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L'économie algérienne 2019/2022: Face au poids de la rente, de la corruption et de la baisse des réserves de change

par Abderrahmane Mebtoul*

Les fluctuations tant de la balance commerciale que celle plus significative de la balance des paiements ayant des incidences sur le niveau des réserves de change renvoient à ce constat amer : l'Algérie depuis l'indépendance politique est une économie fondamentalement rentière, le système financier, enjeu énorme de pouvoir, étant étroitement connecté à la production de la rente et expliquant une partie de la corruption qui a pris ces dernières années une ampleur inégalée. Toute augmentation ou baisse du cours des hydrocarbures avec les dérivés (98/97% des recettes en devises) ont eu des incidences à la fois économiques et politiques comme en témoignent les impacts politiques de la crise de la baisse du cours entre 1986/1990. Le cours du pétrole a subi une baisse brutale étant coté le 14 aout 2019 à 60,33 dollars pour le Brent et à 55,92dollars le baril pour le Wit suivi du cours sur le marché libre du gaz naturel , représentant 33% des recettes de Sonatrach en 2018, coté également le 14/08/2019 à 2,11 dollars le MBTU ayant fluctué ces 12 derniers mois entre 4,93 e t 2,06 le MBTU, où à ce cours l'Algérie peinera à couvrir les frais de production et d'avoir des incidences négatives sur le plan politique, économique et social

1.-Balance commerciale en 2018 et au premier semestre 2019

Concernant la structure de la balance commerciale pour 2018, les importations ont été de 46,19 milliards de dollars US soit une très légère hausse de 0,30 % par rapport aux résultats de l'année 2017. Les exportations ont été de 41,17 milliards de dollars US, en augmentation de 16,98% par rapport aux résultats de l'année 2017 grâce à un cours moyen de 70 dollars le baril.

Cela s'est traduit par un déficit de la balance commerciale durant la période de l'année 2018 de l'ordre de 5,03 milliards de dollars US et un taux de couverture des importations par les exportations de 89% durant l'année 2018, contre un taux de 76% au cours de l'année 2017. Les hydrocarbures ont représenté l'essentiel de nos exportations à l'étranger durant l'année 2018 avec une part de 93,13% du volume global des exportations. Les exportations « hors hydrocarbures ont été évaluées à 2,83 milliards de dollars US. Pour le premier semestre 2019, les tendances profondes n'ont pas changé dans leurs structures. La balance commerciale de l'Algérie a enregistré un déficit de 3,18 milliards de dollars durant le 1er semestre 2019, contre un déficit de 2,84 milliards de dollars à la même période en 2018, selon les douanes algériennes.

La France, devançant l'Italie, est devenue le principal client avec 2,660 mds USD soit (14% des exportations algériennes globales), en hausse de 14,98%, suivie de l'Italie avec 2,501 mds USD (-16,41%), l'Espagne avec 2,259 mds USD (-11,03%), les Etats-Unis avec 1,597 md USD (-17,74%) et la Grande Bretagne avec 1,184 md USD (-16,29%). En ce qui concerne les principaux fournisseurs de l'Algérie, les cinq premiers ont représenté plus de 50 % durant le 1er semestre 2019 : ils sont: la Chine qui maintient sa première place avec 4,219 mds USD (plus de 19% des importations globales algériennes), en hausse de 23,14%, suivie de la France avec 2,144 md USD (-5,93%), de l'Espagne avec 1,678 md USD (-6,76%), de l'Allemagne avec 1,643 md USD (-0,83%) et l'Italie avec 1,577 md USD (-17,42%).

Pour les importations, elles ont atteint 22,14 mds USD, contre 23,14 mds USD, enregistrant une faible baisse malgré toutes les mesures bureaucratiques prises d'environ 4,30% avec notons le baisse une baisse de la facture carburant mais qui pose avec la forte consommation intérieure la problématique des subventions généralisées nécessitant un ciblage et un nouveau modèle de consommation énergétique .

Les exportations algériennes ont atteint 18,96 milliards de dollars (mds USD) durant le 1er semestre de 2019, contre 20,29 mds USD à la même période de 2018, soit une baisse de -6,57% ayant assuré la couverture des importations à hauteur de 86%, contre 88% à la même période de l'année 2018. Pour les exportations hors hydrocarbures, y compris les dérivées d'hydrocarbures, elles restent toujours marginales, avec près de 1,31 md USD le 1er semestre 2019, contre 1,45 md USD à la même période en 2018, moins de 350 millions de dollars si l'on soustrait les dérivées d'hydrocarbures. Les hydrocarbures représentent toujours l'essentiel des ventes algériennes à l'étranger au cours du 1er semestre 2019 (93,10% du volume global des exportations et plus de 98% avec les dérivées) en s'établissant à 17,65 mds USD, contre 18,84 mds USD à la même période 2018, en baisse de (-6,31%). En bref nous avons les évolutions suivantes.

- Evolution des exportations :

-2012 : 71,7 milliards de dollars

-2013 : 64,8 milliards de dollars

-2014 : 60,1 milliards de dollars

-2015 : 34,5 milliards de dollars

-2016 : 29,3 milliards de dollars

-2017 : 32,9 milliards de dollars

-2018 : 41,17 milliards de dollars

-2019 : entre 30/31 milliards de dollars, hypothèse cours moyen 60/62 dollars et gaz 4/5 dollars le MBTU (prévision)

-Evolution des importations :

-2012 : 51,5 milliards de dollars en 2012

-2013 : 54,9 milliards de dollars en 2013

-2014 : 59,6 milliards de dollars en 2014

-2015 : 52,6 milliards de dollars en 2015

-2016 : 49,7 milliards de dollars en 2016

-2017 : 48,7 milliards de dollars en 2017

-2018 : 46,19 milliards de dollars US

-2019 : 45 milliards de dollars (prévision, montant incompressible)

2.- Le document de référence est la balance de paiement

Pour une appréciation objective, pour 2018, il y a lieu d'analyser la structure ou les hydrocarbures où avec les dérivées, représentent plus de 98% des recettes en devises. En effet selon les statistiques officielles, les engrais minéraux ou chimiques azotés représentent 917 millions de dollars soit 32,42% ; les huiles et autres produits provenant de la distillation des goudrons 613 millions de dollars soit 21,68%, les ammoniacs anhydres 446 millions de dollars soit 15,79%, le phosphate de calcium 51 millions de dollars soit 1,80% et hydrogène, les gaz rares 38 millions de dollars soit 1,34% soit au total 73, 03% ,les autres produits nobles moins de 27% soit 764 millions de dollars en 2018, dont le ciment 25 millions de dollars soit 0,96% C'est la même tendance pour le premier semestre 2019. On est loin de l'euphorie des déclarations du ministère du commerce. Concernant la période du premier semestre 2019, elle a été caractérisée par un cours moyen du baril entre 65/67 dollars et un cours du gaz qui représente 33% des recettes de Sonatrach entre 4/5 dollars le MBTU.

Or si la tendance baissière s'accentue au second semestre 2019, le cours fluctuant entre juillet et aout 2019 , entre 57/58 dollars le baril et le cours du gaz nature entre 2 et 2,5 dollars le MBTU, une moyenne annuelle d'environ 60 dollars pour le pétrole et 3 dollars le MBTU pour le gaz , donnerait une recette Sonatrach avoisinant 30 milliards de dollars..Or les importations du premier semestre malgré toutes les mesures restrictives ont atteint 22,14 mds USD, ce qui donnerait avec la même tendance 45 milliards de dollars. Or, le document de référence est la balance de paiement, la balance commerciale (qui inclut les surfacturations de biens) ayant une signification limitée devant prendre en compte la balance des paiements qui majore d'environ 15/20% les sorties de devises, non comprises dans la balance commerciale; à savoir les services (qui incluent également les surfacturations) et les transferts légaux de capitaux.

Selon la banque d'Algérie, au cours des 9 dernières années, les importations de services ont fluctué entre un bas de 10,776 milliards de dollars (2013) et un haut de 11,696 milliards (2014) dont la facture fluctue entre 2010/2018 entre 10/11 milliards de dollars annuellement qui impacte négativement la balance des paiements dont le transport maritime (2,95 milliards de dollars en 2018), le BTP (2,65 milliards de dollars en 2018) et l'assistance technique (3,22 milliards de dollars en 2018). Ce qui nous donne le niveau des réserves de change selon les données officielles de la Banque d'Algérie, qui dépendra fondamentalement des fluctuations du cours des hydrocarbures, l'Algérie ayant un répit de deux ans pour éviter le retour au FMI. Cela renvoie à l'urgence d'une nouvelle orientation gouvernementale et d'une mobilisation générale citoyenne pour éviter de vives tensions budgétaires 2021/2022 avec des incidences dramatiques à la fois économiques, sociales, politiques, voire sécuritaires, sauf miracle d'un cours de baril de 100 dollars et d'un redressement du cours du gaz naturel (33% des recettes de Sonatrach) en baisse sur le marché libre.

3.- Baisse drastique des réserves de change

Rappelons que la loi de finances 2019 qui fonctionne sur la base d'un cours de pétrole supérieur à 105 dollars le baril, prévoyait, pour la période 2019-2021, une baisse des réserves de change à 62 milliards USD en 2019, puis à 47,8 milliards USD en 2020 pour atteindre 33.8 milliards USD en 2021.Or avec la crise politique qui non résolue paralyse l'économie, ces prévisions risquent de ne pas être concrétisées. En effet, nous avons eu une baisse d'environ 7 milliards de dollars entre janvier et avril soit en quatre mois et à ce rythme la baisse fin 2019 serait de 21 milliards de dollars. Les investissements directs étrangers fléchissant à cause de la crise politique et au rythme de la dépense publique qui tire à plus de 80% la croissance,(75/80% des entrants des entreprises publiques et privées étant importés) , les réserves de change risquent de clôturer à environ 58 milliards de dollars fin 2019, 37 en 2020 , 16 milliards de dollars fin 2021 et une cessation de paiement avant le premier trimestre 2022. Les réserves de change maintenant la cotation du dinar algérien à plus de 70%, dans l'hypothèse d'un niveau de 10/15 milliards de dollars, la Banque d'Algérie sera contrainte de dévaluer le dinar officiel à environ 200/220 dinars un euro avec une envolée du cours sur le marché parallèle qui fluctuera en fonction du taux d'inflation entre 300/400 dinars un euro et beaucoup plus si le taux d'inflation dépasse les 20/30% en cas d'accélération du financement non conventionnel et du maintien de l'actuelle politique économique facteur d'une productivité et production interne faible.

-2012 :190,6 milliards de dollars

-2013 :194,0 milliard de dollars

-2014 :178,9 milliards de dollars

-2015 :144,1 milliards de dollars

-2016 : 114,1 milliards de dollars

-2017 : 97,3 milliards

-2018 : 79,88 milliards de dollars

-fin avril 2019 : 72,6 milliards de dollars

-fin 2019 : 58 milliards de dollars au rythme d'une sortie de devises de 21 milliards de dollars/an (prévision).

-fin 2020 :36 milliards de dollars (prévision)

-fin 2021 : 16 milliards de dollars (prévision)

-premier semestre 2022–hypothèse de cessation de paiement (prévision)

4.-Pas de lutte efficace contre la corruption sans l'impérieuse réforme des institutions et du système financier, lieu de distribution de la rente

Comprendre la crise actuelle implique de saisir les liens dialectiques entre la production de la rente -Sonatrach et sa distribution à travers le système financier notamment les banques publiques qui canalisent plus de 85% des crédits octroyés expliquant que la réforme profonde du ministère des finances qui doit être couplé avec celui du ministère du commerce (une seule DG suffirait) pour plus de cohérence, responsable de nombreuses licences d'importation et autres autorisations de complaisance. La réforme du système financier, intimement liée à la démocratisation de la société et à la liberté d'entreprendre sans contraintes bureaucratiques ne saurait se limiter à la rapidité de l'intermédiation à travers l'informatisation, pourtant nécessaire, n'a jamais eu lieu depuis l'indépendance politique, car étant un enjeu crucial de luttes de pouvoir de redistribution de la rente à travers des relations de clientèles diffuses. Sans sa réforme profonde autant que celle de des institutions (l'administration centrale/locale) et de la justice, il serait utopique de s'attaquer à l'essence de la corruption, se limitant à des actions conjoncturelles où demain les mêmes causes produiront les mêmes effets de corruption si l'on maintient les mêmes mécanismes de régulation.

(voir A.Mebtoul www.google 2009, démocratisation, réformes des institutions et l'impérieuse réforme du système financier algérien). La réforme urgente, étant une question de sécurité nationale, doit toucher toutes les structures du Ministère des finances où des audits poussés doivent être entrepris pour combattre les dysfonctionnements:

-toutes les banques publiques notamment les directions et sous directions de crédit avec leurs annexes régionales, qui canalisent plus de 85% des crédits octroyés,

-les caisses de garanties octroyant parfois des garanties de complaisance comme cela a été constaté récemment,

-la DG de la fiscalité avec ses annexes régionales avec ses antennes régionaux, avec des non recouvrements faramineux inexplicables les seuls pénalisés étant les salariés et fonctionnaires dont la retenue est à la source,

-les domaines avec ses annexes régionales, avec ses antennes régionaux, incapables d'avoir un registre cadastre transparent afin d ‘éviter le bradage du patrimoine national,

-la douane avec ses annexes régionales, sans tableaux de la valeur reliés aux réseaux tant nationaux et qu'internationaux, comme je l'ai préconisés entre 1982/ 1983 en tant que haut magistrat et DG des études économiques à la Cour des comptes qui n'a jamais vu le jour car touchant de puissants intérêts rentiers.

En résumé, pour en revenir aux hydrocarbures qui déterminent l'économie algérienne entre 2019/2020, le rachat des actions d'Anadarko, d'une transaction d'environ 55 milliards de dollars, où la société Chevron avec Exxon Mobil deviennent les plus grandes compagnies mondiales, rachat par Total pour l'Afrique pour un montant d'environ 8,8 milliards de dollars, dont l'Algérie, s'agissant du rachat des blocks 404a et 208 et une participation de 24,5% dans le bassin de Berkine (champs de Hassi Berkine, Ourhoud et El Merk) dans lesquels Total détient déjà 12,25%, les lois économiques étant insensibles aux slogans politiques populistes, certains soi disant experts méconnaissant les mécanismes financiers internationaux. Le droit de péremption ne peut s'appliquer qu'aux actifs et non aux actions, Sonatrach pouvant se présenter, si elle en a les moyens, en bourse. Le temps ne se rattrapant jamais en économie, dans le cas du retour au FMI 2021/2022, il serait utopique tant pour le pouvoir, l'opposition qu'El Hirak de parler d'indépendance sécuritaire, politique qu'économique avec le risque d'une déstabilisation de l'Algérie avec des incidences géostratégiques. Pourtant , évitons toute sinistrose : avec la valorisation du savoir pilier du développement du XXIème siècle, une vision stratégique s'adaptant au nouveau monde en perpétuel mouvement, la bonne gouvernance, (lutte contre la mauvaise gestion et la corruption) et le ciblage de projets à valeur ajoutée, l‘Algérie peut fonctionner avec un baril de 60 dollars et éviter le scénario catastrophe que nul patriote ne souhaite.

*Professeur. Expert international