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TRANCHES DE (VRAIE) VIE

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Livres

Amar Imache. Le pionnier occulté. Essai de Mohamed Imache. Koukou Editions Barzakh, Alger 201,7 500 dinars, 110 pages



Né en 1985, il a eu un peu de chance puisque, en ces débuts des années 1900, quand s'ouvrent les premières écoles en Kabylie, le grand frère avait déjà treize ans et le cadet commençait à peine à apprendre à marcher. Ce sera donc lui qui, à cinq ans, ira à l'école publique... De plus, il fait déjà preuve d'intelligence, d'initiative et de réflexion, ce qui joue grandement en sa faveur, au lieu d'être affecté aux travaux des champs qui demandent beaucoup de bras.

Certificat d'études en poche (à Taguemount Oukerrouche), il ira travailler dans les champs de la famille et, surtout, comme ouvrier agricole dans les fermes de la Mitidja... C'est là, certainement, qu'il découvre l'exploitation et l'humiliation infligées par les colons et leurs contremaîtres, arrogants et menaçants. A la veille de la Première Guerre mondiale, âgé d'un peu plus de dix-huit ans, il émigre en France.

En février 1947, il revient au pays... laissant derrière lui une lettre d'adieu, véritable réquisitoire contre Messali, dont il dénonce le culte de la personnalité et la mégalomanie.

Dernière sortie, il crée le Parti de l'Unité Algérienne (se proposant, entre autres, de clarifier la religion musulmane et de combattre le fanatisme) qui échouera, assez vite, sous les attaques des fidèles du PPA-MTLD messaliste. Et, il rejoindra, à la veille de l'insurrection armée, lui le si radical, les rangs de l'UDMA. Plus de 30 années de lutte (s) avec, toujours, pour leitmotiv une Algérie indépendante.

Sans discontinuer. Depuis le jour où – déjà vieil émigré fort de 14 années d'«émigration interne et externe»- il a créé, en mars 1923, l'Etoile nord- africaine (Messali Hadj, arrivé à Paris en juin 1924, avait adhéré en 1925 au Parti communiste français où il devient permanent appointé jusqu'en 1927) dont le premier SG fut Hadj Ali Abdelkader (un «Arabe» de Tlemcen)... «sur un socle militant kabyle».

Avec de la prison, des interdictions (de réunions et du journal), les dissolutions (du parti), des menaces, l'incompréhension, la mise au chômage, le camp de concentration nazi, la maladie... Revenu au pays, et bien que quelque diminué physiquement, il contribue à la vie du village puis à la lutte de Libération nationale par ses encouragements et ses conseils... Il décèdera le 7 février 1960 à Ait Mesbah laissant une veuve et cinq enfants... En annexes de l'ouvrage, des extraits de ses quatre brochures... et sa lettre d'adieu aux Algériens résidant en France.

L'Auteur : Fils aîné de Amar Imache, né en 1949, enseignant en électronique (Université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou)

Extraits : «L'année 1930, qui marque le centenaire de la colonisation, est donc fêtée comme prévu. Tout le monde a festoyé, dansé, jubilé... L'humiliation atteint son comble : désormais l'indigène n'est évoqué que dans les plaisanteries ou présenté comme «objet de curiosité». Pendant ce temps, une autre frange d'indigènes, des indigènes de service définitivement soumis, étalent leurs démonstrations de loyalisme et d'allégeance à la France coloniale...» (p 25).

Avis : Itinéraire du père biologique du nationalisme algérien

Citations : «Un Parti sans journal est comme un enfant sans parents. Il ne survivra pas longtemps.» (Amar Imache, p 29) , «La critique est l'apanage de la politique. Sans la critique, on ne fera jamais rien de bon dans le monde puisque, malgré cela, on arrive, hélas ! à faire trop de mal» ( p 104, Extrait de la 3ème brochure), «Le monde est plein de loups à face humaine et trop de bergers font cause commune avec eux» (Extrait de la 4ème brochure),



Itinéraire d'un militant. Témoignage. Récit de Zahir Ihaddaden. Editions Dahleb, Alger 2017.  1 000 dinars, 255 pages.



Itinéraire d'un militant certes, mais aussi et surtout une galerie de portraits de (presque) tous ceux qui, parents et alliés, femmes et hommes, amis et autres, ont fait la famille et la tribu... puis l'armée (souvent anonyme) des combattants pour l'indépendance du pays... et, enfin, les Algériens aux commandes du pays. Des portraits et des moments accompagnés très souvent de descriptions de la vie quotidienne, celle de tous les jours, avec ses bonheurs et ses malheurs, ses courages et ses lâchetés, ses espoirs et ses déceptions.

Une première partie est consacrée aux «ancêtres», pour la plupart décédés mais que les «confidences» de l'auteur font revivre, nous replongeant, en même temps, dans un monde que les jeunes d'aujourd'hui ne peuvent pas connaître... le monde de nos propres «histoires» familiales et/ou tribales. Le style n'y «va pas par quatre chemins». Direct ! Je crois que sur les quelques centaines de livres lus, c'est le premier du genre... un genre qui fait ressentir une forte émotion due à une empathie certaine. Car la morale de l'histoire est là, bien présente : certes on était «heureux» au sein de sa communauté et de sa famille... mais le bonheur était bien triste tant la vie était difficile (surtout pour les jeunes) sous l'insupportable joug colonial.

La seconde partie est consacrée principalement au (long) parcours militant et professionnel de l'auteur. Un fleuve pas tranquille du tout et ses descriptions des hommes et des situations sont plus que parlantes ; durant la guerre et après. Avec, heureusement, des satisfactions, entre autres la réussite universitaire soit en tant que chercheur ou en tant qu'enseignant. Quelques révélations : Boumediène, militant au sein d'une cellule du PPA à El Katania de Constantine (p 164) / Abane Ramdane : «Il a été clair : la Révolution ne peut pas être l'œuvre des militants du PPA uniquement. Elle doit reposer sur toutes les organisations et sur le peuple dans son ensemble» (p 175) / Boussouf : «Je n'ai jamais eu avec lui une discussion prolongée. Mais il me semble qu'il était plein d'attention à l'égard des militants» ( p 191)/ La mésentente entre Abane et Boussouf (p 193)/ L'assassinat de Abane Ramdane (p 211)/ L'adhésion au PRS, la création de l'Association ‘Al Quiyam', Malek Haddad, Kateb Yacine... le parti Al Oumma avec B. Benkhedda. Une déception : lors d'une visite rendue à Messali Hadj résidant à Bouzaréah... «Un bel homme imposant... Il ne mettait que sa personnalité en évidence... J'avais l'impression d'avoir devant moi un marabout» (p 169).

L'Auteur : Né en 1929 à Timzeghra, un faubourg de Sidi Aïch (Bejaia), diplômé des médersa d'Algérie, licencié es-lettres (Alger), Docteur d'Etat en Sciences politiques (Paris), moudjahid, journaliste de «Résistance algérienne» puis d' «El Moudjahid» (historique ), haut fonctionnaire au ministère de l'Information et de la Culture puis au ministère de l 'Enseignement supérieur, Directeur de l'Ecole nationale supérieure de journalisme (Alger), Professeur d'université et chercheur spécialisé en histoire de la presse, auteur de plusieurs ouvrages en langue arabe et en langue française, éditeur... Décédé samedi 20 janvier 2018.

Extraits : «Toudja, à la différence de Sidi Aïch et de Taher, est un village berbère très ancien, perché au pied d'une haute montagne, à côté d'une grande forêt et aux abords d'une source abondante. En réalité, c'était le paradis terrestre» (p 117), «Je suis timide, réservé et je ne m'exprime pas beaucoup. Par conséquent, je communique peu, ce qui est un défaut majeur en politique. Je n'ai donc aucun avenir dans ce domaine» (p 160), «Pendant la Révolution, quand on perd le contact, il est difficile de le retrouver. Le cloisonnement de l'organisation du FLN, la clandestinité, ne permettent pas de le retrouver facilement «(p 184).

Avis : Le parcours exceptionnel d'un homme d'exception regroupant engagement, militantisme, compétence, grande écoute (et curiosité intellectuelle) et humilité. Un contenu assez intimiste qui aurait captivé bien plus si le contenant (surtout la mise en page avec un format plus proche du «poche» et une police de caractères moins «aérée») était plus attractif. Dommage ! Certainement l'urgence ?

Citations : «Boussouf était frivole, impulsif, même agité, mais ferme et décidé. Il avait la main sur tous les services et avait instauré une discipline de fer. On le disait cruel et sans état d'âme. Il ne discutait pas beaucoup avec le militants» (p.11), «La crise de l'été 1962 a créé un vide idéologique effrayant. Les antagonismes ont fait oublier à tout le monde et surtout au pouvoir en place, l'appel du premier Novembre et la plate-forme de la Soummam. C'est l'exercice du pouvoir qui semble intéresser les dirigeants.

Un vide idéologique s'est ainsi créé, laissant le champ libre à toutes les idéologies étrangères de s'installer... Tout, sauf ce qui est authentiquement algérien» (p 225), «Le doute est la base de toute modestie» (p 230), «Le style de Kateb (Yacine) n'est pas agressif, mais son imagination lui donne une force de persuasion» (p 231)



Les Hasnaoui, une entreprise citoyenne. Essai de Naïma Cherchem et Taïeb Hafsi. Casbah Editions, Alger 2017. 1 000 dinars, 254 pages



Il ne milite plus –depuis 20 ans- dans les organisations patronales... car estimant, quelque part, que les intérêts particuliers ne se sont pas assez (ou pas du tout) effacés devant l'intérêt général. Il est vrai que l'innovation entrepreneuriale tolère mal les embûches, tout particulièrement celles administratives et bureaucratiques. D'où, assurément, le choix de Brahim Hasnaoui... Un choix assez risqué mais qui, au fil du temps, a été assez payant. Aujourd'hui, le groupe (Groupe des Sociétés Hasnaoui, GSH), devenu une société par actions (SPA) en janvier 2008, est un véritable pôle d'excellence employant près de 4.500 employés, et regroupant 18 filiales spécialisées par métier dont 9 sociétés mixtes, auréolé d'une notoriété dépassant les limites de la région ouest du pays... Promotion immobilière (activité de départ, avec une SARL), exploitation de carrières, fabrication du béton, chimie de la construction, mortiers prêts à l'emploi, réhabilitation du vieux bâti, menuiserie bois et aluminium... développement agricole, traitement de l'eau, aquaculture, télécommunications... et un gros lot de certifications nationales et internationales ainsi que des partenaires de renommée internationale. Le démarrage n'a pas été aisé à la fin des années 70.

Un père («modèle moral», d'autant qu'«à cette époque, ce n'était pas la pratique religieuse qui était importante, mais le comportement moral») décédé à l'âge de 60 ans (en 1975) alors que le fils n'avait que 26 ans. Seuls legs : le caractère et la volonté... et une humilité quasi-religieuse. Un exemple : «Ainsi, à l'indépendance, alors que tout le monde se précipitait pour acheter à vil prix le patrimoine des Pieds noirs, il considérait cela comme une forme de vol et s'interdisait d'acheter la moindre chose...» Originaire de Sidi Ali Benyoub... une vie de famille marquée certes par la pauvreté mais heureuse, dans un environnement produisant un certain bonheur : un environnement recréé grâce à une passation de qualité entre les générations d'une même famille, certes plus large mais toujours aussi soudée... bien que «des sensibilités et des intérêts commencent à diverger»... ce qui nécessite, pour faire face aux défis du futur, une «nouvelle gouvernance de l'entreprise et de la famille» à travers «le développement d'une charte familiale, des mécanismes de gouvernance formalisés, la professionnalisation du management...».

Donc, pour revenir à Brahim H, le «patriarche», il y a d'abord l'école, puis le «probatoire «(première partie du bac, à l'époque), puis une formation (en 1969) de 2 ans en Génie rural, puis un emploi dans le secteur public... et, enfin, face aux difficultés et aux «pressions» (et Dieu sait qu'on en rencontre de toutes sortes, surtout des proches de décideurs), la grande aventure du «privé» va commencer... , d'abord dans le bâtiment, avec –malgré les difficultés et les embûches- des «success stories» dont le «Quartier Ryad» (à Oran) est le joyau. Il y a, aussi, la cité «Maqam Chahid» à Sidi Bel Abbès, l'hôpital anti-cancéreux à Sidi Bel-Abbès... Des succès, car évitant tous les défauts des projets officiels anciens avec leur «architecture du recul», leur «architecture inversée», leur «architecture du prestige» ou leur «architecture sans mémoire»., concepts qui, pour la seule ville d'Oran, donnent l' «image d'une ville entre son passé oublié et un présent incertain»

Les Auteurs : Ils ne sont pas à présenter puisque l'ouvrage comporte, ce qui est plus qu'original et, en même temps, inhabituel, dix-sept pages (p 237 à 254) concernant leurs parcours professionnels et universitaires... faisant (un peu) oublier leur sujet. Ajoutez-y la quatrième de couverture. L'art maîtrisé du marketing éditorial !

Extraits : «Dans leur souci de justice, les autorités algériennes ne se rendent pas compte des injustices qu'elles génèrent» (p 36), «Quand on a la volonté et l'ambition, rien n'est impossible. Et, malheureusement, en Algérie, c'est les deux valeurs qui manquent. Tout le monde, ici, veut vivre comme un riche mais sans effort. S'il n'y a pas l'amour de l'effort, s'il n'y a pas la volonté, s'il n'y a pas l'ambition, on ne peut pas réussir. C'est des valeurs qu'on doit inculquer aux jeunes depuis le jeune âge. Chez nous, arriver à vivre sans efforts, par la Qafza, est devenu une valeur» (Brahim Hasnaoui, p 201)

Avis : L'itinéraire familial et professionnel d'un homme (et de sa famille) en phase avec les valeurs saines de sa société... et la description d'une société réelle en grande partie en déphasage avec le modèle de gouvernance institutionnel.

Citations : «Le social et la lutte pour le pouvoir politique se mêlent alors dans des combats absurdes où tout le monde lutte contre tout le monde, et où tout le monde, sauf une infime minorité, finit par perdre» (46), «Le logement auquel tout le monde aspire est, en fait, une épreuve nouvelle qui, souvent, se révèle comme un nouveau cauchemar» (p 55), «Certains acteurs de l'Etat utilisent la crise de logement pour tenir le peuple en laisse. Tant que l'Etat promet, ça démontre au peuple qu'on s'occupe de lui. Créer de l'espoir permet de maintenir le système en place» (Brahim Hasnaoui, p 220), «Un peu de désordre est une indication de la qualité de l'activité économique. L'ordre total ou totalitaire, pour être clair, est la première source de paralysie» (p 235)

PS : Safia Kettou (Zohra Rabhi), la poétesse et écrivaine originaire de Ain Sefra, est morte tragiquement, il y a un peu plus de 29 ans, à l'âge de 44 ans. Elle était, aussi, journaliste de l'APS, à Alger, chargée, au niveau de la rédaction centrale, de suivre l'actualité Jeunesse et Culture. Personnellement (à l'époque DG de l'agence), j'ai beaucoup apprécié ses comptes-rendus et ses analyses. Elle a célébré, continuellement, la paix, la liberté, la mère et la terre et elle a dénoncé avec douceur, mais sans peur, la misère, l'injustice, l'exploitation et le racisme. Elle repose, aujourd'hui, à Ain Sefra, une ville qu'elle a tant chérie, aux côtés de Isabelle Eberhardt.