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La République élue

par El Yazid Dib

Vive la République, celle que nous allons élire ! Elle nous déplante de nos illusions pour nous planter dans nos rêves. Vive la République autant qu'elle fourvoie les royaumes et tente d'installer ses vertus dans la pensée, la réflexion et le bonheur.

Dans son roman «qu'attendent les singes» Yasmina Khadra candidat inaccompli extirpe les relents qui se vivent dans une société qui à son tour donne l'impression d'être usuelle. L'auteur parfaitement accompli, connu et reconnu va tel un enquêteur fouiner dans les tiroirs de la société pour voir la vérité de la République qui n'existe qu'aux frontons des institutions. Alger, ses «r'boba», ses héros, ses larbins en font la trame d'un polar hélas fondamentalement dramatique quoique pris sous un angle tragico-comique.

Si la société est un groupe d'individus, elle ne peut être uniquement un groupe d'êtres physiques et un mécanisme matériel constitué d'un œsophage, d'une cavité gastrique et d'un conduit rectal. Tout ce qui bouge dans un espace multidimensionnel est sensé avoir une source d'énergie. L'intérêt. La survie. Le pouvoir. Les marches, les contremarches, les sit-in constituent sans rampe, un escalier vers le règne des étages ou bien s'assimilent à des troubles à un ordre établi. En fait le hirak qui n'est inscrit dans nulle association demeure difficile à l'appréhender dans une simple et personnelle représentation. Personne ne peut l'accaparer à lui seul. Il est le produit d'une transformation sociopolitique d'une société qui se cherche encore. Le chemin s'avère long, le processus de décantation l'est davantage.

Une responsabilité forte et «juste»

La vie ne se conçoit que dans une communauté. L'usage séculaire de droits innés consacre aux individus le choix d'une certaine morphologie de leur cité. L'homme à défaut de force a créé l'élection. Misant sur le nombre, le groupe ; il découvrit, à dessein la loi de la majorité. Le nombre allait vaincre la force, et au nom de la loi ; il la mettait à sa disposition. Déduction faite, le groupe est une force et la loi servile et loyale se mit à son humble service... alors que même la majorité n'a pas toujours raison. Mais lorsque l'usage de la loi se fait au profit du peuple par une justice acceptée, il ne reste plus de marge aux mauvais appétits tendant vers la domination des masses. Le pays en toute circonstance a besoin d'élections à faire renforcer par des textes neutres, forts et justes.

A la conquête du pouvoir, le génie humain, un certain du moins brisera tout rempart obstruant les chemins le menant vers l'apogée enivrante de la supériorité, de l'asservissement et de la soumission de tous. Il mettra ses billets de banque obtenus par crédit au service d'une envie précaire. Il blanchira ses terres immobilières par une bassesse de guichet et d'ordres hiérarchiques. Comme du temps du FCE où rien ne résistait à son ingéniosité devenue insatiable car immodérée. La situation de confort du pouvoir qu'il s'était offert, ne l'émouvait point. Mais faisait graviter autour de son trône une multitude de personnes à la recherche de bribes et de détritus émanant de l'exercice de ce pouvoir. Les charognards politiques font toujours partie d'une coalition ou d'une alliance. L'exercice du pouvoir provoque indéniablement, dans sa définition, plusieurs images. Les uns ne peuvent concevoir l'autorité sans qu'il y est son corollaire de responsabilité, les autres voient en la responsabilité un pouvoir qui accentue davantage l'autorité et permet les pires situations. La responsabilité est un engagement moral, l'exercice du pouvoir devait se confiner dans un contrat aussi moral et dont les dispositions ne sont que conscience, confiance et aisance spirituelle. Hélas les bandits nous ont trahis. La loi à elle seule ne suffit pas à contrecarrer les déviations ou les dépassements de prérogatives. Fut-elle préventive et punitive. De la privation de liberté l'on se libère. De l'amende l'on s'acquitte. Mais du remord, du chagrin et de l'admonestation intérieure, l'on s'enferme davantage. Les chroniques du passé nous ont narrés que l'épée et les édits ont tracé dans le sang et dans les cachots les contours du pouvoir. Les rois faisaient et font croire à la plèbe qu'ils étaient et sont toujours les dépositaires terrestres du pouvoir divin. Les présidents, ceux de la volonté des masses. Les dirigeants et leaders, le comble du savoir et de la compétence. Les généraux, les stratèges et vainqueurs de célèbres batailles. Il n'y a pas de pouvoir que celui de faire du bien ou du mal. Yasmina Khadra sait raconter au fil romanesque cette pratique de responsabilité. Le peuple aussi sait le faire, l'histoire sait le dire.

Société civile et comité de soutien

Foutaise ! L'entité qu'elle soit corporative, coopérative ou associative (bâtonnat, notariat, prolétariat, plantonat, médecinat etc.... ) ne peut être la société civile . Ce n'est en finalité qu'un ensemble de groupe que seul un intérêt bas, terrestre et matériel est susceptible de les animer. Quand bien même l'intérêt moral légitime en soi subsiste, il ne sert qu'aveuglement le premier cité. La perfidie associative n'a pas manqué de gagner d'autres champs ayant d'autres caractères. La politique. Quel était le caractère humanitaire d'un comité de soutien à l'élection du président de la République ? Quelle était sa raison d'être ; une fois le président élu ? A-t-il toujours besoin d'être soutenu et contre qui ? Mensonge associatif. Ce satanisme de diversion systémique du fonctionnement des rouages de la société et partant ceux de l'Etat ne va certainement nous mener nulle part. Hors du temporel il n'atteindra jamais le spirituel qu'il veut, à grandes lectures ; forcer notre croyance envers son don de sauveur ou sa vision para naturelle des êtres et des choses. Vouloir fondre l'Etat ou faire semblant de le faire sans fondre ses réflexes ingrats, infamants et avilissants vis à vis de sa substance, demeure à la limite un demi-jeu puéril entre une équipe du pouvoir en place et le reste du monde.

La société civile peut être à l'occasion une horde de mômes, de torse-nus ou de faciès tatoués, qui court les rues, mais c'est surtout une sagesse assise et agissante, une force apaisante et non fracassante. Ni quelques fonctionnaires tapis dans des bureaux calfeutrés d'Alger ou d'ailleurs criant publiquement leur amour national pour se taire à la première opportunité d'une meilleure nomination. Professionnels des amours populo-présidentielles et des sphères gouvernementales, ils mesurent le degré de l'algérianité à l'intensité de la braise et du feu que l'on a, à l'égard de la personne providentielle. Ils croyaient pour une voix obtenir un fauteuil ministériel. Nul, en dehors de certains calculateurs aux comptes restreints, n'a de pensées pour la nature de l'avenir qui attend, impatient, de manière sûre l'acte d'éroder davantage le peu de capital de confiance et de crédibilité dont se prévalent allégrement les différentes institutions du pays. Le mal se trouve justement en cette imprécision future dont personne, y compris les états major des partis tous tombés en déliquescence, ne semble mesurer l'attrait macabre. La démagogie, instrument de pure propagande contient notamment en son sein comme élément le pouvoir de discourir sans que les actes puissent suivre la parole. Enflammer les troupes, les enthousiasmer reste du domaine du possible. De slogans creux à de vaines promesses ou des serments irréalisables, le démagogue ne fera avancer les choses que dans la tête des écervelés. Le peuple du 22 février en a eu assez. Une overdose. Il a crié son basta.

Un dialogue pour tous et avec tous

C'est bien d'avoir déjà un embryon d'une scène de discussion. Une table ronde. Un panel. Peu importe sa composition. Car même autrement constitué, il n'aura jamais l'agrément unanime et généralement consensuel, chacun veut voir dedans son idéologie, sa partisannerie, sa position, ses hobbies. En fait tout reste lié à des mécanismes de dialogue. Une phase transitoire, trop opaque et complexe, une constituante peu probable et périlleuse, une élection possible et difficile, mais ultime salut ; doivent nécessairement passer par le dialogue. C'est pour ce faire, que ce dernier ne doit écarter personne. Ainsi, tout un chacun saura se convertir dans la trajectoire qu'exige la rue. Ce podium libre et dangereux à la fois.

Karim Younes n'a pas le droit d'exclure tout acteur désireux d'apporter sa contribution à la résorption de la crise. Sauf ceux qui se consignent dans le fascisme, l'extrémisme ou l'absolutisme. Tout se confond au moment où la République qui se liquéfie dans les tréfonds des groupes a plus besoin du concours de tous ses enfants, de toutes ses institutions même celles en ruines. Les partis dits de « l'alliance présidentielle » n'ont aucune responsabilité en tant qu'organes, ce sont ceux qui les représentaient qui demeurent à jamais coupables. Ils sont pour leur majorité en prison. C'est de leur personne qu'ils doivent payer. Ces partis aux sigles honnis et désavoués par tout le monde n‘ont servi que comme appareils de propagande à un régime tout aussi honni et vomi. que ceux qui travestissaient la réalité et mentaient à mourir soient évincés de tout droits à l'exercice de l'acte politique. Ces « beni kelboun » au sens narratif de Yasmina ne sont pas identifiables et n'émargent pas aux registres de la soupe populaire ou sur les listes du logement participatif. Ils « mentent par nature, trichent par principe et nuisent par vocation ».

Certains préalables à l'élue République

Si le départ du gouvernement actuel est ardemment sollicité par le peuple, son premier ministre ne constitue plus une quantité importante. Il ne compte plus dans la feuille d'avenir. Le sien est derrière lui. Il est fini. C'est sa propre personne qui semble bloquer tout dénouement. On peut s'en passer facilement tout en réaménageant légèrement l'effectif exécutif. Bedoui, trop investi et engagé dans le règne déchu se doit, lui le chantre de la « citoyenneté », en vertu de cette même citoyenneté remettre les clés et partir régler ses comptes en sursis avec la justice, sa conscience et son propre entourage. Si personne n'en veut de lui et de certains de ses ministres, il est très aisé et même salutaire de s'en débarrasser d'un revers de cuillère. Ceci va être pris comme un élément essentiellement facilitateur à tout dialogue.

Le maintien du rythme de la dé-corruption et de la lutte contre les dépravations et les gabegies par une justice impartiale et libre est un autre facteur consolidant le dialogue. Ainsi il ne peut y avoir un dialogue conditionnel. Tout est valable pour se mettre nu, comme une carte sur table. Les prérogatives de tout un chacun sont claires. Il suffit de veiller à ne pas faire des chevauchements d'attributions ou de ne pas appeler un chat, un chat. La difficulté résidera sans doute dans la définition des concepts et la qualification des faits et des choses ou même des personnes. Parler de « détenus politiques » au moment ou l'autre parle « d'accusés ». Alors si l'on croit à une justice, il faudrait s'y soumettre quel que soit le bord qu'elle prend. Babiller sur une reconnaissance d'une identité déjà reconnue et non occultée ou essayer de la ramener à un symbole défiant un autre plus national, plus historique, plus éprouvé, plus général et total ne sera qu'une façon d'obstruer le débat. Cependant, l'évidence dira que la raison est toujours nichée là où l'on voudrait qu'elle y soit. Chez soi. Seules les concessions réciproques, la flexibilité et l'écoute attentive sauront faire rapprocher la raison au raisonnement.

L'armée, un garant incontournable

Une armée est d'abord une propriété défensive d'un peuple. Avant qu'elle ne soit stigmatisée dans une kalachnikov elle est un bouclier commun. Elle n'est pas dans la peau d'un général, ni constitue la propre identité d'un état-major. Les personnes partent, l'armée reste. Chez nous, avec la déliquescence qui greffe tous les organes de la nation, leur usure une seule demeure stable pour le bonheur de tous. La seule qui puisse se prévaloir d'une crédibilité. L'ANP. Le clan qui veut se faire maintenir coûte que coûte, ne semble pas vouloir partir de si tôt. Aussi penserait-il comme ultime acte de résistance de devoir installer le pays dans une situation de chaos. Il pense ainsi mettre face à face le peuple et son armée. Cette armée ne peut être qu'au service du peuple dont elle émane. Les aigris, les recalés, les nostalgériques, les voix de leurs maitres, ceux qui gardent des rancunes envers l'histoire ou face à des personnes ne doivent pas confondre règlement de compte individuel et intérêt suprême du pays.

La crise constitutionnelle que veut créer le clan par l'inopérabilité de toutes les institutions ne sera supportée, il le sait que par l'armée. Ce plan machiavélique ne servira en finalité personne. Le clan est mort. L'Algérie blessée, contusionnée saura se relever et surpasser ces envies de s'agripper au fauteuil. Avec un peuple si mur, plus conscient qu'en tout autre temps ; elle ira vers un horizon meilleur où tout ce personnel politique ne sera qu'une page pale et meurtrie d'une histoire qui se fait encore. Le peuple a scandé « dégagez tous », il persiste à le dire et c'est à l'armée d'assurer l'application de cet appel inextinguible, bruyant et général. La suite est une autre phase où le tout devra partir. Jusqu'à présent son rôle est plus que primordial. Elle accompagne le hirak presque de bout en bout.

L'impératif d'un président de la République

Le pays fonctionne à l'arrêt, sans président. Une fois les choses se stabiliseront sur le plan institutionnel, voilà que le pays sera dans la gueule d'une situation dramatique d'une non-économie. Un secteur public exsangue, un secteur privé dégringolant et soupçonneux. Une situation dangereuse, menaçant même la souveraineté nationale. D'où la nécessité impérieuse de sortir au plus vite de ce carcan infernal où la crédibilité de l'Etat voire de la nation est mise à mal. Le monde avec ses haines et ses incertaines inclinations nous regarde. Il attend de nous ou la dignité de se relever encore une fois ou s'enfoncer dans un à-genoux insupportable pour notre vaillance. Allons-nous passer ce cap ? Les plus avertis des observateurs recommandent l'organisation indépendante et rapide d'élections présidentielles. A charge pour le lauréat, le malheureux élu de parachever le processus entamé dès le 22 février. De mener une révision constitutionnelle, déconstruire les assemblées faussement élues, aérer les libertés publiques, promouvoir le mérite. Il ne saura en nul cas pouvoir s'en éloigner. Là naitra une république tout à fait élue. Il persistera toujours les effluves fétides d'une époque incomplètement disséminée. Vingt ans, ça laisse de la sordidité parfois indécrottable.