardi 25 janvier 2022)

CQFD.

Notes

[1] Boris Johnson aurait fêté son anniversaire le 19 juin 2020 avec de nombreux amis au 10 Downing Street alors que le confinement était en vigueur à cette période.

[2] Ce n'est pas un hasard que le revirement américain à l'égard de la Russie a commencé en 2003 avec l'affaire « Ioukos » pilotée par Mikhaïl Khodorkovski dont l'arrestation a sonné la fin d'un plan destiné à mettre la main sur toutes les richesses du pays.

[3] Régulièrement, il se trouve de bons esprits pour nier que les Etats-Unis aient promis quoi que ce soit à M. Gorbatchev. Certains concèdent un échange verbal informel... Sans doute, le ver était déjà dans le fruit. Un retour au traité d'Helsinki (1975) s'impose. Parcourir avec attention le livre éclairant de l'ambassadeur qui a dirigé la délégation française et suivi étroitement le cheminement tortueux qui a abouti à cet accord. Jacques Andréani (2005) : « Le piège. Helsinki et la chute du communisme. » O. Jacob, 272 p. Lire en particulier le passage relatif à la « troisième corbeille », p. 47 sqq ainsi que le chapitre 13 conclusif, p.226.

[4] Le gouvernement français se félicite d'une création de près d'un million de nouvelles entreprises alors qu'il s'agit surtout de TPE précaires avec des rémunérations d'un pays low cost.

[5] La Russie aurait exigé que les ex-pays de l'est, en l'occurrence la Bulgarie et la Roumanie quittent l'OTAN. Ce ne sont pas les Etats-Unis qui ont protesté en premier mais les autorités roumaines. La Russie serait-elle si menaçante et les Etats-Unis si protecteurs ? Aussitôt « libérés » et aussitôt vidés de leurs jeunesses et de leurs compétences, en trois décennies, la Roumanie, la Bulgarie et l'Ukraine sont devenus les pays les plus pauvres d'Europe. Inutile d'évoquer les cas arménien ou georgien.

[6] Contrairement à certains spécialistes français des relations atlantiques, W. Wilson n'a pas rompu avec la Doctrine Monroe. Il l'a élargi à toute la planète. Et dire qu'on lui décerna le prix Nobel de la paix alors que les troupes américaines commandées par le général Pershing ne sont arrivées en Europe qu'en avril 1917. Leur efficacité n'a pu devenir opérationnelle qu'après leur intégration aux armées européennes sous le commandement du maréchal Foch.

[7] Cf. A. Benelhadj : « De UKUSA à AUKUS, la France dindon de la farce » Le Quotidien d'Oran, J. 23 sept. 2021.

[8] Le président français n'a pas l'exclusivité du langage fleuri. J. Biden vient de traiter publiquement un journaliste de Fox News de « connard » après qu'il lui ait posé une question sur sa politique face à l'inflation. (AFP, mardi 25/01/2022). Les présidents américains en sont coutumiers. Sans remonter très loin dans le passé on peut citer les « langage raffiné » de R. Nixon, de R. Reagan ou, plus proche encore, de D. Trump qui a atteint des sommets de civilités.

[9] Une prise de position qui a suscité l'irritation de Kiev. « Aujourd'hui, l'unité de l'Occident à l'égard de la Russie est plus importante que jamais » et « les partenaires allemands doivent cesser de miner l'unité avec de telles paroles et de telles actions et d'encourager Vladimir Poutine à déclencher une nouvelle attaque contre l'Ukraine », a réagi le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kouleba. (Idem)

[10] Cf. Robert McNamara (1986) : « Plaidoyer. Prévenir la guerre nucléaire ». Trad. Hachette 1988, 192 p.