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Les méfaits de la confusion identitaire et du manque de discernement politique

par Benabid Tahar*

Pendant des millénaires, l'Afrique du nord fut convoitée, dominée ou colonisée, par des peuples venus d'ailleurs. Les berbères- numides, maures et autres tribus- y vivaient des siècles avant jésus-christ.

La complexité des peuplements de la région a toujours été un casse tête pour les historiens. A différentes époques, certains auteurs ont attribué l'origine des berbères à l'Afrique, d'autres à l'Europe du nord. Au moyen âge, s'appuyant sur des récits bibliques et aussi historiques, comme les prolégomènes (Mouqaddima) d'Ibn Khaldoun, on les lia à une origine Chamitique (Afrique, Péninsule Arabe, Egypte). Ceci étant, il est certain que les peuples qui ont envahi la région à différentes ères ont tous eu affaire à des autochtones berbères. L'empire grecque, notamment depuis l'antiquité (Vème et IVème siècle av. J.C), a joué un rôle important dans le bassin méditerranéen, mis sous sa dominance. La langue et la culture grecques y ont exercé une influence considérable. A la fin du IXème siècle av. J.C, les phéniciens, originaires semble-t-il du Liban ou d'une région proche, ont édifié la ville de Carthage, au Nord-Est de l'actuelle Tunis, et ont fondé un empire qui allait par la suite rivaliser avec Rome, prise dès lors au piège de Thucydide. Les berbères se sont mélangés aux phéniciens et ont contribué au développement et à l'épanouissement de la civilisation punique, qu'ils ont en toute évidence intégré dans leur patrimoine. Durant les conflits opposant Rome à Carthage, pendant plus d'un siècle, les rois berbères, numides et maures, ont combattu aux cotés des uns contre les autres au gré des intérêts du moment et des enjeux de pouvoir. Après la défaite de Carthage, anéantie à la fin de la troisième guerre punique en 146 av. J.C, l'empire romain régna longtemps sur toute la région. On assista à une sédentarisation importante des berbères dans les cités romaines et donc de leur romanisation. Beaucoup ont obtenu le statut de citoyen romain, bénéficiant parfois d'ascensions sociales appréciables. Certains ont gravi les échelons jusqu'au rang d'empereurs, à l'instar de la dynastie de Septime Sévère (fin du IIème- début du IIIème siècle ap. J.C). Il convient de noter que la langue latine, et ce depuis le IIIème siècle av. J.C et même avant, a eu une forte emprise sur l'Afrique du Nord. C'était en l'occurrence la langue administrative officielle des territoires conquis et aussi la langue des élites et du savoir, à côté du grecque.

L'œuvre du berbère Apulée de Madaure (IIème siècle ap. J.C), écrite en Latin, en témoigne, si besoin est. La domination administrative et politique de Rome sur la région, appelée alors Afrique romaine, s'étend jusqu'au Vème siècle ap. J.C. Elle fut marquée par un brassage considérable entre la civilisation berbéro-punique et la civilisation gréco-romaine. C'est dire les multiples influences sur le processus historique de construction de notre identité et aussi combien a été enrichie notre culture, que d'aucuns veulent réduire à une portion congrue. Encore heureux qu'on ne nous sorte pas aujourd'hui des défenseurs de la culture romaine ou de la culture punique. Les Vandales, d'origine scandinave ou germano-orientale, ont conquis une bonne partie de l'Afrique du Nord durant un siècle, de 429 ap. J.C à 533 ap. J.C. Cependant, leur passage n'a pas laissé de traces palpables, si ce n'est une réputation, sans doute exagérée, de ‘'barbares'' brutaux et sanguinaires. Pour sa part, la conquête musulmane de la région fut rude et longue de plus d'un demi-siècle. En raison d'une farouche résistance à l'envahisseur, elle s'est étalée de 642 ap. J.C à 710 ap. J.C. Au fil du temps, la société a majoritairement adopté la langue arabe et épousé l'Islam comme religion. Cependant, les privilèges dont jouissaient les arabes au détriment des berbères, généralement voués à un statut inférieur, a crée des tensions qui ont donné lieu à plusieurs soulèvements populaires contre l'autorité d'alors. Discordes et rivalités entre berbères et arabes ont été si longtemps entretenues, transmises d'une génération à l'autre, qu'elles demeurent aujourd'hui encore vivaces dans les esprits. Il est regrettable que d'aucuns, d'un camp comme de l'autre, en fassent de nos jours un fond de commerce politique, en chatouillant la fibre identitaire ou religieuse. A noter que l'entreprise coloniale à beaucoup investi dans ce chapitre, elle en a souvent tiré des dividendes conséquents. Notre région a subi aussi la domination ottomane du XVIème au XVIIIème siècle, dit-on sous forme de protectorat, en réalité euphémisme de colonisation. Il va sans dire que les ottomans ont amplement marqué de leur empreinte la culture et le mode de vie de notre peuple. Enfin, en 132 années de colonisation française (1830-1962), la société algérienne ne pouvait pas échapper à de profondes mutations socioculturelles. N'en déplaise aux négateurs, la langue et la culture françaises se sont fortement implantées dans la société algérienne. Des pans entiers d'algériens se sont francisés comme s'étaient romanisés nombre de nos ancêtres numides sous le règne de l'empire romain. Qui prétend le contraire ou en doute ne peut qu'être coupable de déni de réalité, de révisionnisme. Ainsi, en balayant du regard notre histoire, ô combien riche en brassages socioculturels, on ne peut que se rendre à une limpide évidence : notre société et notre être en tant qu'algériens sont profondément et indélébilement marqués par plusieurs civilisations, conférant naturellement à notre identité un caractère multidimensionnel et à notre culture un embellissement et une diversité que doivent nous envier beaucoup de nations.

Le cosmopolitisme socioculturel, ou la cohabitation des civilisations, est une richesse pour une société évoluée, pour peu que celle-ci soit arrivée avec le temps à s'élever au dessus des clivages sectaires, obscurantistes, sources de tensions et d'instabilités. De toute éternité, les humains ont eu des différends, des rivalités, qu'ils ont souvent traités par la violence, laissant aux générations futures un héritage de sentiments si ce n'est de vengeance au moins de détestation de l'adversaire et de ses descendants. Certaines nations, notamment occidentales, ont pu avec le temps s'émanciper des méfaits de cet héritage, abandonnant les discordes du passé au monde de l'histoire. Dès lors qu'une telle hauteur est atteinte, la citoyenneté s'impose en tant que valeur et norme fondamentales, supplantant toute autre considération face au risque de déchirement social. Ancrée dans les esprits, elle est le ciment du peuple, la colonne vertébrale du corps national. En revanche, la diversité ethnique, culturelle ou religieuse est souvent à l'origine des conflits dans les sociétés moins développées où la décantation politique et idéologique ne se sont pas produites afin d'éclairer les esprits et les préparer au discernement et au mieux vivre ensemble, dans une multitude socioculturelle appréhendée en tant que richesse. Au regard d'une atmosphère chargée de tant de frictions aux sources lointaines, Il n'est pas inapproprié de dire que les sociétés berbéro-arabo-musulmanes vivent leur passé au présent, dans une ambiance fréquemment éruptive.

Il se fait que dans ce déplorable environnement nul n'est épargné, le mal atteint toutes les franges de la société. La confusion identitaire et l'extrémisme ne touchent pas uniquement les ‘'petits esprits'', généralement plus enclins au suivisme, facilement entrainés par les mouvements de masse et les tendances à la mode, plus sensibles aux aléas des conjonctures et à l'embrigadement. L'endoctrinement, la propagande et les prêches serinés par des illuminés biscornus, tant politiques que religieux, produisent des djihadistes, des kamikazes, comme ils produisent des leaders névrosés, de sournois spins docteurs et autres énergumènes autoproclamés ‘'Chikh'', ‘'Douctour'', ‘'Rais'', ‘'penseur'' ou ‘'fin politicien''. Je mets fin à l'énumération pour ne pas incommoder le lecteur par une lassante litanie. Les élites, partisanes ou autres, soumises à servitude d'une idéologie, ou d'une religion, se transforment, souvent hélas, en délégués de propagande. Non épargnées par le mal de la confusion contagieuse, au lieu d'éclairer les esprits, elles enflamment les cœurs, attisent les passions. D'aucuns sont habités par un rigorisme religieux extrême à tel point que s'ils pouvaient ils nous auraient imposé l'austérité et l'observance que le prophète (QSSL) et ses compagnons de la première heure ont vécus. D'autres sont obsédés par nos origines, par l'origine de nos origines, par notre culture ancestrale et nos anciennes coutumes, prêts si on les suivait à remonter jusqu'aux tribus néolithiques, voire paléolithiques. Sensibilité humaine faisant, la nostalgie des temps qu'on a eu à vivre dans les livres d'histoire, ou dans les contes de nos aïeuls, nous éloigne souvent du réalisme. On en vient à prêter aux ‘'anciens'' – dirigeants, chefs de guerres, oulémas, guides spirituels, etc. – des vertus exceptionnelles, parfois mythiques. On les glorifie, on les sacralise au besoin, on cherche à les imiter, on charge leurs opposants d'hier et d'aujourd'hui de tous les maux. Inconsciemment, peut être naïvement, on perpétue leurs différends et on revit leurs querelles. A titre illustratif, le schisme sunnites/ chiites, vieux de presque quatorze siècles divise toujours les musulmans et les entraine dans des conflits inextricables. Pire encore, les adeptes des différents rites, à l'instar des ibadites et des malékites, s'exècrent, se vouent parfois une haine endémique. Les querelles absconses des chapelles et l'inimitié mutuelle poussent généralement à la violence. Pourtant, tout ce beau monde se revendique de l''identité islamique''. De quoi brouiller l'intellection du commun des mortels comme des plus avisés en la matière. Il y'a là matière à se demander quel sens donner à cette identité. En a-t-elle un vrai? Se réconcilier avec son histoire, se la réapproprier, est tout honneur, vouloir revivre le passé est un non sens.

En Algérie, les frictions entre arabophones et francophones rajoutent de l'épaisseur à la complexité de la situation. Comme pour rendre l'ambiance plus électrique, il se trouve parmi ceux qu'on nomme ‘'les arabisants'', des extrémistes, plus arabes que les arabes de souche, qui ne jurent que par la nation arabe (Oumma el Arabia). En plus des berbéristes, s'opposent à eux ‘'les francisants'', péjorativement appelés ‘'ouled frança'', dont les plus radicaux sont les francophiles qui font tout pour se fondre, se dissoudre, dans la civilisation occidentale et incitent le peuple à suivre cette seule voie d'émancipation à leurs yeux. En termes clairs, une invitation au mimétisme occidental, sans aucune retenue. La profondeur du mal réside en cette propension maladive à se définir toujours ‘'contre les autres'', contre tous ceux qui ne sont pas des nôtres. En d'autres termes, une vision malsaine de la vie, construite sur l'opposition à ce qui est différent de soi en se focalisant sur l'idée d'en faire un adversaire, voire un ennemi dont on a besoin pour exister. Le rejet de l'autre se traduit par une volonté de le combattre, de réduire à néant son empreinte dans la société, de dénigrer tout ce qui le représente ou fait allusion à son rôle sociétal et historique. En somme, l'ostraciser, effacer son passé, disqualifier son présent et étouffer son futur. Un nihilisme paranoïaque qui n'a rien à envier aux adeptes de la suprématie raciale ou culturelle, qui font au demeurant le lit de la xénophobie et tout ce qu'elle charrie comme problèmes. Pourtant, il suffit de parcourir les pages de l'histoire pour comprendre, admettre pour de bon, l'évidence que les sociétés qui ont vécu dans notre espace géographique, l'Afrique du nord, ont connu diverses religions et cultures durant les siècles passés. Par conséquent, il n'est pas sorcier de deviner la multi-dimensionnalité que le brassage à naturellement imprégné à notre identité, à notre culture.

Du reste, a ne pas s'y méprendre, aucune partie n'ignore la réalité historique. Hélas, le chauvinisme excessif, la confusion autour de la notion ‘'d'algérianité'', la prédominance du communautarisme aux dépens du concept de citoyenneté, l'intolérance et le déficit de discernement politique, voire de maturité, produisent l'aveuglement, le déni de réalité, l'obstination dans l'erreur, le dévoiement et l'extrémisme. Soit dit au passage, je tiens à préciser que ces remarques n'ont pas vocation à stigmatiser un courant politique ou une religion, encore moins de jeter l'opprobre sur une communauté ou une région. Mon propos est d'inviter, sans prétention, au réalisme, au discernement, et de marquer ma répugnance à l'intolérance. Et pour cause, la confusion nourrit le fanatisme en transfigurant la confrontation des idées et des croyances en lutte véhémente entre le bon et le mauvais, entre la mal et le bien. Notamment, le sophisme du mauvais musulman ou celui de l'algérien non authentique appellent la haine et convoquent la violence.

Autant d'ingrédients qui participent à com      promettre la cohésion sociale, à fragiliser l'Etat et à mettre la nation en péril. L'intérêt national se perd dans le tumulte des déchirements sociopolitiques démesurément passionnels. A noter, à retenir, qu'une passion qui fait perdre la raison ne sert pas la cause qu'elle porte. Même si d'aventure elle venait à s'imposer, elle aurait à mon sens peu d'honneurs à se reprocher. Le clivage détestable du moi dont semblent atteints les fanatiques, de quelque bord que ce soit, laisse planer le risque de confrontation indésirable pouvant mener à l'irréparable. Ce sont là autant d'obstacles, d'écueils, à dégager, sinon au moins à contourner, si l'on souscrit sérieusement au projet de construction d'une Algérie moderne, paisible et prospère. Souhaiter un ordre social, adopter un régime politique et choisir une philosophie du vivre ensemble, c'est aussi décider de son mode de vie et de son avenir. Cependant, il relève de l'impossible, de l'utopique, de vivre en paix et d'aspirer au développement dans une atmosphère de clivages et de rejet de l'autre.

Chacun doit trouver sa place dans la vie collective, dans le respect d'un pacte social consensuel et inclusif. Il nous appartient de transcender nos stériles différends et d'œuvrer intelligemment pour une ‘'identité algérienne'', essentiellement ternaire (islamité, amazighité, arabité) mais non exclusive, produit d'un beau et riche mixage de civilisations, non celle d'un piètre filtrage socioculturel ou religieux. Par bonne chance, les algériens ont magistralement fait, durant le Hirak, preuve de tolérance, de civisme et d'attachement à leur algérianité. Sans doute, l'ambiance festive, l'euphorie d'une liberté collective retrouvée l'espace d'une marche et surtout les revendications communes, consensuelles, ont provoqué la communion citoyenne souhaitée. Il s'agit désormais de fructifier cette fabuleuse dynamique. Pour peu que l'ardeur populaire soit encadrée par de la sagesse à sa mesure, le succès sera indubitablement au rendez-vous. Dieu fasse que les démons de l'intolérance soient bannis à jamais. Espérons que le rapprochement entre citoyens survive à la conjoncture transitoire qui l'a mis en valeur. Autrement dit, que le citoyen intègre définitivement dans son mental, dans son moi,'' la citoyenneté algérienne'' en tant qu'identifiant principal, nom de famille national, avant son appartenance religieuse, ethnique ou autre. C'est là l'unique moyen à même de nous empêcher de nous fourvoyer dans l'impasse identitaire ou religieuse.

Dans cet esprit, lorsqu'on lui demande d'où il est, l'algérien répond qu'il est d'abord et avant tout algérien. Qu'il revendique son islamité, sa berbérité, son arabité ou les trois en même temps est de bon droit. En revanche, cela ne devrait pas être une référence ou une grille de lecture distinguant les uns des autres, ni en bien ni en mal. Il ne s'agit pas de reniement de soi, de ses principes ou de ses origines, loin s'en faut. Il est question d'une destinée commune de tout un peuple qui ne devrait pas être compromise par des calculs politiciens ou des particularités détournées de leur signification ou éloignées de leur cadre. En somme, l'intérêt national est à placer au dessus de toute autre cause, aussi noble soit-elle. Enfin, ne serait-ce qu'au regard de notre finitude, il serait plus judicieux de nous vouer à penser et à planifier notre avenir commun plutôt que de passer le plus clair de notre temps à nous chamailler. A méditer cette citation de Martin Lutherking : Apprenons à vivre en frères tous ensemble, ou nous mourrons en imbéciles, tous ensembles.

*Professeur - Ecole Nationale Supérieure de Technologie.