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Algérie : Pour une doctrine climatique nationale
par El Habib Ben Amara* Gouverner
les cycles naturels au service de la souveraineté
Le changement climatique n'est plus une variable environnementale parmi d'autres : il redessine les équilibres économiques, sociaux et stratégiques des nations. Dans l'espace méditerranéen, zone de vulnérabilité climatique accrue, les tendances récentes sont claires : hausse des températures, stress hydrique prolongé, épisodes pluvieux intenses et pression croissante sur les systèmes agricoles. Pour l'Algérie, pays à forte composante aride et semi-aride, cette réalité ne se limite pas à un défi écologique : elle touche directement la souveraineté hydrique, alimentaire, énergétique et territoriale. La réponse ne peut être sectorielle. Elle exige une approche intégrée, articulant mobilisation des ressources, modernisation agricole, diversification énergétique et aménagement du territoire au sein d'une doctrine nationale cohérente, capable d'anticiper plutôt que de corriger, de protéger plutôt que de réparer, et de structurer plutôt que de fragmenter. Le XXIe siècle sera celui des nations capables de gouverner les cycles naturels avec intelligence, méthode et constance. L'Algérie possède les ressources humaines, territoriales et technologiques pour inscrire cette ambition stratégique dans la durée. Un enjeu stratégique global La souveraineté au XXIe siècle ne se limite plus aux dimensions militaires ou économiques traditionnelles. Elle inclut désormais : - la capacité à sécuriser l'eau, - la résilience des sols agricoles, - la stabilité des infrastructures, - l'autonomie énergétique, - l'équilibre des territoires. Dans ce contexte, les investissements engagés par l'État algérien - développement du dessalement, modernisation hydraulique, soutien à l'agriculture, déploiement des énergies renouvelables - constituent des fondations solides. Il s'agit désormais d'inscrire ces actions dans une architecture stratégique cohérente, anticipant avec précision les trajectoires climatiques pour les décennies à venir.. De la gestion sectorielle à l'intégration systémique Une doctrine climatique intégrée repose sur un principe simple : Les cycles naturels sont interconnectés. L'eau, le sol, la végétation, l'énergie et l'aménagement urbain forment un système unique. Agir sur un élément influence les autres. Par exemple : - Un sol vivant augmente l'infiltration de l'eau. - Une meilleure infiltration réduit les inondations. - Moins d'inondations diminue les coûts d'infrastructure. - Une végétalisation adaptée réduit les îlots de chaleur. - Une meilleure gestion énergétique limite la pression sur les ressources. La cohérence stratégique consiste à aligner ces dynamiques. La sécurité hydrique : au-delà de la mobilisation L'Algérie a considérablement renforcé ses capacités de mobilisation de l'eau à travers barrages, transferts et stations de dessalement. Mais la résilience hydrique repose également sur : - la recharge des nappes, - la gestion intelligente des eaux pluviales, - la préservation des bassins versants, - la modernisation de l'irrigation. Dans les régions oasiennes et montagnardes, des savoirs traditionnels ont historiquement intégré la logique de ralentissement et d'infiltration de l'eau. Leur valorisation, combinée aux technologies modernes, renforce l'efficacité des investissements nationaux. La souveraineté hydrique devient ainsi un équilibre entre infrastructure lourde et gestion territoriale fine. - La souveraineté alimentaire et la santé des sols La sécurité alimentaire dépend autant des volumes produits que de la stabilité des systèmes agricoles. Les projections climatiques invitent à : - adapter les variétés culturales, - renforcer l'efficience de l'irrigation, - préserver la fertilité biologique des sols, - diversifier les productions selon les zones agro-climatiques. Un sol dégradé réduit la capacité de stockage d'eau et fragilise les rendements. Un sol vivant constitue une assurance naturelle. L'intégration du climat dans la politique agricole nationale permet d'accroître la productivité tout en consolidant la durabilité. L'énergie et la transition maîtrisée L'Algérie dispose d'un potentiel solaire parmi les plus importants au monde. La diversification énergétique : - renforce l'autonomie stratégique, - réduit la pression interne sur les ressources fossiles, - ouvre des perspectives industrielles et technologiques. La transition énergétique, dans le contexte algérien, ne relève pas d'une rupture brutale. Elle s'inscrit dans une logique progressive et maîtrisée, compatible avec les priorités nationales de développement. Les villes face au climat futur Les centres urbains concentrent population, infrastructures et activité économique. L'adaptation climatique urbaine implique : - une gestion intégrée des eaux pluviales, - la création d'îlots de fraîcheur, - l'amélioration de l'efficacité énergétique des bâtiments, - une planification territoriale intégrant les projections climatiques. L'anticipation réduit les coûts futurs et protège les investissements publics. Intégrer le climat dans la décision publique Une doctrine climatique intégrée suppose : - des évaluations d'impact climatique systématiques pour les grands projets, - des indicateurs nationaux de résilience, - une coordination intersectorielle renforcée, - un appui scientifique structuré. La recherche universitaire, les centres d'expertise et les institutions techniques constituent des partenaires essentiels. L'intégration scientifique renforce la qualité de la décision publique. Une opportunité économique et sociale La résilience climatique génère : - des emplois qualifiés, - des opportunités industrielles, - un développement rural stabilisé, - une montée en compétence technologique. L'agroécologie, la gestion hydrique intelligente, l'énergie solaire, la cartographie climatique ou la modélisation hydrologique constituent des filières d'avenir. La transition climatique devient ainsi un levier de croissance. Structurer une doctrine climatique intégrée ne signifie pas ajouter une politique supplémentaire. Cela signifie organiser la cohérence de l'ensemble. Conclusion Les nations les plus stables au XXIe siècle seront celles qui sauront anticiper les trajectoires climatiques, adapter leurs infrastructures, préserver leurs sols, sécuriser leur eau et moderniser leur énergie. La stabilité ne sera plus seulement économique ou sécuritaire : elle sera écologique et structurelle. L'Algérie dispose d'atouts décisifs pour inscrire cette stabilité dans la durée : un territoire vaste et diversifié, un potentiel solaire exceptionnel, une tradition hydraulique éprouvée et une expertise technique consolidée. Le changement climatique redéfinit le cadre stratégique. Pour l'Algérie, il ne s'agit pas seulement de s'adapter, mais d'organiser durablement la souveraineté. La mobilisation hydrique, la modernisation agricole, la diversification énergétique et l'aménagement territorial constituent déjà des bases solides. Les articuler au sein d'une doctrine intégrée permet d'anticiper plutôt que corriger, de protéger plutôt que réparer et de structurer plutôt que fragmenter. Le XXIe siècle appartiendra aux nations capables de gouverner les cycles naturels avec intelligence et constance. L'Algérie possède les ressources humaines, territoriales et technologiques pour inscrire cette ambition dans la durée. *Chercheur en eau et territoire arides |
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