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TRANSITIONS EN PERIL

par M. Saadoune

Le deuxième anniversaire du début du mouvement de contestation politique qui a abouti à la chute de Hosni Moubarak a été sanglant en Egypte, au moins 40 morts et des centaines de blessés. Entre le hooliganisme ultra-violent qui a flambé à l'annonce de la condamnation à mort de 21 personnes pour leur implication dans l'affreux massacre d'un match de football en février 2012 et les manifestations politiques de rejet du gouvernement des FM, ce bilan illustre, une fois de plus, le caractère éminemment difficile et risqué de la transition en Egypte.

Le Conseil de la défense nationale - présidé par Mohamed Morsi - envisage d'instaurer l'état d'urgence et le couvre-feu dans les régions qui ont été le théâtre de violence tout en appelant à un «large dialogue national» sous la supervision de personnalités indépendantes pour résoudre les divergences politique et garantir des législatives crédibles et transparentes. Ce retour à l'état d'urgence - dans lequel l'Egypte a été longtemps maintenue de l'assassinat de Sadate à la chute de Moubarak - est un mauvais signe. Le passage «en force» de Mohamed Morsi qui a consisté à aller vers le référendum sans rechercher un consensus sur le projet de loi fondamentale ne passe pas. L'appel à des «personnalités indépendantes» pour superviser un dialogue national arrive après coup, alors que cela aurait pu être un recours pour rechercher un consensus sur le texte constitutionnel.

Mohamed Morsi, dont l'élection n'est pas contestable, a trop rapidement fait usage de l'autoritarisme traditionnel de l'Etat égyptien alors qu'il est, justement, une source de problème. Le président égyptien a cru que le passage en force - qui a été validé par le référendum - créerait une situation nouvelle et dépasserait le blocage. En réalité, il n'a fait qu'apporter une brique de plus au blocage politique. Le FSN (Front du salut national) qui rassemble les forces d'opposition envisage désormais la possibilité de boycotter les prochaines législatives. Il a appelé, pour le vendredi prochain, à une grande manifestation au cas où Mohamed Morsi refuse ses principales revendications : révision de la Constitution, constitution d'un gouvernement de salut national, limogeage du procureur général et imposer à l'organisation de Frères musulmans de se conformer à la loi.

Cette polarisation politique entre deux camps - alors que l'armée reste, en dépit des affirmations de ses dirigeants, dans une posture d'attente - s'ajoute à une situation sociale et économique éprouvante. Une conjonction de facteurs négatifs qui font une transition égyptienne à haut risque. La crise risque de s'aggraver à moins que Mohamed Morsi arrive à transcender son statut d'islamiste pour celui de chef d'Etat qui œuvre à rétablir un consensus minimal pour que la transition se déroule avec le moins de dégâts possibles. Tant que l'idée d'un partenariat politique - qui ne veut pas dire confusion - ne s'établit pas pour fixer les règles du jeu politique et le champ des libertés, ce sera la logique autoritaire qui s'impose et qui suscite des rejets violents. Y parvenir demande un grand effort politique et beaucoup d'imagination.

Cela n'a rien d'une partie facile comme le montre la situation d'impasse en Tunisie où la Constituante ne parvient pas à dégager un compromis sur la nouvelle loi fondamentale. Une situation qui doit faire sens pour l'Algérie qui a raté sa transition au début des années 90 du fait de la conjonction entre crise économique et sociale (chute des prix du pétrole), montée de l'islamisme et la forte inertie du système. La relative aisance financière dans laquelle se trouve notre pays est en théorie propice à une vraie transition - sans triche - vers une autre République. Notre histoire et celle qui se déroule en Egypte et en Tunisie nous rappellent qu'il est plus judicieux de réformer en temps «d'aisance» que pendant la crise. Le problème en Algérie est qu'on ne parle de réformes que quand il est presque trop tard. Et pourtant, l'Egypte nous redit en partie notre propre histoire…