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Le foulard dit islamique et «l'hystérie laïque» de certains «maîtres penseurs» français

par Tahar Benabid*

Par souci pédagogique et en vue de simplifier l'approche conceptuelle du principe de la laïcité, au moins dans sa version originelle, j'ai organisé ma dissertation sur le sujet en quatre parties. Sans prétention d'expert en la matière, ma démarche vise simplement à mette à disposition de ceux que cela intéresse des éléments de discernement à même de lever des ambigüités, que d'aucuns entretiennent sciemment, à dessein dirions-nous, afin d'empêcher l'opinion publique de saisir la portée réelle de la compagne anti-foulard, ayant généralement l'islamophobie comme soubassement. Dans un premier article, paru dans le quotidien d'Oran le 05 décembre 2020 sous le titre ‘' L'antagonisme entre l'église et les souverains occidentaux à l'origine de la laïcité ‘', j'ai présenté un exposé concis de l'histoire de l'église catholique et ses relations conflictuelles avec le pouvoir temporel; préambule aux différentes dispositions réglementaires et accords qui ont finalement abouti à la première codification du principe de la laïcité (loi 1905 de séparation de l'église et de l'Etat). Le parcours historique menant à ce but - au prix de luttes acharnées entre les antagonistes, parfois sanglantes - a fait l'objet d'un second article, intitulé ‘'Le long et laborieux cheminement de la France vers la laïcité'', publié dans le même journal le 10 décembre 2020. Le troisième article, paru encore dans le quotidien d'Oran le 06 janvier 2021, sous le titre ‘'La laïcité française à l'épreuve d'un foulard'', a concerné essentiellement la question de l'interdiction, au nom de la laïcité, du port du voile dit islamique, ou son autorisation. Problème qui, depuis plus de deux décennies, suscite des débats à tout-va, où le plus souvent le passionnel prend quasiment le monopole de la parole, laissant l'intellect sans voix. La présente contribution portera quant à elle, exemples édifiants à l'appui, sur la compagne de mise à l'index des musulmans, voire l'ostracisme et le harcèlement qu'ils subissent, ciblant en particulier les femmes voilées. Actes que leurs auteurs s'emploient savamment à justifier par de prétendues ‘'valeurs laïques républicaines''.

Un fourre-tout qui ouvre la voie, toute béante, aux dépassements les plus improbables et à la banalisation de la violence et de la stigmatisation dont sont victimes des gens dont le seul tort est d'afficher leurs convictions religieuses, sans perturber l'ordre public ni exprimer la moindre revendication d'ordre politique ou autre. Hélas, les vulgates des nouveaux ‘'prêtres de la laïcité et de la liberté d'expression'', de plus en plus nombreux à officier dans les médias et autres forums, sont en train de prendre des tournures insoutenables, parfois terrifiantes. Est-il besoin de rappeler que la montée du racisme, avec ce qu'il peut charrier comme tragédies humaines, commence toujours .par la parole autorisée et donnée abondamment aux promoteurs de la haine, à l'image d'Eric Zemour et compagnie.

C'est en particulier sur le plateau de la chaine de télévision Cnews, où ils semblent passer plus de temps que chez eux, que ces énergumènes viennent allègrement déverser leurs nauséabondes logorrhées. L'histoire nous apprend que le type de discours qu'ils confessent et les déviances qui les caractérisent constituent généralement le socle des fractures sociales. Lorsque des faits religieux, secondaires et sans réel impact sur le vivre ensemble, deviennent un casus belli pour ouvrir le feu sur tout ce qui a trait au culte religieux d'une partie de ses concitoyens, le pire est à craindre. Toutes proportions gardées, ce phénomène s'inscrit bien dans les schémas classiques des glissements vers l'effroyable; des dérives qui produisent inexorablement le radicalisme, géniteur de la ségrégation sociale, des troubles sociaux, des guerres civiles, du terrorisme et aussi des tyrannies idéologiques telles que le fascisme, le stalinisme, le nazisme, l'antisémitisme, l'anti-islam, etc. A ne pas s'y méprendre, les conflits majeurs germent souvent des petits débordements ou malentendus, entretenus et alimentés au fil du temps pour atteindre des dimensions hors mesure, incontrôlables. Et ce n'est pas les exemples de dérives à répétition qui manquent en ces temps de déliquescence intellectuelle, mais aussi morale et politique. On peut citer à propos l'affaire, largement relayée par les médias et les réseaux sociaux, de cette mère voilée, accompagnant son fils, qui a été prise à partie de manière humiliante par un élu du parti d'extrême droite RN (Rassemblement National de Marine le Pen), sous les yeux effarés de son enfant, au conseil régional de Bourgogne Franche-Comté le 11 octobre 2020. Une exécrable délation publique, bête et méchante. Le député et président du parti de droite Les Républicains (LR), défiant tout entendement et aussi les lois de ‘'sa république'', préconise quant à lui l'interdiction pure et simple du voile pour les femmes accompagnatrices des écoliers ; arguant que : « à partir du moment où on l'interdit à l'école, pour moi, ça vaut pour tout le temps scolaire ». Question rhétorique : A quel moment commence ou s'arrête le temps scolaire ? Le LR propose même une loi « tendant à assurer la neutralité religieuse des personnes concourant au service public de l'éducation ». Rien que ça ! Il s'agit en fait d'une demande de réactivation de la circulaire Chatel (ministre de l'éducation sous Nicolas Sarkozy) de mars 2012, interdisant aux parents d'élèves accompagnateurs de porter des signes religieux ostentatoires.

Il convient de rappeler à ces ‘'super-républicains'' que la dite circulaire fut remise en cause par le Conseil d'Etat en décembre 2013, en soulignant que les parents ne sont pas des agents auxiliaires du service publique pour être soumis à la neutralité religieuse. La liste des actes de discrimination, de provocation, d'agressions verbales ou physiques, et autres violences morales faites aux musulmans, les femmes voilées en particulier, dépasse le domaine de l'incident isolé ; le problème se pose désormais en réel fléau social pour la France. Citons encore quelques cas qui en disent long à ce sujet.

Le 18 octobre 2020, deux femmes musulmanes voilées ont été victimes d'une agression à caractère raciste à Paris. Alors qu'elles se promenaient en famille tranquillement à proximité de la Tour Eiffel, elles ont été poignardées suite à une altercation avec deux femmes. Autre fait, lors de la séance parlementaire d'audition des acteurs associatifs, le 17 septembre 2020, dans le cadre de l'enquête sur l'impact de la covid-19 sur la jeunesse, des députés de la droite et une élue du parti La République en Marche ont quitté la salle pour protester contre la présence d'une étudiante en hidjab, vice présidente de l'union nationale des étudiants de France. La présidente de la commission d'enquête a réagi en précisant, séance tenante, que l'interdiction de signes religieux ne s'applique qu'aux membres de l'assemblée et qu'à ce titre la représentante des étudiants n'a transgressé aucune loi. Interpellé quelques jours après l'incident, le président de l'assemblée nationale, abondant dans le même sens, a déclaré : « Dans cette maison, on s'habille librement, on s'indigne librement ». Le paroxysme de l'acharnement, qui pourrait être nominé au hit parade du harcèlement xénophobe, est atteint avec l'épisode du ‘'Hidjab sportif'' proposé à la vente en février 2019 par le groupe Decathlon (entreprise française de grande distribution d'articles de sport et de loisirs). L'entreprise, accusée, entre autres, de ‘'se soumettre à l'islamisme'' et de ‘'trahir les valeurs républicaines'', subira une pression inimaginable, agrémentée d'insultes et de menaces sans précédent, l'obligeant à renoncer à la commercialisation de son produit.

Un important marché, très juteux, fut ainsi sacrifié sur l'autel de l'intolérance. Pourtant, la croix, la kippa, les santons (figurines ornant les crèches de noël) et autres articles en lien avec la religion sont vendus librement, sans qu'on s'en offusque. De même, il n'a jamais été interdit à quelqu'un de pratiquer du sport en portant une croix ou un quelconque signe religieux. C'est dire que l'affaire Décathlon, en plus d'être un regrettable piétinement des droits, est une violence de trop faite à la liberté des femmes musulmanes. De telles attitudes discriminatoires, extrémistes, sont beaucoup moins répandues, voire insignifiantes, en dehors de l'hexagone.

A titre illustratif, en 2018, l'équipementier sportif Nike a mis sur le marché un voile de sport dit islamique, « le Nike Pro Hijab », sans provoquer de réactions hystériques comme en France. On va clore la série noire avec une cerise, du reste putréfiée, sur le gâteau. Dans une émission de télévision, l'inénarrable Robert Ménard, maire de Béziers, déclare : « comment peut-on lutter contre l'islamisation sans lutter contre le voile ». Ce qui est admirable dans cette absurdité, ânerie serait le mot juste, c'est qu'elle nous enseigne que la conversion à l'Islam, prétendu danger imminent pour la république laïque, peut se réaliser par simple exhibition d'un foulard.

Ce qui revient à dire que si un non musulman croise une femme voilée, ou portant un foulard dit islamique, il risque la conversion, véhiculée par des ondes magico-magnétiques que le foulard chargé d'Islam émet. Ma foi, on aura tout vu dans la France de ces débuts du XXIème siècle; c'est à se demander comment font ces gens pour garder l'ai sérieux. J'ai beau essayer, mais j'ai du mal à comprendre une conception, on ne peut plus irrationnelle, qui invite à interpréter la laïcité, sensée garantir la liberté de conscience, comme principe imposant aux croyants de dissimuler leur religiosité. N'est-ce pas là une atteinte flagrante au droit humain fondamental, aux droits et libertés constitutionnellement et conventionnellement garanties et aussi une violation de l'esprit et de la lettre de la laïcité; qu'on détourne lamentablement de sa vocation pour l'ériger en instrument d'exclusion des convictions religieuses de l'espace public. Prosaïquement parlant, la laïcité prend dès lors des allures d'une néo-religion qui persécute les anciennes ; une cynique inversion des rôles. Disons le franchement, il s'agit au premier chef ni plus ni moins que d'empêchement de toute visibilité publique de l'Islam.

La situation se corsant crescendo ces derniers temps, on est en droit de se demander jusqu'où peut aller l'intolérance et le racisme lorsqu'un foulard, fut-il islamique, offenserait les regards, froisserait les sentiments et bafouillerait les ‘'valeurs'' plus que les images de tous ces malheureux SDF et autres misères humaines, auxquelles le monde ‘'civilisé'', donneur de leçons, est devenu quasiment insensible. Il est ahurissant qu'un simple foulard puisse déclencher une avalanche de lois et autres dispositions réglementaires. Certains ‘'intellos'' radicaux et leurs adeptes, légitimes représentants autoproclamés d'un monde dit libre et démocratique, qui ne finit au demeurant pas de se déshumaniser, obnubilés par leurs sentiments haineux et discriminatoires, passent leur temps sur les plateaux des télévisions et autres supports médiatiques à fustiger les musulmanes voilées.

Celles-ci sont mises en demeure de se défaire de leur foulard, c'est à dire de leur pudeur religieuse ou culturelle, pour s'intégrer dans la société aux traditions et consciences conformes au modèle de leurs détracteurs. Autrement dit, elles doivent se fondre dans le moule de normalité que ces derniers veulent imposer en dépit du droit et du bon sens. En réalité, de tels procédés ne sont rien d'autre que l'expression d'une idéologie qui n'admet point que l'on sorte de son schéma de pensée et de sa façon d'être. Ses adeptes, enfermés dans leur nébuleuse, ne peuvent pas concevoir la vie sociale en dehors des frontières des quartiers de leur ‘' francité pure''. Voués au culte messianique d'une France qui de ses lumières irrigue le monde, ils développent une incurable allergie à une grande partie du monde dit ‘'étranger à leurs valeurs civilisatrices''. Par moments, je suis tenté de tout mettre sur le compte de leur ‘'impéritie intellectuelle'', mais la constance de leur discours et leur acharnement ostentatoire me rappellent vite à l'ordre. Pour satisfaire leurs caprices xénophobes, faisant fi de tout le reste, ils sombrent dans une haine qui participe à éteindre les lumières dont la France se revendique depuis deux siècles : liberté, égalité, fraternité. Tous ces dépassements et autres dévoiements que l'on s'autorise, sous couvert de liberté d'expression, de laïcité et de démocratie, portent à croire - en ce qui concerne les partisans du rejet de l'autre bien entendu; la généralisation serait injuste, déplacée et intellectuellement malhonnête envers tous les autres citoyens français, il faut séparer le bon grain de l'ivraie - que Voltaire (écrivain et philosophe français du XVIIIème siècle) avait en partie raison de dire : « Les français ne sont pas faits pour la liberté, ils en abuseraient ». En tout cas, pour le moins, tout esprit libre et ouvert au monde, tout être épris de nobles valeurs humaines, s'offusque forcément du rejet de l'autre et de l'atteinte à ses libertés fondamentales, en raison de son appartenance, de ses opinions politiques ou de ses croyances. Mais à la noblesse des sentiments on devrait joindre les actes de dénonciation, voire de condamnation, de l'immoral et de la violation des droits humains.

A point nommé, évoquons cette phrase du poète français Charles Baudelaire : « Il est bon de hausser la voix et de crier haro sur la bêtise contemporaine ». Formule qui trouve son plein sens à l'endroit de la coterie des Eric Zemour, Robert Ménard, Jean Messila, Elisabeth Levy, Marine le Pen et leurs acolytes.

Cet essaim d'oiseaux de mauvais augure, annonciateur du péril musulman - migrant d'un média à l'autre pour prêcher la peur et l'angoisse chez les uns et le désarroi chez d'autres, pensant faire œuvre utile pour la société française - passe le plus clair de son temps à présenter l'Islam comme une antinomie accolée à n'importe quoi, à tout et à rien. Autrement dit, une religion qui serait incompatible avec la modernité, avec l'émancipation de la femme, avec les droits de l'homme... la litanie pourrait s'allonger d'avantage. Mais avant tout, la question est de savoir si au moins ces ‘'maitres penseurs'' se sont donné la peine d'étudier et de comprendre l'Islam ?

Ou alors, sont-ils simplement aveuglés par leur haine maladive de cet Islam ? Hélas, c'est rare où ce genre de personnes peut avoir à la fois un œil, une oreille et un esprit ouvert pour appréhender correctement les choses ou les apprécier à leur juste valeur. Au fond, la problématique ne se pose pas en termes de compatibilité des valeurs véhiculées par la religion musulmane avec celles de la république; c'est plutôt le sens que d'aucuns veulent donner à ces valeurs qui crée la polémique et la zizanie. En d'autres termes, le problème, pomme de la discorde, est dans l'interprétation dévoyée des concepts. Et c'est justement dans ce creuset de lectures, non innocentes, que se joue malheureusement la parodie de procès des musulmans.

Nonobstant ce qui peut se concerter dans la sphère peu accessible des décideurs, les plaidoiries se passent sous forme de bavardages médiatiques où des rhéteurs, les mêmes qu'on invite le plus souvent, et autres phraseurs automates, imposent leurs théories biscornues. Etant presque toujours en terrain conquis, ils arrivent à rendre péremptoires leurs audaces sur n'importe quel sujet. Ils n'y réussissent évidemment pas par le seul exercice d'un supposé talent d'orateurs, mais surtout en raison de l'absence de vis-à-vis de qualité intellectuelle à même d'apporter la contradiction, savamment argumentée, nécessaire à un débat sérieux et constructif. La nature ayant horreur du vide, Il appartient alors aux bonnes consciences encore taiseuses, les musulmanes en particulier, de se manifester pour le combler afin d'éviter le pire pour les musulmans de France et d'ailleurs, Inchallah.

*Professeur - Ecole Nationale Supérieure de Technologie