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L'université, l'autre territoire de la guerre

par Abdelhak Benelhadj Et Karima Benelhadj1

Depuis la fin du système monétaire de Bretton Woods (Cf. les « trente glorieuses » de J. Fourastié) et encore plus après la fin (très provisoire) de la guerre « Est-Ouest », la compétition économique a pris le pas sur la coopération qui est démonétisée, plus de mise dans le nouveau paysage international où s'affrontent de manière violente les grands ensembles géoéconomiques et géopolitiques.

Les systèmes de régulation, mis en place aux lendemains de la dernière guerre mondiale, aussi bien dans le domaine économique, monétaire, financier que diplomatique, sont défaits les uns après les autres.

L'actualité nous en fournit des exemples tous les jours.

Plus aucun domaine n'échappe au marché. Les pactes et accords, dissouts au gré des confrontations, n'ont plus de valeur et, du civil au militaire, il n'y a plus de frontières dans un univers de plus en plus hobbesien. Seuls comptent les rapports de forces.

Derrière les batailles économiques

A l'attractivité des économies mesurée par les soldes commerciaux (excédentaires ou déficitaires), les parts de marché (gagnés ou perdus), les bilans financiers et budgétaires, les dépôts de brevets, les taux d'endettement, de chômage, de croissance (des PIB, des investissements, de l'épargne...), s'ajoute celle que confèrent les établissements d'enseignement supérieur qui produisent et diffusent les connaissances scientifiques et techniques.

Une comptabilité impitoyable est dressée. Ici, on compte les soldats, les avions, les chars, les missiles... Là on compte les prix Nobel, les médailles Fields, les taux d'insertion professionnelle des étudiants, les taux d'échecs, les publications dans des revues référencées à comités de rédaction pour attirer capitaux, compétences, étudiants brillants, entreprises à la recherche d'innovations et d'avantages comparatifs.

Elle touche à l'image des établissements et à leurs capacités à se concilier les compétences les plus élevées et les plus prometteuses. L'« immigration choisie » des étudiants est au moins aussi prisée que celle des flux migratoires professionnels.

Derrière la concurrence des grandes universités, aussi bien à l'échelle nationale, régionale qu'internationale, une guerre feutrée oppose les entreprises transnationales et les Etats adossés aux grands laboratoires et centres de recherche financés à coups de milliards.

Il n'y a au fond rien de nouveau dans l'histoire. Ainsi, au cours des années 1930 et 1940, de nombreux chercheurs et techniciens ont fui l'Europe pour gagner l'Amérique du nord. Le « Projet Manhattan », par exemple, n'aurait pu être imaginé et entrepris sans les scientifiques venus du « vieux continent ». Même celui qui en a été l'administrateur, Robert Oppenheimer, a été formé en Europe (à Munich) et l'école de physique américaine doit tout à ses recrues étrangères.

Le « brain-drain », généralisé après la guerre, a profité aux Etats-Unis au détriment des universités et laboratoires européens, notamment britanniques.

Tout est marché

Les équipes de sports (football, rugby, athlétisme...), certaines cotées en bourse, achètent tout ce qui se vend. La prospection des muscles est universelle : c'est ainsi que des Africains des Hauts Plateaux deviennent suédois, britanniques ou italiens, voire émiratis ou turcs. Ce qu'on refuse aux ouvriers et aux travailleurs ordinaires qui se noient en Méditerranée dans l'indifférence des « Hautes Consciences » européennes, on l'offre sur un plateau d'argent à des sportifs susceptibles de battre un record ou de garnir d'or olympique les nations fortunées qui s'achètent, sur l'autre versant du monde, ce qu'elles ne possèdent pas.

A l'époque du capitalisme triomphant sans limites et sans règles, de la même manière qu'il est des bourses pour coter les matières premières, les monnaies, les titres de créances, les entreprises et même les hommes politiques et les Etats, comment s'étonner qu'il y ait des marchés pour évaluer, vendre et acheter les muscles ou l'intelligence.

Seulement il y a un hic. Dans ce monde de « liberté » les puissants trichent : ils ne prêchent l'ouverture des frontières et le libre exercice des lois du marché, de l'offre et de la demande, que s'ils sont à leur avantage. « N'engager le combat qu'avec la certitude de la victoire ». Et si l'on perd, c'est que l'ennemi avait été déloyal. Vea victis !

Dans les années 70 et 80, c'était le Japon qui était sur le banc des accusés de pillage des technologies occidentales. L'image du Japonais avec son appareil photo qui mitraillait tout ce qu'il voyait en Occident pour le reproduire au Japon occupait une place de choix dans les médias : on s'en gaussait et aussi on s'en inquiétait.2

« Si vous ne voulez pas que le Japon achète, répliquait Akio Morita, fondateur de Sony (1921-1999), alors ne vendez pas ». Et il ironisait : « Au lieu de vous plaindre, imitez-nous. » 3

Aujourd'hui, c'est la Chine qui est vilipendée à son tour. Les enjeux des négociations houleuses en cours entre Américains et Chinois tournent précisément autour de l'impact de ces questions technologiques sur les déficits commerciaux américains avec la Chine.4

Celle-ci est devenue en 2009 le premier exportateur de la planète, avant de ravir aux Etats-Unis son titre de première économie mondiale en 2014.5 Ce déclassement nourrit pour une large part la communication et l'amertume d'un Donald Trump bardé de son slogan « Make America great again » (« Rendre sa grandeur à l'Amérique »).

L'explication côté américain est très simple

Selon la direction du renseignement américain (DNI), la Chine a pillé la propriété intellectuelle des Etats-Unis, ce qui lui permet aujourd'hui de contester leur suprématie. Le même reproche adressé aux Japonais quelques décennies plus tôt. Il est inconcevable d'être non occidental et de surpasser les occidentaux sur leur propre terrain avec leurs propres règles du jeu.6

« Nous sommes confrontés à l'éventail de menaces le plus divers et le plus complexe que nous ayons jamais vu », affirme en janvier dernier le directeur du renseignement, Dan Coats, en présentant la nouvelle « stratégie du renseignement national » des Etats-Unis. « Notre plus grande inquiétude, ce sont ces menaces qui fusionneraient, parce que nos adversaires uniraient leurs forces ». La Chine a rattrapé son retard technologique sur les Etats-Unis grâce à « sa capacité à voler notre propriété intellectuelle ». La Chine et la Russie sont tentées par un partenariat dans l'intelligence artificielle, et « c'est une source d'inquiétude », a précisé un haut responsable ayant requis l'anonymat (AFP, mercredi 23/01/2019).

Il est vrai que, si le phénomène n'est pas nouveau, depuis les années 1990 de nombreux services de renseignement se sont reconvertis dans la guerre de l'information numérisée et les « honorables correspondants » se recrutent plus dans les laboratoires que dans les casernes.

Ces changements dérivent à la fois de la fin de l'effondrement de l'URSS et de la place considérable prise par les technologies de l'information (internet, miniaturisation, vitesse croissante des flux à l'échelle mondiale, intégration des technologies jusque-là séparées, augmentation des capacités et de la vitesse de traitement des données, chute des prix des composants -cf. loi de Moore-...)

Le problème est que les technologies japonaises et chinoises ont fait la preuve de leur supériorité, dans bien des domaines, sur celles qu'elles sont présumées avoir imitées.

On peut l'observer dans le document ci-dessus concernant l'évolution sur vingt ans de la part du PIB chinois affectée à la R&D le poids de la Chine en investissement dans l'Intelligence Artificielle en 20177. Ces données sont confirmées par les dépôts de brevets.

L'Asie a renforcé sa position de région la plus active en matière de dépôt de demandes de brevet. Les offices situés en Asie ont reçu 65,1% de l'ensemble des demandes déposées dans le monde en 2017 – une augmentation considérable par rapport à 2007 (49,7%) – principalement en raison de la croissance en Chine. Les offices situés en Amérique du Nord ont représenté 20,3% du total mondial en 2017, soit six points de pourcentage de moins qu'en 2007. La part de l'Europe est passée de 18,1% en 2007 à 11,2% en 2017. La part combinée de l'Afrique, de l'Amérique latine et des Caraïbes et de l'Océanie était de 3,4% en 2017. L'office chinois de la propriété intellectuelle a reçu le plus grand nombre de demandes de brevet en 2017, avec un record de 1,38 million. Viennent ensuite les offices des États Unis d'Amérique (606 956), du Japon (318 479), de la République de Corée (204 775) et l'Office européen des brevets (166 585).

Les offices situés en Asie ont représenté 66,6% de l'ensemble de l'activité de dépôt de demandes d'enregistrement de marques en 2017, contre 36,1% en 2007. La part de l'Europe est passée de 38,9% en 2007 à 17,7% en 2017. L'Amérique du Nord représentait 6,4% du total mondial en 2017, tandis que la part combinée de l'Afrique, de l'Amérique latine et des Caraïbes et de l'Océanie était de 9,2% en 2017, soit cinq points de pourcentage en dessous de leur part combinée en 2007. Rapport annuel de l'OMPI (Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, Genève, mardi 03 décembre 2018)

Naturellement, on peut toujours discuter de la nature des technologies couvertes par ces brevets, leur impact, leur importance et celle des équipes qui les ont mises au point, la valeur marchande de leur exploitation...

La hiérarchie mondiale des universités

Chaque année nous avons droit au palmarès des universités publié par Shanghaï. À l'exception de Cambridge et d'Oxford, ou de l'institut fédéral de technologie de Zurich, les universités américaines règnent sans partage sur les 20 premiers rangs du classement.

Les critères de sélection, il est vrai, favorisent ces établissements : la langue anglaise, la domination des revues Nature et Sciences qui normalisent les conditions de publication, le formatage des évaluations alors que les établissements classés sont hétérogènes et fonctionnent selon des normes différentes...

Certes, il y aurait beaucoup à dire à propos de l'autonomie du Comité Nobel suédois. La politique étrangère de la Suède de Olof Palme (assassiné en février 1986 dans des conditions obscures à ce jour) n'a évidemment plus rien à voir avec celle d'aujourd'hui.

Même s'ils n'y semblent accorder aucune importance sinon anecdotique, les autorités universitaires et les gouvernements suivent de bien plus près qu'ils ne veulent le reconnaître les scores réalisés par leurs établissements et l'évolution de leur classement.

Exemple : à la mi-août 2012, l'université de Strasbourg s'était interrogée sur son rang. Elle ne figure pas parmi les 100 premières universités mondiales. Pourtant, la fusion, en 2009, des trois établissements strasbourgeois et, surtout, l'attribution du prix Nobel de médecine en 2011 au biologiste Jules Hoffmann, aurait pourtant dû faire grimper l'université alsacienne.8

Réponse : le classement avait juste oublié le Nobel alsacien, d'origine luxembourgeoise.

« La fiabilité des informations qui alimentent ces classements pour moi sont ineptes » lançait alors le président de cette université. Cela ne l'a pas empêché de protester. Et l'on sait que tous ses collègues des autres universités françaises, le ministère de tutelle compris, suivent avec attention et espoir la publication annuelle de ces résultats.

Plus préoccupant : si les Français sont les premiers à contester les critères de classement de Shanghaï, se plaignant de la piteuse place de leurs établissements de recherche et d'enseignement, ils ne sont pas les derniers à les adopter.

Mobilités étudiantes. Escarmouches franco-allemandes

« Le couple franco-allemand » (expression exclusivement française) est un mythe qui a eu au mieux la valeur d'un voeu pieux.

Les performances opposées des deux économies (et cela depuis bien avant la création de l'Euroland) ne cessent de se creuser. Les déficits français et surtout l'incapacité des autorités françaises à se conformer à leurs propres engagements, régulièrement trahis, irritent les Allemands, liés par les institutions et les Traités communs à leurs voisins.

En sorte que, à fleurets mouchetés, Allemands et Français rivalisent en déclarations de moins en moins aimables à l'adresse de leurs partenaires. Ordinairement discrets, les médias allemands ne retiennent plus leurs coups...

Cela est inquiétant car, dans un contexte mondial et européen très perturbé, on peut s'inquiéter de la stabilité et de la continuité de l'Union.

Les migrations étudiantes sont l'autre terrain sur lequel se déploient les rivalités observées dans les autres domaines.

Les universités américaines, britanniques et australiennes sont les plus attractives au monde, dans cet ordre. Les universités françaises suivent au quatrième rang. Les mauvaises langues prétendent que c'est grâce à la gratuité des études en France et au souvenir de l'empire colonial français africain qu'ils le doivent.

Cependant, en 2018, pour la première fois c'est l'Allemagne qui est préférée à la France.9

Il n'est pas surprenant que des étudiants du monde entier affluent en Allemagne pour tous les niveaux d'enseignement.

Au semestre d'hiver 2017/2018, 374 951 étrangers étaient inscrits dans une université allemande. Le nombre de diplômés étrangers a également augmenté de sept pour cent entre 2016 et 2017, passant de 49 112 à 52 733.

Ces résultats sont doublement performants :

1.- Le nombre d'étudiants internationaux en Allemagne a été multiplié par dix de 2010 (35 427) à 2017, en peu d'années.

2.- La géographie des étudiants venus en Allemagne entamer et poursuivre leurs cursus, révèle en réalité la géostratégie de l'économie et de la diplomatie de Berlin.

Les étudiants chinois sont majoritairement représentés dans les universités allemandes. Ils étaient 37 000 en 2018, suivis par les Indiens (17 300), les Autrichiens qui ne butent pas sur le barrage de la langue (11 100), les Russes (10 800), les Italiens (8 900) et les Syriens (8 600).

A l'évidence, ce n'est pas vers ses partenaires de l'Union que l'Allemagne est tournée. Les flux d'étudiants qui s'orientent vers l'Allemagne dessinent un axe eurasiatique qui recoupe les choix économiques et commerciaux. Et c'est précisément ce que lui reprochent Français et Américains.

Enfin, il faut aussi rappeler que si l'Allemagne accueille beaucoup d'étudiants internationaux, elle fait également partie de ceux qui en envoient le plus à l'étranger ! Elle fait partie du trio de tête, avec la Chine et l'Inde.

Le contraste est saisissant avec les flux d'étudiants étrangers en France, structurellement dominés par les pays d'Afrique de l'ouest et du Maghreb.

L'augmentation importante des frais d'inscription des étudiants non européens ne va sûrement pas améliorer ces résultats.

Croire que cette décision combinée avec la multiplication des enseignements en langue anglaise va conférer une plus grande attractivité de la France est un pari audacieux et un calcul risqué. Certains observateurs avancent que c'est un premier pas vers une augmentation généralisée des frais pour tous.

Parallèlement, le budget de l'enseignement supérieur reste d'une indigence inquiétante.

Cette évolution (esquissée dans les années 1970 par Alice Saunier-Séité, sous Giscard d'Estaing, engagée par V. Pécresse, sous N. Sarkozy et ouvertement revendiquée aujourd'hui par l'Elysée) reflète des changements plus profonds et plus préoccupants.

D'abord à l'échelle européenne.

L'allemand est de moins en moins enseigné en France, y compris dans les marches de tradition germanophone. Le français est de plus en plus délaissé de l'autre côté du Rhin, comme il est en perte de vitesse dans l'ex-Europe de l'Est.

Partout, sur le « vieux continent », c'est dorénavant l'anglais qui domine, au moment même, suprême paradoxe, où le Royaume Uni déserte l'Union.

L'université, jusque-là soustraite au marché dans certains pays, dont la France, gagne en autonomie, mais aussi en inégalités, comme le reste de l'économie où le secteur marchand s'élargit sans cesse au détriment des mécanismes de répartition et de régulation, dans un contexte européen en crise et un environnement international dangereusement conflictuel.

Or, par nature et par vocation, l'université est une pièce essentielle d'une politique traditionnellement libérale de correction des différences de conditions, pour rétablir l'équité et l'égalité contre une dynamique qui favorise la concentration des richesses et des pouvoirs et réduit les prises de risques essentielles à l'innovation et à l'adaptation du corps social.

Devenue une machine sophistiquée à fabriquer des diplômés, des techniciens et des savants, négociés sur les marchés, l'université cesserait-elle d'être le creuset fondamental de la critique et de la remise en cause des paradigmes du savoir et de l'ordre politique ?



1- Karima Benelhadj, PhD, chargée de développement, transfert de technologies.

2- Lire Michael CRICHTON (1993) : Soleil levant. R. Laffont, Pocket, 413 p. Ed. orig. 1992. Philip Kaufman en a été tiré un film (Rising Sun) en 1993.

3- Régulièrement, les Occidentaux se plaignent que Japonais, Chinois, Indiens... achètent leurs entreprises, leur vignoble ou leurs aéroports. Mais il ne leur viendrait pas à l'esprit d'en vouloir à leurs compatriotes qui les vendent et de considérer que ces achats sont conformes à leurs lois et qu'ils ont été payés avec du bon argent.

4- La Chine a exporté pour 558 milliards de dollars de biens vers les Etats-Unis en 2018 et a importé 178 milliards de dollars. Le solde négatif américain est de l'ordre de 380 milliards de dollars.

5- Exprimé en parité de pouvoir d'achat (PPA), rapportant le pouvoir d'achat des monnaies à un panier de produits, le PIB de la Chine dépasse celui des Etats-Unis, 25 103 contre 20 200 milliards de dollars.

6- Lire Pierre-François Soury (2016) : « Moderne sans être occidental : aux origines du Japon aujourd'hui ». Éditions Gallimard. 496 p.

7- « En dix ans, les dépenses de R&D y ont augmenté de 900% et elles devraient atteindre les 400 milliards de dollars en 2020. » https://www.capital.fr/economie-politique/chine-son-incroyable-percee-dans-les-technologies-davenir-1294784

8- Ce prix était partagé avec un Américain (50% de la gratification). Le Franco-luxembourgeois a partagé l'autre moitié avec un chercheur canadien.

9- Le Point, S. 17/08/2019.