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La lutte armée au féminin

par H. Benhaoua*

Si nous devons explorer notre passé nous remarquerons que la femme a joué un rôle primordial dans la survie du peuple algérien.

A partir de 1830, la France se lance dans une véritable politique de colonisation, une politique brutale, génocidaire basée sur un nettoyage ethnique méthodique afin de mettre en place la colonisation de peuplement qui atteint le quart de la population autochtone. La société algérienne traditionnelle s'effondre.

- Confiscation des terres et bouleversement du mode de production rural (3 millions d'hectares)

-Anéantissement du système culturel (confiscation des biens Habous)

-Écroulement des institutions et de l'enseignement traditionnel?

Mais la conséquence la plus tragique est le déclin de la population algérienne, entre 1830 et 1870, la population algérienne diminue de 1 million soit le tiers de la population totale (1), alors que la France est engagée dans une politique de peuplement effrénée (+ 400.000 individus soit le quart de la population algérienne)

La disparition du peuple algérien est programmée, mais dans ces conditions pénibles, absence de structure sanitaire, famine, épidémie, répression brutale, l'existence même du peuple algérien est mise en jeu et c'est la femme algérienne qui releva le défi, elle multiplie la fécondité et donne la vie. Pendant des décennies, elle a été cantonnée dans un rôle de reproductrice une fonction naturelle mais amplifiée, en temps de menace génocidaire. Lorsque l'existence même d'une nation est en danger, c'est la femme qui est le sauveur ! Ce phénomène est déjà connu dans l'histoire, c'est ce que les Québécois appellent la « revanche du berceau (2)»

L'Algérie entre dans une ère de domination écrasante, elle passe, progressivement, du militaire au colon, la détérioration des conditions sociales s'amplifie, les Algériens sont exclus de la vie sociale, ils sont administrés par une réglementation d'exception « le code de l'indigénat (3)» auquel s'ajoutent des épidémies désastreuses et des famines récurrentes. Mais la résistance bien que latente se manifeste par de multiples insurrections et c'est en 1849 qu'une jeune femme Lalla Fatma N'Soumer (4) engage une résistance, elle mène un combat héroïque contre l'occupant. Malheureusement toute forme de révolte est écrasée dans le sang, jusqu'à l'insurrection de Novembre 1954 qui aboutit à l'indépendance du pays, en juillet 1962.

Mais l'insurrection de Novembre 1954 est le résultat d'une longue maturation politique (5), le mouvement des jeunes Algériens (Emir Khaled), la création de l'ENA (Hadj Ali, Messali), les différents partis politiques [PPA, MTLD (Messali), UDMA (Ferhat Abbes), OULEMAS (Ben Badis)] ont contribué à l'émergence d'une génération irréductible qui s'est engagée dans la lutte finale de libération où la femme s'est impliquée spontanément.

La femme algérienne appartient à une catégorie de femmes tenaces, volontaires, déterminées, spontanées et instinctives en cas de danger, mais elle a été victime du système colonial discriminatoire et répressif et du système patriarcal où prévaut la culture de la suprématie masculine. L'accès à l'instruction déjà dérisoire, pour l'ensemble des Algériens (moins de 15% en 1954) lui était, pratiquement, inaccessible, une minorité infime 4,5% des Algériennes savaient à peine lire et écrire (6). Sans qualification, elle était destinée aux emplois subalternes et contraignants. Les partis politiques tels que le PPA, l'UDMA et le PCA qui militaient pour les droits des Algériens ne comptaient que très peu de femmes, au sein de petites cellules féminines qui travaillaient, exclusivement, entre elles. Mais ces femmes instruites étaient une exception Djamila Amrane (6) historienne les appelle les « les intellectuelles » une des figures emblématiques est Mme Fatima Benosmane militante algérienne, au sein du PPA, une des rares speakerines algérienne à la Radio-Télévision en 1954. Elle est à l'origine de la création de la 1re Association des Femmes Musulmanes Algériennes. A cette époque existait déjà une autre association de femmes algériennes (Union des Femmes d'Algérie) d'obédience communiste (PCA)

Mme Isa Benzekri, une autre femme instruite, militante du PPA, est d'un apport considérable à la lutte armée, elle a travaillé, directement, avec Abbane Ramdane, et d'autres figures non moins importantes de la Révolution: M. Youcef Benkhada (président du 3ème GPRA, 1961-1962). Le colonel Amar Ouamrane, (Commandant de la Wilaya IV), M. Mohamed Seddik Benyahya (militant et plusieurs fois ministre de l'Algérie indépendante). Connaissant la dactylographie, c'est elle qui a assuré la frappe des textes et des tracts les plus importants du mouvement insurrectionnel (Déclaration des étudiants en 1956, Plate-forme du Congrès de la Soummam, premières pages du Journal ‘El Moudjahed' 1er organe officiel du FLN).

Mais les femmes « intellectuelles » étaient une exception, la majorité était, sans instruction, exclue du monde du travail, et de la politique, d'origines diverses, rurales ou citadines, les femmes subissaient le même sort. Le seul modèle de la femme émancipée était celui symbolisé par la femme française, c'était un modèle détestable car il évoquait l'oppression et l'injustice. La femme algérienne refuse toute forme d'émancipation et s'enferme dans un repli identitaire.

En 1954, début de l'insurrection, la femme algérienne s'engage spontanément dans la guerre de Libération, non sans difficultés, elle doit d'abord convaincre les parents qui dans la plupart des cas étaient réticents, rejoindre le maquis ne suscitait guère l'approbation de la famille et dans certains cas la décision prise sans leur consentement, provoquait une profonde déchirure familiale. Mais il faut, aussi, se préparer à affronter un monde inconnu, incertain, semé d'embûches et essentiellement masculin. Au maquis, elle était infirmière, organisant la santé, et soignant les blessés, ‘moussabila' et ‘djoundia' s'occupant de la gestion des refuges et du ravitaillement. En zone urbaine elle était ‘fidaïa' ayant comme tâches : le renseignement, l'hébergement, très active elle participa avec les ‘fidaïnes' à la guérilla urbaine, l'exemple le plus connu est celui de la Bataille d'Alger où elle contribua grandement à la réussite de l'opération. Mme Zohra Drif, héroine de la guérilla urbaine avec d'autres (Hassiba Ben Bouali, Djamila Bouhired) décrit cet épisode de la bataille d'Alger dans ses mémoires (7).

Mais, pratiquement, aucune femme n'a eu un poste de commandement, au sein de l'ALN, ni a appartenu à une instance politique importante tel que le CNRA ou le GPRA (8) et pourtant ce sont les femmes qui ont contribué au succès du Congrès de la Soummam, étape décisive dans la Révolution algérienne. La frappe de la plate-forme a été assurée par une femme (Iza Benzekri) pendant que d'autres s'occupaient de la logistique. (Ravitaillement, lessive…). Dans les résolutions du Congrès le rôle de la femme, dans la révolution est escamoté, dans une rubrique « moyens d'action et propagande », la place de la femme est évoquée en 6ème position, bien après les paysans, les ouvriers… Les postes de commandement, les promotions internes étaient affaires d'hommes ! Ainsi elle a été cantonnée à des tâches plutôt féminines, en somme elle a continué à faire le même travail, ce travail « normal » compatible avec son genre ! Ce que femme fait est classé dans une certaine normalité qui exclut le mérite et tue tout espoir d'émancipation ! Elle devient invisible dans une société qu'elle a énergiquement défendue! Mais elle a, aussi, lutté dans son propre camp pour se faire admettre, se faire respecter, elle a subi des regards méprisants et des attitudes inconvenantes, je cite les propos du Moudjahid D. Ould Kablia (9) relatant des faits qui se sont produits en 1958, dans la Zone 6 Wilaya V, il s'agit de l'attitude outrageante à l'égard d'une moudjahida, « l'agent de liaison Y.B. qui, réprimandé publiquement par Si Abderrahmane (Chahid Mekkioui Mamoune, officier de l'ALN responsable de zone) pour conduite inconvenante vis-à-vis de l'infirmière de la Zone s'est rendu au siège du secteur militaire ennemi ….».

Il faut remarquer que ce genre de faits était, relativement, rare et que les moudjahidate, bien que regroupées, entre elles, suscitaient le respect de la majorité des moudjahidine. Estimant la nation en danger, elle est, encore, une fois sortie spontanément, en 1962, dans la rue pour manifester sa colère à l'égard des belligérants dans le conflit GPRA / Armée des frontières, scandant le fameux slogan « 7 ans de guerre ça suffit ». Elles étaient nombreuses ces femmes qui ont fait don de leur personne pour répondre à cet idéal d'indépendance. Selon Djamila Amarane, le nombre des Moudjahidate engagées dans l'ALN et l'OCFNL officiellement recensées serait de 3,1 % de l'ensemble des militants soit 10.949 moudjahidas. Beaucoup sont des inconnues ! En libérant le pays, elles pensaient s'affranchir de la tutelle masculine et acquérir une réelle place dans la société de la nouvelle Algérie indépendante, mais cela n'a pas été le cas ! Elles sont, tout simplement, revenues à la case départ, elles ont réintégré le cocon familial, en 1962 ! Dans la 1re APN, il y avait 4,5% de femmes (9 femmes sur 196 députés), ce nombre est réduit à 1,5%, dans la 2ème législature (2 femmes sur 138 députés) mais il augmentera avec le temps car l'instruction est accessible à tous, sans distinction de sexe. Le paysage politique du pays est en pleine mutation, le peuple demande plus de liberté et le parti unique est totalement discrédité. Grâce à l'instruction la femme accède à des postes de responsabilité et entre dans le monde politique. L'avènement du multipartisme accélèrera le processus et les partis politiques ouvrent, de plus en plus, l'adhésion aux femmes. Actuellement l'APN (8ème législature) compte 120 femmes sur 462 soit 26% de présence féminine.

La participation féminine au gouvernement a été, totalement absente, 20 ans après l'indépendance, une femme fait enfin son entrée au gouvernement, c'est Mme Zhour Ounissi, qui occupa le poste de secrétaire d'Etat aux Affaires sociales dans le gouvernement de Mohamed Ben Ahmed Abdelghani de 1982 à 1984. Dans l'actuel gouvernement de M. A. Ouyahia on compte 4 femmes sur 27 membres soit une proportion de (15%) ; c'est un résultat qui témoigne du l'inlassable activité et du chemin parcouru par la femme algérienne. Le chemin est encore long !

Je ne pourrais terminer cet article sans citer un être chere, cette mère généreuse qui nous a inculqué l'amour de la Patrie, continuellement montrée du doigt avec mépris et traitée vulgairement de « femme de fellagha » par les adeptes de l'Algérie française. Elle a subi les brimades, et les violences lors des perquisitions de police, elle fut giflée, rouée de coups de pieds et de crosse par les milices territoriales, sans laisser transparaître sa douleur. Mais elle n'était pas la seule à souffrir, bon nombre de femmes ont vécu ces évènements dans une douleur, encore plus atroce, elles ont perdu un être cher, elles ont connu la détresse, la prison, la torture et le viol. De nombreux témoignages sont recueillis, chaque jour.

*Enseignant

Bibliographie

1- D. Maison. La population de l'Algérie. In Population, 28eme Année, N° 6, 1973, p 1079-1107.

2- Expression désignant l'époque de la résistance française face à l'expansion démographique anglaise après la déportation des Acadiens en 1755.

3- De Le Code de l'indigénat fut adopté le 28 juin 1881. Il s'agit d'une législation d'exception et un ensemble de pratiques contraignantes appliquées à l'encontre de la population algérienne.

4- Lalla Fatma N'Soumer 1ère femme algérienne résistante née en 1830 à Ouerdja et morte en 1863 à Tbalat.

5- Il existe une grande littérature sur le mouvement national algérien

Mr. M. Keddache « Histoire du Nationalisme algérien » S.N.E.D. 1980

Benjamin Stora « Histoire de l'Algérie coloniale » Edition Rahma 1996

Olivier Le Cour Grandmaison « Coloniser, exterminer », Ed.Fayard.

6- D. Djamila Amrane-Minne « Des femmes dans la guerre d'Algérie » Edition Ibn Khaldoun, 2004.

7- Zohra Drif « Mémoires d'une combattante de l'ALN, Zone Autonome d'Alger», Editions Chihab.2014.

8- C.N.R.A : Conseil national de la révolution algérienne : institution politico-militaire chargée de diriger la révolution algérienne, créé lors du Congrès de la Soummam en 1956.

-G.P.R.A. Gouvernement Provisoire de la République Algérienne annoncé à partir du Caire le 18/09/1958.

9- Belkacem Ould Mokhtar Hadjail «Le Chahid Mekkioui Mamoune

« Dar Ar-Rawafed Ibn Nadim 2016.