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Divergence franco-allemande: L'heure des bilans et des incertitudes

par Abdelhak Benelhadj

Le paysage politique occidental (Amérique du nord et Europe de l'Ouest) ne cesse de surprendre et d'étonner. Et même d'inquiéter. Les instruments d'information, d'anticipation et de contrôle semblent pris au dépourvu. Pourtant, les principaux lobbys de l'industrie, des services et des finances ont mis au point des protocoles dynamiques réactifs qui les mettent à l'abri des caprices populaires et des surprises que réservent quelques fois les impromptus de la démocratie représentative. Tout est à peu près entrepris au nom de libertés dont chacun mesure de plus en plus l'exiguïté de l'espace dans lequel il peut s'exercer.

Personne n'avait sérieusement prévu un Brexit. B. Obama s'était déplacé exprès en juin dernier avertir les Britanniques de ce qu'il en leur coûterait de rompre avec le Continent : le rôle qui lui était dévolu depuis la fin de la Première Guerre dont on commémore le centenaire. La Grande Bretagne (Ô ironie !) est aujourd'hui dirigée par un Premier Ministre qui avait voté pour le maintient du Royaume Uni dans l'Union.

Personne n'avait vu venir au Bureau Ovale un cow-boy milliardaire facétieux, usant de Twitter comme d'une mitrailleuse qui flingue à tout va, court-circuitant les convenances bien huilées des primaires et des présidentielles américaines.

Tous les observateurs avertis, et Dieu seul sait le nombre d'experts en tout genre dont les plateaux de télévision français étalent les compétences, prévoyaient un Juppé au premier tour et un Juppé au second, avec une désagrégation à terme du Parti d'Epinay avec un Montebourg pour fossoyeur en chef.

Personne n'a vu venir un Fillon (aujourd'hui « Canardé »), ni un Macron (que les « experts » tenaient pour une baudruche). L'arrivée d'une Marine Le Pen commence à devenir une hypothèse vraisemblable. Et chacun se plaît à aimer et à souhaiter de nouvelles « surprises »…

La situation appelle aux bilans d'abord parce que l'on est à la fin d'une année et au début de la suivante. Les chiffres tombent les uns après et les autres et l'on peut se faire une idée de l'exercice écoulé et tirer des conclusions.

La situation est aussi, comme on le voit, aux bilans parce l'on est à la croisée des mandatures. Elu en novembre 2016 le président américain vient de prendre les leviers de commande de son pays et l'on voit peu à peu émerger les axes de la politique qu'il veut mettre en œuvre.

La situation européenne sera attentive aux résultats des échéances électorales majeures : Aux Pays-Bas à la mi-mars, en France au printemps, en Allemagne en automne.

Notons au passage que les élections législatives et présidentielles au cours de cette année sont organisées au Libéria, en Equateur, en Iran, en Hongrie, en Somalie, en Inde… et en Algérie passent totalement inaperçues et mériteront peut-être un entrefilet dans la énième page des journaux.

Un mythe : le «couple franco-allemand»

Les Français, prisonniers de l'histoire, en sont restés à 1945 confortés par la politique gaullienne face à la présence américaine en Europe. Le chancelier Adenauer et son homologue français y trouvaient chacun son compte. Toutefois, le Général de Gaulle ne se faisait aucune illusion sur ses marges de manœuvre. Jamais la France n'aurait pu constituer ni même initier une alternative militaire à l'OTAN. Seulement un contrepoids politique mineur mais décisif. La bombe française avait le même objectif : doter Paris d'un crédit diplomatique et d'une « présence médiatique » que le contexte international plutôt hostile aux campagnes militaires US créditait d'une autonomie dont les pays otanisés étaient dépourvus. Si on y ajoutait l'éloquence à la geste gaullienne, la « grandeur » française compensait largement l'objective modestie de la taille.

Malheureusement, les successeurs ont confondu les moyens et les fins. D'où les réveils douloureux quelques décennies plus loin. C'est d'autant plus ardu qu'ils ne disposent plus ni des uns ni des autres.

Aujourd'hui additionnées, l'Allemagne et la France produisent globalement 50% du PIB de la zone euro et représentent 43% de sa population. Le reste se répartit entre les 17 autres membres de l'Euroland.

Mais ces chiffres sont trompeurs. Et le deviennent de plus en plus. Ils suggèrent une symétrie qui n'est plus de mise. Les principaux indicateurs du tableau de bord de l'économie française sont au rouge. Et pas seulement en 2016.

Commerce extérieur

FRANCE. Depuis 2003, la balance commerciale est continûment déficitaire. En 2016, le déficit s'est aggravé, de l'ordre de 50 Mds€. En 2012, Nicole Bricq, la ministre du Commerce extérieur de Jean-Marc Ayrault, visait l'équilibre de la balance commerciale des produits manufacturés en 2017. Cet objectif est à l'évidence à oublier.

De l'autre côté du Rhin, la situation s'inverse. Quand la France bat des records de déficits, l'Allemagne bat des records d'excédents, et pas seulement dans le domaine du commerce.

ALLEMAGNE - L'excédent des comptes courants allemands (solde commercial et des services) inscrit un nouveau record en 2016 à 297 Mds$ (278 Mds€), dépassant ainsi celui de la Chine pour devenir le plus élevé au monde, annonce l'institut d'études économiques munichois Ifo. Il dépasse aussi le solde de 2015 : 271 Mds$.

Certes, un tel montant équivaudrait à 8,6% du produit intérieur brut (PIB) et dépasserait donc largement le plafond de 6% recommandé par la Commission européenne.

Les réserves d'or allemandes, évaluées à environ 130 milliards de dollars, sont les deuxièmes plus importantes au monde, après les Etats-Unis. L'Allemagne détient à peu près deux fois plus d'or que la Chine, selon le Conseil mondial de l'or (World Gold Council).1

Contrairement aux slogans faciles, politiquement rentables, régulièrement rapportés dans les médias, ce n'est pas avec les pays émergents et la concurrence de leurs bas salaires qu'il faudra en rechercher les causes des déficits hexagonaux. Le commerce français est centré sur l'Europe vers laquelle vont 60% de ses exportations et avec laquelle elle réalise l'essentiel de son déficit. Le problème de la France est en Europe, ni en Chine, ni en Inde, ni en Afrique. Même si la France a été remplacée par les Etats-Unis comme premier importateur de produits allemands.

La part des exportations françaises de biens et services dans celles de la zone euro a ainsi reculé à 13,4% l'an passé, soit 0,2 point de moins qu'un an plus tôt. Par comparaison, elle se situait à 17,0% en 2000, un niveau qui, s'il s'était maintenu, signifierait que les exportations de la France seraient supérieures de 170 milliards d'euros à leur montant actuel. (Reuters le L. 30/01/2017 à 10:28)

La compétitivité-coût à la compétitivité-prix

A écouter les patrons français préoccupés par le « coût élevé » du travail et la fiscalité, on en arriverait à penser que les salaires, les « charges » sociales et fiscales brident leur créativité, dégradent leurs résultats, réduisent leurs investissements et détériorent les comptes extérieurs du pays. En un mot, cela pousse, à leurs corps défendant, à la délocalisation et à la fuite des compétences.

C'est vrai que ces plaintes sont perpétuelles, invariables et universelles, sous toutes les latitudes. Le problème est que toutes ces contraintes sont très relatives.

La France connaît un taux de chômage structurellement élevé. Et malgré la législation du travail sans cesse assouplie ces conditions ne sont pas favorables aux salariés ainsi limités dans leurs capacités de négociation. Le partage de la valeur ajoutée, les trente dernières années, est plutôt en faveur des taux de marge. Et c'est surtout sous le régime socialiste que les taux de salaire ont le plus souvent baissé.

La compétitivité-coût de la France s'est améliorée ces dernières années grâce à la mise en place du crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE) et des baisses de charge des entreprises, généreusement octroyées sans contreparties ni conditions. Comme à l'époque de Yvon Gattaz (président du CNPF entre 1981 et 1986, père du président actuel du MEDEF,) qui avait exigé et obtenu la disparition de l'autorisation préalable administrative de licenciement, contre la promesse de création de 400 000 emplois dont personne n'a vu la couleur…

Sur la seule année 2016, le coût salarial unitaire a augmenté en France de 0,9%, contre 1,3% en moyenne dans la zone euro et 1,9% en Allemagne. Les écarts sont encore plus marqués sur la période 2012-2016 : +0,8% en France contre +3,7 % en moyenne dans la zone euro et +9,1 % en Allemagne).

Comme on peut le constater dans le tableau joint ci-après, le coût différentiel du travail entre l'Allemagne et la France n'empêche pas la première économie européenne d'avoir un taux de chômage inférieur de moitié à celui de sa voisine.

Il est vrai que la structure de l'économie allemande est bien différente. Les services à l'industrie, notamment - grâce ou à cause - des lois Hartz, alors directeur du personnel de Volkswagen, entre 2003 et 2005, sous le mandat du chancelier Gerhard Schröder (SPD), ont été plutôt sacrifiés. Le statut et le travail des femmes, dans une certaine mesure aussi.

Ce qui n'arrange pas un vieillissement de la population qui ne saurait être entièrement compensé par une généreuse ouverture des frontières allemandes à l'émigration.

Autre comparaison : le un nombre d'entreprises françaises exportatrices est trop faible - 120.000 - contre le double en Italie et le triple en Allemagne.

Déjà en 2013, la France reculait dans le classement de la compétitivité du Forum économique mondial (WEF), passée à la 144e place mondiale pour ses pratiques d'embauche et de licenciement, à la 135e sur les relations sociales dans l'entreprise et à la 127e sur l'effet de la fiscalité sur les incitations à travailler. (Reuters le mercredi 04/09/2013 à 19:43)

Cette situation a une conséquence paradoxale : en l'état actuel de l'industrie et des règles commerciales en vigueur, l'hypothèse d'une (bien improbable) augmentation significative des salaires des Français ne peut être envisageable sous peine d'induire un creusement du déficit extérieur par l'importation aussi bien de biens de production que de biens de consommation que les entreprises françaises ne produisent plus (tout au moins pas en France).

Désindustrialisation. Cette situation est le reflet comptable de la détérioration des parts de marché. Selon l'Insee, la part de marché des entreprises pour les biens est tombée de 5,1% des échanges mondiaux en 2000 à 3,1% en 2015.

Selon COE-Rexecode, la baisse des parts de marché est fortement corrélée avec le recul du poids de la valeur ajoutée manufacturière française dans la valeur ajoutée manufacturière de la zone euro. Celui-ci a encore légèrement diminué en 2016, pour s'établir à 13,4%, un nouveau plus bas jugé « inquiétant » (contre 17,3% en 2000 et 15,1% fin 2012).2

Ainsi portée par ses exportations l'Allemagne connaît une croissance de son PIB en 2016 en hausse de 1,9%. 1.1% seulement en France. Compte tenu des taux de croissance de la productivité, en dehors d'une politique sociale (limitée par des déficits et un endettement sévèrement bloqué par Berlin via Bruxelles) et d'une savante présentation des statistiques, le taux de chômage restera durablement élevé en France.

Déficit et endettement

Alors que la France peine à réduire sous les 3% ses déficits budgétaires (Etat, collectivités territoriales, sécurité sociale) le gouvernement allemand, sous le contrôle de la cour de Karlsruhe, a constitutionnalisé la « Règle d'or » et s'interroge sur l'affectation de ses surplus budgétaires. A huit mois des élections, les politiques hésitent : réduire l'endettement et/ou les impôts (CDU) ou accroître l'investissement public. « Nous montrons que l'on peut faire les deux » déclare un membre du gouvernement.

Pendant que le gouvernement français se réjouissait que le déficit budgétaire 2016 prévu à 72,3 Mds€, n'avait été « que » de 69,9 Mds€, l'Allemagne annonçait un excédent budgétaire de 6,2 milliards d'euros l'an passé, après 12.1 Mds€ en 2015 (0.7% du PIB).

F. Fillon, empêtré dans une étrange campagne présidentielle, fait à son tour des promesses : « Mon objectif est de corriger cela et d'être aussi proches que possible de 3% en 2018 avec un objectif de zéro déficit en 2022 » soit dans 5 ans… (AFP le L. 23/01/2017 à 19:44)

Ce qui est vrai du déficit l'est tout autant de l'endettement. L'un fabrique l'autre.

- Image internationale abîmée, prestige international dégradé (avec multiplication d'actes terroristes sur le territoire français, ce qui en réduit l'attractivité - notamment touristique - pour les investisseurs étrangers).

« Aux Etats-Unis, le concept de guerre a été introduit pour les actes de terrorisme », tout comme en France, estime Christian Tuschhoff, expert des questions de terrorisme international à l'Université Libre de Berlin. Rien de tel en Allemagne. D'une part il s'agit de ne pas attiser les peurs, souligne le président du gouvernement de Saxe-Anhalt, Reiner Haseloff. « Nous ne sommes pas en guerre (...) et nous ne laissons pas les salafistes amener une guerre dans notre pays », a-t-il dit au journal Mitteldeutsche Zeitung. (AFP le V. 23/12/2016 à 10:26)

La discrétion allemande est souvent confondue à Paris avec l'inaction. C'est vrai que Berlin a refusé d'intervenir dans les conflits où se précipitent Français et Britanniques sous la (discrète conduite américaine). Refus d'attaquer la Libye ou la Syrie.

Les Allemands participent cependant aux efforts et aux dépenses militaires qui lui sont peu ou prou imposés dans le cadre de l'OTAN auxquels elle ne peut se soustraire. Mais elle en tire parti sur le plan industriel parfois mieux que leurs voisins français.

La France abandonne la fabrication du Fusil d'Assaut de la Manufacture d'Armes de Saint-Etienne (Famas), l'arme des troupes de l'armée française depuis le début des années 1980. Il sera remplacé par le HK 416, un modèle fabriqué par Heckler und Koch, une société allemande. Un marché de 400 millions d'euros.

Plus récemment, c'est l'allemand ThyssenKrupp Marine Systems qui a été préféré au français DCNS par l'armée norvégienne pour la fourniture de sous-marins à ce pays.

Si on laisse de côté la composante nucléaire, le budget de la défense allemande 2017 : 37,005 Mds d'euros, contre 32,69 Mds en France.

La France ne pèse pratiquement plus dans les conflits internationaux. Elle est écartée des tractations dans le conflit syrien désormais laissé aux Turcs et au Russes et Ukrainien où le format Normandie se réduit à des échanges entre A. Merkel et V. Poutine.

Il en est de même pour la Palestine où désormais, déjà sous B. Obama, le dossier est devenu une affaire exclusivement israélo-américaine. Quand on évoque la France en Israël, la plupart des Israéliens et des Palestiniens haussent les épaules… par compassion ou par dépit.

Démonstration : qualifiée d'inutile et de contreproductive, Israël a refusé de participer à la « conférence pour la paix » organisée à Paris en grandes pompes le 15 janvier dernier.

Toutes ces questions sont en stand bye en attendant de voir plus clair dans la politique étrangère du nouveau président américain qui s'applique à brouiller les cartes et à se clamer « imprévisible ».

Instabilité politique intérieure

A chaque élection depuis 1988, les Français changent de pilote à chaque échéance, à la différence de l'Allemagne où Mme A. Merkel fait partie du club très fermé des chefs d'Etat régulièrement réélue. Elle est aux affaires depuis 2005 et sera sans aucun doute reconduite en septembre prochain)

Hors micros et caméras, une lutte souterraine oppose Français et Allemands.

Des Allemands n'ont plus qu'une confiance très limitée en leurs partenaires qui ne tiennent pas leurs engagements et abusent des dépendances mutuelles intra-européennes. Un peu perfides ils susurrent (assez fort cependant pour être entendus) : « les Français veulent voyager en Première avec un billet de seconde » et avancent que les taux d'intérêt appliqués aux Français seraient sans doute plus élevés si la France n'était pas dans l'UE cautionnée par l'Allemagne. Ils sourient poliment quand ils entendent des Français bomber le torse et menacer de quitter l'Euroland ou l'Union…3

« Il y a deux styles de politique en Europe : l'allemand et le romantique », assène dans un entretien l'économiste Bert Rürup, « nous les Allemands nous aimons les règles, (...) un Français attrape des boutons quand il entend le mot ».

La situation est plus grave qu'il n'y paraît. Les partis extrémistes expriment tout haut ce que d'autres taisent : « Nous pouvons avoir une monnaie commune avec les Pays-Bas, l'Autriche, la Finlande ou les Etats baltes. Ils ont la même culture de la stabilité que nous. Mais les Français en ont une autre, sans parler des Italiens, Espagnols, Portugais et des Grecs. Ils ne veulent pas entendre parler d'austérité », estime le co-président du parti populiste allemand AfD, Jörg Meuthen, dans une interview au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung. « Personne ne veut expulser la France. Mais la France est naturellement un problème politique » dans la zone euro, renchérit le vice-président de l'AfD Alexander Gauland dans le même entretien. (AFP le D. 24/04/2016 à 15:41)

Il n'y a qu'un quotidien français pour oser titrer « La grande angoisse de l'industrie allemande » et, faisant mine de s'interroger interprétant à sa manières les conjectures allemandes, il se demande : « Et si l'industrie allemande était à l'aube de son déclin ? Et si cette formidable machine à produire et à exporter, enviée et sûre de son modèle, était en perte de vitesse, en train de perdre le contact avec la marche de l'économie mondiale ? » (Le Monde, D. 05/02/2017 à 17:54)

Avec un titre similaire en 2014 (« Le chant du cygne de l'économie allemande »4), l'AFP faisait écho aux spéculations pessimistes de l'économiste allemand Marcel Fratzscher. En vain.

En cette année électorale, à l'adresse de certains pays qui croient résoudre leurs problèmes en sortant de l'euro (suivez son regard…), M. Draghi président de la Banque centrale européenne (BCE) leur a répondu ce 02 février : « Les pays qui ont mis en oeuvre des réformes n'ont pas besoin d'un taux de change flexible pour parvenir à une croissance durable ». « Si la croissance de la productivité d'un pays est faible à cause de problèmes structurels profondément enracinés, le taux de change ne peut pas être la solution. » (Reuters le J. 02/02/2017 à 16:14)

La situation est d'autant plus préoccupante que l'économie française avait bénéficié d'un certain nombre d'avantages dont elle semble ne pas avoir tiré parti.

- Taux d'intérêt très faibles, ce qui réduit les coûts de son endettement (premier poste budgétaire après l'enseignement)

- Euro très compétitif vis-à-vis du dollar, avantageant la compétitivité-prix des produits français à l'exportation et réduisant d'autant celle des produits importés.

- Chute des cours des matières premières entamées à l'été 2014 avec un prix du baril de pétrole très bon marché, dont l'augmentation au second semestre a été très modérée.

- Taux de croissance plus élevé en Allemagne qu'en France, ce qui aurait permis à la France d'améliorer son solde extérieur avec son voisin

Il est à craindre que ces conditions favorables ne puissent se présenter à nouveau.

- Les taux d'intérêt remontent aux Etats-Unis et à terme augmenteront en Europe. En outre, les marchés (contrairement au mythe qui justifie la rémunération du capital au regard du risque de son investissement) répugnent à en prendre le moindre et le font payer à leurs clients par une augmentation de leurs taux.

- Les Allemands critiquent le QE pratiqué par la BCE (des dizaines de milliards d'euros sont mis sur le marché chaque mois pour aider, via les banques, les pays déficitaires) et les épargnants allemands, plutôt âgés, veulent améliorer la rentabilité de leurs avoirs en vue de leur retraite.

- Le Brexit entraîne la chute de la livre sterling ce qui ne conviendra pas à un solde franco-britannique, un des rares postes excédentaires du commerce extérieur français.

Tout le monde diverge

En février 1992 a été signé le Traité de Maastricht. Pour l'essentiel, trois critères ont été fixés pour faire converger les économies européennes afin de les doter d'un instrument de compte commun et unique. C'est pourquoi on parla de « critères de convergence ». Ils portaient sur l'inflation, le déficit budgétaire et l'endettement. C'est sur cette base que devait être instituée la BCE (Banque centrale Européenne) pour administrer l'euro. L'examen ci-dessus de la situation franco-allemande montre que non seulement les économies ne se rapprochent pas mais elles divergent gravement.

Le plus alarmant en effet demeure la situation en Europe où derrière la divergence franco-allemande ont voit se confirmer une divergence plus grave qui menace l'Union dans son ensemble et risque de remettre en cause une laborieuse construction au moment où les Européens commémorent le 60ème anniversaire du Traité de Rome.

Certains diront que le vers était dès le départ dans le fruit et dans les fondations.5

La France n'est pas seule à souffrir d'une monnaie incompatible avec ses modes traditionnels de régulation. La situation de l'Italie, rongée par l'économie informelle, l'endettement, les déficits, le vieillissement de la population, l'arrivée massive de réfugiés du sud et de l'est de la Méditerranée, fuyant les guerres, le réchauffement climatique et la misère, l'instabilité politique… est encore plus préoccupante. La participation à l'euro la prive d'un des mécanismes fondamentaux dont elle usait pour rétablir régulièrement ses comptes : la dévaluation compétitive de la lire.

Même constat à propos de l'Espagne et la peseta, le Portugal et l'escudo… C'est encore plus flagrant avec la Grèce et sa drachme6.

Nous sommes à la veille de ruptures inquiétantes. Après l'effondrement de l'ex-URSS, ce n'est pas seulement la stabilité et la continuité de l'UE qui est en cause. Un peu partout en Europe ce sont les nations qui menacent d'éclater. Il faut bien le reconnaître quels qu'aient pu être ses défauts ou ses insuffisances, l'utopie européenne à réaliser à l'échelle continentale l'incapacité des nations à unir les peuples antagonistes qui les composent. Corrélativement, l'effondrement de l'Union Européenne sonnera le glas des nations et réveillera de terribles adversités qui ont endeuillé l'histoire du continent.

Les Européens ironisent souvent sur les pays du Tiers-monde, rappelant à quel point depuis 1945, la plupart d'entre eux sont des entités politiques artificielles et circonstancielles dont l'existence est directement liée aux empires coloniaux. Comment comprendre autrement à quel point les Etats africains et les institutions continentales tiennent aux « frontières héritées de la colonisation » ?

Les Européens oublient combien la plupart de leurs Etats sont des bricolages géopolitiques à peine moins récents que ceux dont ils se gaussent.

En Espagne après l'autonomie des régions, c'est l'indépendance qui est réclamée, notamment en Catalogne ou au Pays basque. En grande Bretagne, à la faveur du Brexit, l'Ecosse prépare un nouveau référendum qui menace le vénérable Union Jack (1606) et en Irlande les plaies de la guerre civile entre IRA et Orangistes à peine fermées sont sur le point de se rouvrir.

Il est probable que sans l'Union Européenne et l'OTAN la Belgique aurait sans doute éclatée entre Flandre et Wallonie. Les souvenirs de la crise des Fourons (2006) sont encore frais dans les mémoires. Jamais l'Italie n'a réussi le rêve de Risorgimento du comte de Cavour. Entre Piémont, Lombardie, Sardaigne, Sicile, Toscane… les ancestrales principautés italiennes n'ont jamais parvenu à fabriquer une unité nationale.

Un peu plus loin la Moldavie roumaine regarde de l'autre côté de la frontière, les Macédoniens cogitent s'interrogent encore… L'ex-Yougoslavie du maréchal Tito est un confetti de ruines. La Tchéquie et la Slovaquie se sont d'abord séparés pour rejoindre l'Union. La Georgie a perdu l'Abkhazie et l'Ossétie du sud, l'Ukraine le Donbass et la Crimée… Combien de fois la Pologne a disparu des cartes de géographie européennes ?

Plus loin encore, en Afghanistan, en Irak, en Libye… les « libérateurs » occidentaux de ces pays ont fait disparaître le concept même d'Etat et s'acharnent à l'accomplir dans une Syrie réduite en cendres.

A la faveur de l'effondrement de l'Union Soviétique, les Européens ont ouvert la boîte de Pandore. L Traité de Maastricht a fait passer discrètement par Bruxelles ce que les citoyens européens ont refusé dans chacun d'entre eux. Et cela sans un vote démocratique, comme cela fut le cas pour le Traité de Lisbonne que les « élites » ont subrepticement ratifié. L'union et la coopération semblent dédaignées au profit du chacun pour soi, de la compétition et de la concurrence. Affrontements dont l'histoire nous entretient abondamment.

C'est ainsi que l'on passe de la guerre économique à la guerre tout court.

Entre Français et Allemands, le score est, chacun le voit bien, sans appel.

Notes :

1- Un peu plus de 40% de ces réserves, constituées après la Seconde Guerre mondiale, sont détenues dans les sous-sols de la Bundesbank à Francfort, et à peu près autant dans les coffres de la Réserve fédérale (Fed) aux Etats-Unis. (Reuters le mercredi 27/01/2016 à 17:58)

2- La Tribune, mercredi 21/12/2016, 15:06

3- Lors de la signature de la capitulation allemande le 08 mai 1945 à Berlin, le Generalfeldmarschall Wilhelm Keitel avait été surpris de voir le général J. De Lattre de Tassigny à Postdam aux côtés des alliés (alors que ceux-là mêmes n'avaient prévu ni leur présence ni leur drapeau hâtivement improvisé). « Ah ! Il y a aussi des Français ! Il ne manquait plus que cela ! », s'était-il exclamé. Comment ne pas comprendre la révérence rendue par les Français à Charles de Gaulle… ?

4- AFP le S. 27/09/2014 à 14:26

5- Lire : J.-P. Chevènement (2006) : La faute de M. Monnet. La République et l'Europe. Fayard. L'idée républicaine, Paris, 148 p.

6- Cf. A. Benelhadj : «Les enjeux géopolitiques de la dette grecque» (Le Quotidien d'Oran 04 et 05 juillet 2015). « Grèce européenne dans une Europe germanique » (Le Quotidien d'Oran 20, 21 et 22 juillet 15).