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Les objectifs stratégiques 2020/2025 de Tebboune: Redonner confiance, asseoir un Etat de droit par la bonne gouvernance

par Abderrahmane Mebtoul

Le constat en ce mois de janvier 2020 est amer malgré les discours triomphants de tous les gouvernements de 1970 à nos jours: l'Algérie depuis l'indépendance politique est une économie fondamentalement rentière, le système financier, enjeu énorme de pouvoir, étant étroitement connecté à la production de la rente.

Toute augmentation ou baisse du cours des hydrocarbures avec les dérivés (98/97% des recettes en devises) ont eu des incidences à la fois économiques et politiques comme en témoigne les impacts politiques de la crise de la baisse du cours entre 1986/1990. La gestion volontariste depuis l'indépendance, les enjeux de pouvoir internes, la crise économique, sociale et culturelle et, enfin les contraintes externes de plus en plus pesantes ont révélé une réalité bien amère : l'absence dramatique d'une véritable stratégie nationale d'adaptation à ce phénomène total et inexorable qu'est la mondialisation. La conjonction de facteurs endogènes et exogènes et l'intervention massive – parfois directe et indirecte, d'acteurs internes et externes a abouti à une transition qui se traîne en longueur depuis des décennies et non pas seulement pour la période actuelle.

Une situation économique préoccupante

Les dernières données des statistiques douanières de janvier 2020 2019 n'incitent guère à l'euphorie, autant que la baisse d'environ de 25% du niveau des ventes de gaz ( 33% des recettes de Sonatrach) en direction de l'Europe en 2019, selon Bloomberg. Les prévisions de l'AIE donnent un cours du pétrole relativement bas, pour 2020/2021 ne dépassant pas 65 dollars , le marché pétrolier étant actuellement en surchauffe de 5/7 dollars le baril du fait des tensions géostratégiques entre l'Iran et les USA et économiques entre les USA/Chine , la faiblesse de la demande et la perspective d'une offre abondante, la Russie, toujours très dépendante des hydrocarbures, tablant à moyen terme sur un baril de pétrole à 60 dollars, selon son ministre de l'Energie. L'Algérie ne possédant pas une économie diversifiée, 98% de ses recettes en devises avec les dérivées provenant des hydrocarbures, du fait d'importants retards dans les réformes structurelles, devra se préparer à contrecarrer une très grave crise économique 2021/2022, supposant la résolution rapide de la crise politique.

C'est que selon la direction générale des douanes de janvier 2020, le déficit commercial se creuse accusant une hausse de 5,75 milliards (MDS) de dollars sur les onze premiers mois 2019, contre 3,88 milliards de dollars en 2018, soit une hausse du déficit estimée à 48%, ce qui donnerait en tendance 6,30 milliards de dollars.

Les exportations ont atteint près de 32,62 milliards de dollars, contre 38,12 mds pour 2018 soit une baisse de 14,44%, ce qui donnerait en tendance fin 2019 41,58 milliards de dollars. Les importations, malgré des mesures de restrictions draconiennes qui ont paralysé la majorité de l'appareil de production productif , ayant assisté en 2019 à la fermeture et à la la sous utilisation des capacités de milliers d'unités dont les matières premières importées, sans compter les équipements, représentent plus de 85% ,ont atteint 38,37 mds usd, contre 42 mds usd en 2018 , soit une légère une baisse de 8,66%, ce qui donnerait une tendance fin 2019 , environ 41,58 milliards de dollars et une couverture des importations à hauteur de 85,01%, contre 90,76% à la même période de 2018.

Les hydrocarbures ont représenté l'essentiel des ventes soit 92,76% du volume global des exportations, en s'établissant à 30,25 mds usd, contre près de 35,45 mds usd, à la même période 2018, en baisse de 14,65% et les exportations hors hydrocarbures demeurent insignifiantes, avec près de 2,36 mds usd, ce qui représente 7,24% du volume global des exportations, contre 2,67 mds usd à la même période en 2018, en baisse de 11,70%. Mais fait important, les exportations hors hydrocarbures sont composées des demi-produits, avec 1,78 md usd, constitués de dérivées d'hydrocarbures donnant directement et indirectement 98% des exportations relevant de la rente. Mais le document de référence doit être la balance de paiement qui inclut les sorties de devises des services et pas seulement la balance commerciale qui se limite aux biens au montant d'importation de biens.

Aux sorties de devises des biens, il faudra jouer les services qui ont fluctué entre 9/11 milliards de dollars entre 2010/2018, ne pouvant pas les réduire fortement, car n'ayant pas investi dans le savoir.

Ce qui donnerait pour un minimum de 9 milliards de dollars de services, un solde négatif de 15/16 milliards de dollars, restant donc un montant de réserves de change en référence au montant du 318/12/2018 de 79,8 milliards de dollars , d'environ 62/63 milliards de dollars au 31/12/2019 alors que l'ex gouvernement prévoyait 51,6 milliards de dollars de réserves de change fin 2020 . Selon les hypothèses du PLF2020 qui prévoit une coupe sévère dans les dépenses d'équipements (-18 ,7%) et une légère baisse des dépenses de fonctionnement (1,2%), nous aurions fin 2020 un déficit du budget de -1.533,4 milliards de dinars -12,30 milliards de dollars (-7% du PIB) et un déficit du Trésor de -2.435,6 milliards de dinars -20,65 milliards de dollars (-11,4% du PIB), avec une dette publique de 8530 milliards de dinars -72,30 milliards de dollars- soit 41,4% du PIB.

Les recettes se basent sur une augmentation des revenus des exportations des hydrocarbures en 2020 de 2% par rapport à 2019 pour atteindre 35,2 milliards de dollars, le gouvernement reconnaissant un recul des quantités d'hydrocarbures exportées de 12% à fin juillet 2019 après une baisse de 7,3 % en 2018., mais sans préciser que 33% des recettes de Sonatrach proviennent du gaz naturel( GN-76% et GNL-24%) dont le cours a connu une baisse d'environ 40% des dernières années fluctuant pour le cours du marché libre en 2019 entre 2/3 dollars le MBTU.

Aussi, ce niveau des réserves de change fortement dépendant des recettes de Sonatrach, a été calculé avec l'hypothèse d'un niveau des importations, de 38,6 milliards de dollars en 2020 avec un déficit de la balance des paiements de 8,5 milliards USD en 2020 contre 16,6 milliards de dollars en 2019, soit une baisse de 8,1 milliards de dollars.

Or au rythme des indicateurs de 2019, les réserves de change, existant des limites aux restrictions d'importations déjà fortes en 2019, devraient clôturer au 31/12/2000 à 47 milliards de dollars fin 2020 et non 51,6 comme annoncé par le PLF2020, ce qui supposera une loi de finances complémentaire. Car continuer à restreindre les importations de biens et services, l'Algérie étant une économie fondamentalement rentière, le risque est un l'accroissement du taux de chômage qui risque de dépasser les 13% de la population active en 2021.

D'ailleurs fin décembre 2019, l'Office national des statistiques (ONS) a annoncé que le taux de croissance économique de l'Algérie a atteint 1,2% durant le 3ème trimestre 2019, contre 1,3% à la même période de 2018 et que de juillet à septembre 2019, ce taux étant inférieur à la pression démographique. Pour atténuer les tensions sociales, avec une population totale en 2019 dépassant 43 millions et une population active dépassant 12,5 millions, le taux de croissance devrait être pendant plusieurs années, avec une nouvelle architecture économique reposant sur les nouvelles technologies, entre 9/10% en termes réels afin de créer chaque année 350.000/400.000 emplois/an, des emplois productifs et non des emplois rente.

Aussi évitons d'induire en erreur l'opinion publique que la seule loi des hydrocarbures (toujours le mythe de la rente) va automatiquement augmenter les recettes en devises du pays, l'attrait de tout investissement dépendant du climat politique, du climat des affaires et pour les hydrocarbures du futur vecteur prix international et des couts de Sonatrach qui nécessite un nouveau management, pouvant découvrir des milliers de gisements non rentables financièrement.

Méditons l'expérience récente : pour la période 2000/ à fin avril 2019, selon les données internationales, les entrées en devises ont été supérieur à 1000 milliards de dollars dont plus de 950 provenant de Sonatrach , et sans compter les dépenses en dinars, et les sorties de devises, importation de biens et services ont été d'environ 925 milliards de dollars et l'Algérie a eu un taux très modeste de croissance entre 2/3%. L'Algérie dépenserait, selon une étude pour la région MENA, deux plus par rapport à des pays similaires pour avoir deux fois moins de résultats : mauvaise allocation des ressources, mauvaise gestion, corruption ou les trois à la fois ?

Le divorce entre les objectifs et les moyens de réalisation (faiblesse des capacités d'absorption) entraîne un gaspillage des ressources rares, avec une mauvaise gestion que l'on voile par de l'activisme et sans bilan réel,(comme la règle des 49/51%), une fuite en avant dans des projets non maturés, ensuite mal faits, souvent réévalués expliquant le faible taux de croissance non corrélée à l'importance de la dépense publique (moyenne de 3% entre 2010/2019).

On ne peut assister à une baisse du taux de croissance et paradoxalement affirmer que le taux de chômage diminue ou que le pouvoir d'achat augmente, amplifié par la concentration excessive des revenus au profit d'une minorité rentière et non d'entrepreneurs mus par la création de richesses.

Objectifs stratégiques: réformes politiques et économiques

Tout projet étant porté par forcément des forces sociales, souvent avec des intérêts différents, en démocratie les urnes la population tranchant sur le projet de société, où la minorité politique se soumet à la volonté de la majorité, tout en restant une force de propositions.

La révision constitutionnelle annoncée doit s'insérer dans le cadre de la réforme du système politique. L'Economie est fondamentalement Politique comme nous l'ont enseigné ses fondateurs notamment Adam Smith, David Ricardo, Karl Marx, Joseph Schumpeter et plus près de nous les prix Nobel de sciences économiques attribués pour certains aux institutionnalistes entre 2000/2018. Les réformes, fondement de la transition socio-économique renvoient à la refondation de l'Etat qui implique de saisir les tendances réelles de la société algérienne face tant aux mutations internes que mondiales.

La refondation de l'Etat pose fondamentalement la problématique de la moralisation de la société algérienne renvoyant à l'actualité des analyses ibn khaldoudiennes de décadence de toute société anémique : méditons les expériences du syndrome hollandais (corrélation entre l'aisance financière et la corruption généralisée) , la Roumanie communiste qui avait une dette extérieure zéro mais une économie en ruine et une misère croissante et récemment la semi faillite du Venezuela première réservoir pétrolière mondiale.

La moralisation renvoie aux différents scandales financiers qui touchent secteurs publics et privés, encore que dans tout Etat de droit cela implique la présomption d'innocence afin d'éviter les suspicions et les règlements de comptes inutiles.

Ces constats témoignent de la désorganisation des appareils de l'Etat censés orienter le développement économique et social comme le CNES en léthargie, le Conseil national de l'Energie, ou le contrôle des deniers publics comme la Cour des Comptes. Se pose le manque de cohérence entre les différentes structures en cette période difficile de transition d'un système étatique à une véritable économie de marché concurrentielle à finalité sociale tenant compte des nouvelles mutations mondiales et de l'importance de la sphère informelle, produit de la bureaucratie, contrôlant plus de 50% de la superficie économique et 35% de la masse monétaire en circulation selon le dernier rapport de la banque d'Algérie.

La corruption socialisée joue comme facteur à la fois de démobilisation des citoyens par une névrose collective du fait que ces montants détournés sont la propriété de toute la collectivité nationale et comme frein à l'investissement national et international porteur de croissance et de création d'emplois durables à moyen et long terme.

Ainsi selon les rapports des organismes internationaux l'Algérie, malgré des textes juridiques louables, que contredisent quotidiennement les pratiques, l'Algérie est classée comme un pays connaissant un taux de corruption très élevé.

C'est pourquoi, les hommes d'affaires tant nationaux qu'étrangers du fait du manque de visibilité dans la démarche de la réforme globale et dans le manque de clarté dans la gouvernance se réfugient dans des segments de court terme (importation, infrastructures notamment fonction du programme de soutien à la relance économique ), sans risques, étant assurés d'être payés , étant attentifs aux liquidité bancaires et aux niveaux réserves de change fonction de la rente des hydrocarbures.

Ainsi, l'Algérie comme démontré précédemment est fortement dépendante tant des biens de consommation finale que de la majorité de entrants tant des entreprises publiques que privées, et assistant paradoxalement à l'exode massif de ses cerveaux du fait de leur dévalorisation avec l'importation de l'assistance étrangère dont le poste services au niveau de la balance de paiement atteint un niveau intolérable.

D'où l'importance d'un discours de vérité, rien que la vérité évitant tant de verser dans l'autosatisfaction, renvoyant à une autre culture d'Etat et donc de la mise en place de mécanismes transparents que la sinistrose devant reconnaître une non maîtrise de la gestion avec des surcoûts exorbitants et l'urgence de corriger l'actuelle trajectoire qui a atteint ses limites. La leçon essentielle de l'élection du 12 décembre 2019 est le fort taux d'abstention et surtout la descente aux enfers des partis traditionnels depuis des décennies au pouvoir à savoir le FLN et le RND, mais ne devant pas réjouir les partis de l'opposition qui n'auraient pas fait mieux. En raison des crises internes qui les secouent périodiquement, du discrédit qui frappent la majorité d'entre elles, de la défiance nourrie à leur égard et à l'endroit du militantisme partisan, se pose cette question si les formations politiques- pouvoir et opposition sont dans la capacité aujourd'hui de faire un travail de mobilisation et d'encadrement efficient, évitant un affrontement direct citoyens forces de sécurité et donc de contribuer significativement à la socialisation politique et donc d'apporter une contribution efficace à l'œuvre de redressement national, assistant souvent à leur déconnexion par rapport à la vitalité de la société toujours en mouvement. D'où l'importance de définir les objectifs stratégiques économiques. Même la pierre et notre univers (avec le réchauffement climatique influences géostratégiques sur la cartographie géographique mondiale) que l'on croit inerte se décompose lentement à travers les décennies et les siècles. La société n'échappe pas à cette règle ou les mouvements culturels (qui seront prépondérants entre 2020/2030/2040), économiques, sociaux, politiques avec des acteurs n'ayant pas toujours les mêmes objectifs, engendrent des transformations soit positive sou négatives. Le temps ne se rattrape jamais en économie que l'on peut définir comme la maitrise et le gain du temps. Toute Nation qui n'avance pas recule forcément mes de niveau de vie comparée aux profondes transformations mondiales C'est dans ce cadre que le défi du président de la république peut se résumer ainsi : soit une véritable stratégie d'adaptation à ce monde turbulent et instable, de profondes réformes afin de favoriser le développement durable ou une régression de l'Algérie tant dans le domaine économique, social, politique et militaire. Le véritable pouvoir mondial et l'influence diplomatique repose sur une économie forte, où les deux pivots du développement du XXIème siècle sont la bonne gouvernance et la maitrise du savoir étant l''aube de la quatrième révolution économique mondiale 2020/20030. Il n'est plus permis aujourd'hui de faire l'impasse sur le rôle que des acteurs résidents, mus puissamment par des intérêts organiquement liés à la distribution de la rente, qui ont pu à un moment où à un autre peser dans un sens franchement défavorable aux réformes politiques et économiques. De même qu'il n'est plus possible, du point de vue de l'analyse aussi, d'occulter le rôle que d'autres acteurs, externes ceux-là, ont pu jouer dans un sens tout aussi défavorable, motivés qu'ils étaient eux aussi par la défense d'intérêts de groupes ou de personnes que la poursuite d'un commerce hautement lucratif rendait allergiques à toute velléité de changement et de réformes. Des acteurs internes aussi bien que des acteurs externes ont agi clairement dans le sens contraire, encourageant et défendant, par des moyens divers, la mise en œuvre de réformes dont la nécessité n'échappe à personne. Comme il n'est plus permis d'ignorer la nécessaire adaptation de l'Algérie face aux nouvelles mutations mondiales dont son devenir est dans l'espace euro-méditerranéen et africain. Aussi les réformes en profondeur du fonctionnement de la société algérienne et non des replâtrages organisationnels, impliquant d'analyser avec lucidité les relations dialectiques réformes et les segments de la production de la rente ( Sonatrach) et celui de sa redistribution ( système financier), bouleversent des intérêts, les gagnants de demain n'étant pas forcément ceux d'aujourd'hui. Lorsque la valeur de la rente des hydrocarbures s'accroit, paradoxalement les réformes sont freinées et l'on assiste à une redistribution passive de la rente pour une paix sociale éphémère avec l'extension de la corruption et une concentration excessive du revenu national au profit d'une minorité rentière. Cela couple contradictoire rente/réformes, tout tournant autour de la rente, explique fondamentalement l'instabilité juridique et le manque de cohérence et de visibilité dans la réforme globale.

En conclusion : de profonds changements pour solutionner la crise politique et économique durablement

L'on devra éviter la sinistrose mais également l'autosatisfaction démagogique destructrice, l'Algérie possédant toutes les potentialités de sortie de crise, sous réserve d'une réelle volonté politique de profondes réformes structurelles.     On ne gère pas un pays comme une épicerie, mais en se projetant sur l'avenir dans un monde incertain et turbulent supposant des stratégies de veille d'adaptations perpétuelles. L'on devra revoir le modèle de consommation énergétique dans le cadre d'une loi organique de la transition énergétique, le fonctionnement des institutions, l'actuelle politique économique qui conduit le pays droit au mur, dans le cadre d'une planification stratégique liant efficacité économique et la nécessaire cohésion sociale et surtout de la résolution la crise politique, sans laquelle aucun investisseur sérieux ne viendra. Et la solution se trouve dans le dialogue productif avec des concessions réciproques entre le pouvoir, l'opposition et la majorité de la société civile représentative. Car dans le cas du retour au FMI courant 2022, (réserves de change devant clôturer entre 16/20 milliards de dollars fin 2021) , il serait utopique tant pour le pouvoir, l'opposition et El Hirak de parler d'indépendance sécuritaire, politique qu'économique.