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Au
cœur du débat sur le marché se trouve la dichotomie de la société et de
l'économie, de la société et de la nature. L'approche standard consacre ces
dichotomies, les approches institutionnalistes s'efforcent de les corriger.
J'opposerai dans ce texte le marché aux marchés en même temps qu'économie de marché(s) et capitalisme. J'identifierai le capitalisme au capitalisme financier. Le capitalisme sépare le marché de la société, réitère la séparation de la société et de la nature et tend à englober sociétés et natures dans le marché. Il tend à soumettre le monde à la loi de la valeur, à substituer une «société de marché» à une société avec des marchés. Bref, il impose le marché, la fiction d'un marché abstrait qui s'autorégulerait, à des marchés concrets pour évincer la société et l'État de leur régulation et les soumettre au capital financier. Il en résulte un problème à trois corps : crises sociales, économiques et écologiques qui s'entrechoquent[1]. Les approches institutionnalistes Des approches hétérodoxes du marché contestent l'idée d'un marché qui ne serait pas socialement, institutionnellement et politiquement construit. Elles contestent la notion standard de marché qui s'appuie sur des préférences individuelles irréductibles et un marché autorégulé. Elles insistent sur le fait que le marché est toujours façonné par des normes (éthiques, sociales, culturelles), qu'il nécessite des institutions complémentaires pour fonctionner de façon stable, légitime et efficace. Elles conçoivent le marché comme un système normatif et institutionnellement enchâssé, et non comme une sphère naturelle autorégulée. Parmi ces approches, notre attention portera sur celle de l' « économie sociale de marché » et quelques autres de l'institutionnalisme et de l'économie politique. Ces approches restent dans le cadre de la pensée occidentale, de ses débats et de ses évidences, de ses dichotomies fondamentales : nature-société, individu-société. Elles éludent leur rapport circulaire. L'Économie sociale de marché Aux fondements de l'Économie sociale de marché se trouve un système de pensée développé dès la fin des années 30 : l'ordolibéralisme. L'« ordolibéralisme », alliant l'ordre au libéralisme, est un néologisme allemand aux allures d'oxymore, unissant deux termes, souvent considérés, par les libéraux français, comme antinomiques. Les économistes à l'origine de cette pensée libérale allemande pensent que l'ordre n'est pas un antonyme de « liberté », mais la condition de son existence[2]. Rejetant une science économique située dans une référence exclusive à la théorie néo-classique et centrée sur la production de modélisations mathématiques, l'ordolibéralisme, en soulignant l'interdépendance des sphères culturelles, économiques, politiques et sociales, avait construit une vision globale de la société que l'on retrouve dans l'institutionnalisme[3]. Sur le plan individuel, la liberté devait être contrebalancée par la responsabilité, elle-même à la base d'un principe de subsidiarité sociale. Au couple Liberté/Égalité, devait se substituer, pour les libéraux allemands, le couple Liberté/Responsabilité. Ils rejettent l'atomisme psychologique, l'éthique de l'égoïsme et le naturalisme de la tradition libérale anglo-saxonne[4]. L'Économie sociale de Marché (Walter Eucken, Alfred Müller-Armack, Ludwig Erhard) considère que le marché libre est efficace, mais il doit être encadré par un ordre juridique et imprégné par une éthique qui garantissent la justice sociale et empêche la concentration du pouvoir. Les normes qui règlent les comportements sont la solidarité, la subsidiarité, la dignité humaine et l'équité des chances. Il suppose des institutions qui le complètent : un État fort, mais limité qui fait respecter les règles du jeu (concurrence loyale, stabilité monétaire), un système de protection sociale (sécurité sociale, négociation collective), une politique active de l'emploi et de la formation. « L'économie sociale de marché vise à concilier la liberté sur le marché avec la justice sociale. » (Müller-Armack). Karl Polanyi L'institutionnalisme est un courant de pensée économique qui a émergé aux États-Unis au début du XXe siècle ... . Il se concentre sur la compréhension du rôle des institutions pour modeler le comportement économique, social et politique des individus. ... L'École institutionnaliste comprend des héritages de l'École historique allemande. On considère parfois que les thèses institutionnalistes sont proches du substantivisme, qui est l'approche développée par Karl Polanyi[5]. Pour K. Polanyi, le marché n'est pas autonome et il ne se confond pas avec le capitalisme. Il définit l'économie comme un processus institutionnalisé de création, circulation et répartition des richesses sociales[6]. On comprend mieux Polanyi avec Fernand Braudel et sa définition du capitalisme : le système capitaliste est le système qui soumet la société, la compétition de la société marchande, au capital financier, à ses monopoles et ses superprofits. Le capitalisme ce n'est pas le capitalisme industriel de K. Marx, c'est le capital financier dominant la société. Se défaire du capitalisme n'est pas se défaire du marché, c'est soustraire la société et le marché à la domination du capital financier. Le capital financier, sommet de la société marchande, la dirige, mais ne la domine pas. Le marché est dans la société, le capitalisme veut libérer le marché de la société et le généraliser, il veut soumettre la société au marché. Il veut pouvoir tout vendre et tout acheter. Avant le système capitaliste, la société avait des marchés. Le capitalisme veut substituer des relations marchandes à des relations non marchandes, veut transformer des sociétés avec des marchés en société de marché où la terre, le travail et la monnaie sont transformés en marchandises. Pour que se forme une véritable économie capitaliste de marché, systématique, cohérente et d'envergure, il faut que ces trois types de biens stratégiques deviennent soumis à la logique de l'échange marchand et soient traités comme des marchandises, alors qu'ils n'en sont pas et ne peuvent pas en être. Quand le marché autorégulé est ainsi formé, désencastré du rapport social, généralisé, qu'il transforme à peu près tout en marchandises, mettant l'ensemble de la société en adéquation avec sa logique spécifique et singulière, alors la société elle-même devient une « société de marché ». Ce n'est plus l'économie qui est encastrée dans la société, mais la société qui se retrouve encastrée dans sa propre économie[7]. « L'idée d'un marché s'autorégulant était une utopie pure. Une telle institution ne pouvait exister de façon durable sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société. »[8] La « société de marché » détruit la société et la nature en ce qu'elle détruit les relations substantives de la société qui sont la réciprocité et la redistribution, en généralisant l'échange marchand ; en transformant le travail en marchandise, elle transforme l'homme en marchandise. Elle détruit la société et la nature avec ses « externalités négatives » en ce qu'elle n'internalise pas ses effets destructeurs. La société capitaliste absorbe la société et produit des crises sociales, des populations inutiles, en substituant constamment du capital au travail. Elle absorbe la nature et produit une crise climatique par la destruction de ses équilibres et la multiplication de ses déchets toxiques. Pour K. Polanyi, il faut « réencastrer » le marché qui s'est « désencastré » : réincorporé le marché dans la société (et la nature), marché qui s'est autonomisé et s'est incorporé la société avec la société de marché. Pratiquement, défaire la « société de marché » en société avec des marchés, soit défaire la domination du capital financier sur la société, sur les différentes formes de capitaux. Cela ne consiste donc pas à détruire le marché et la société marchande, mais à ne pas permettre à sa logique exclusive de dominer l'ensemble des rapports sociaux. Le marché est une institution parmi d'autres institutions, ce n'est pas la domination du marché sur les autres institutions qui fait sa performance, mais la complémentarité des différentes institutions, le dynamisme de l'ensemble institutionnel. L'échange, la réciprocité et la redistribution comme modes d'intégration sociale doivent préserver leurs rapports de substitution complémentaire. Ce n'est que dans le cadre et dans les limites d'une économie de marché généralisée, i.e. d'un système interdépendant de marchés autorégulés, soutient Polanyi, que les motivations de l'action humaine se réduisent aux deux seuls mobiles de la peur de mourir de faim et de l'appât du gain monétaire[9]. Geoffrey Hodgson Hodgson est reconnu comme l'une des figures de proue de l'institutionnalisme critique moderne, qui perpétue l'esprit critique et la tradition intellectuelle des fondateurs de l'économie institutionnelle, notamment ceux de Thorstein Veblen. Selon Hodgson, les institutions constituent la matière même de la vie sociale. Dans un article de 2006, il les définit comme « les systèmes de règles sociales établies et répandues qui structurent l'interaction sociale ». Le langage, la monnaie, le droit, les systèmes de poids et mesures, les usages à table et les organisations (comme les entreprises) en sont des exemples. Les conventions, qui peuvent être intégrées au droit, peuvent également être considérées comme des institutions[10]. Hodgson considère donc les institutions comme des systèmes de règles. Selon lui, une règle est manière générale « une injonction normative socialement transmise et coutumière, ou une disposition normative immanente, qui stipule que, dans les circonstances X, il faut faire Y »[11]. Autrement dit, pour être efficace, une règle doit être ancrée dans des dispositions ou des habitudes. De simples décrets ne constituent pas nécessairement des règles en ce sens. Les habitudes et les coutumes contribuent à conférer un statut normatif à une règle juridique, ce qui peut favoriser l'application effective d'une nouvelle loi. Dans le cadre des interactions sociales, les normes évoluent constamment[12]. Ce que l'on peut traduire de la manière suivante : les règles formelles explicitent et complètent des dispositions sociales informelles quand elles ne les anticipent pas. On retrouve alors le point de vue d'Amartya SEN, sur lequel nous nous attarderons plus bas, qui souligne le fait que les préférences individuelles peuvent être agrégées en choix social si sa base informationnelle ne se réduit pas au raisonnement formel et si les comparaisons interpersonnelles ne sont pas trop strictes[13]. L'économie des Conventions Un autre exemple d'approche institutionnaliste est celle de l'école française de l'économie des Conventions (Boltanski, Thévenot, Orléan). Le point de départ de la théorie des conventions consiste à comprendre comment les individus parviennent à mettre en place des règles de coopération et de comportements dans des situations d'incertitude avec pour hypothèse centrale que les individus ont une rationalité limitée. Il est très clair pour les conventionnalistes que « sans le secours d'objets collectifs irréductibles à la rationalité individuelle, les interactions entre acteurs individuels rationnels seraient incapables de produire à elles seules une réalité sociale déterminée »[14]. Une convention est ainsi la solution à un problème de coordination qui, ayant réussi à concentrer sur elle l'imagination des acteurs, tend à se reproduire avec régularité. C'est une règle de comportement qui a sa source dans les interactions sociales, mais se présente aux acteurs sous une forme objectivée, réifiée, naturalisée et ayant une dynamique qui échappe en partie aux acteurs.[15] Les marchés sont coordonnés par des conventions partagées, c'est-à-dire des systèmes de normes, de justifications et de repères communs. Le prix n'est pas seul ; la confiance, la réputation, les labels, les normes de qualité sont essentiels. Le marché exige des institutions complémentaires : systèmes de certification, droits de propriété intellectuelle, normes techniques et professionnelles, instances de médiation. Exemple : Le marché «équitable» ou «bio» repose sur des conventions explicites qui dépassent le seul prix. La coordination de l'activité marchande n'est pas simplement marchande, elle est aussi sociale et politique. La notion de coordination est ici centrale, elle reprend la dichotomie économie et société, État et société. La société coordonne autant que le marché les échanges (conventions), l'État coordonne autant que le marché les échanges (normes, politiques publiques). Les rapports entre les individus de la société marchande, leurs échanges, ne sont pas coordonnés par le seul rapport des prix, par les seules interactions marchandes. Les individus ne disposent pas d'information complète, ils doivent convenir pour faire face à l'incertitude. Les variétés de capitalisme Une quatrième approche est dite des différentes formes du capitalisme (Hall & Soskice[16]). Il n'existe pas un seul modèle de marché capitaliste, mais des modèles nationaux distincts, reposant sur des arrangements institutionnels complémentaires. La différenciation renvoie à des normes : coopération vs concurrence, confiance, long-termisme vs court-termisme. Et des institutions complémentaires différentes : le modèle rhénan/coordonné (Allemagne, Japon) : banques relationnelles, syndicats puissants, formation professionnelle duale, coordination inter-entreprises ; le modèle anglo-saxon/libéral : marchés financiers dominants, mobilité du travail, régulation légère. Ces modèles montrent que la performance économique dépend de la cohérence de l'ensemble institutionnel, pas seulement de la « libéralisation ». Le capitalisme allemand appelé « capitalisme rhénan » apparaissait aux yeux de ses promoteurs comme un capitalisme idéal, se distinguant du capitalisme anglo-saxon par différents traits fondamentaux : un rôle essentiel des banques dans le financement durable des entreprises industrielles, un partenariat social assurant à la fois un règlement autonome des conflits sociaux et un système de cogestion dans les entreprises, un système développé de protection sociale, une politique de stabilité monétaire gérée par une Banque centrale indépendante et enfin une politique de protection de la concurrence et de lutte contre les monopoles[17]. L'approche des capabilités d'Amartya Sen Amartya SEN souligne l'importance des institutions et des choix publics. Dans son ouvrage l'Idée de justice, il affirme : « Le marché est une institution parmi d'autres. Son efficacité et son équité dépendent de la présence d'institutions complémentaires des services publics, une protection sociale, une régulation intelligente et surtout d'un débat public éclairé. C'est par la démocratie que l'on peut orienter l'économie vers des fins socialement choisies. » Dans l'ouvrage « Un nouveau modèle économique » il affirme qu'« il y a une forme de fétichisme dans l'idée que le marché résoudra tous les problèmes, tout comme il y en a une dans l'idée qu'il faudrait l'abolir. La question n'est pas « marché ou pas marché », mais « comment le marché peut-il servir les libertés humaines, et quelles autres institutions sont nécessaires pour corriger ses échecs et ses injustices ? » Ainsi dans l'ouvrage « Développement comme liberté », affirme-t-il : « La liberté de participer au marché est une liberté importante. Mais elle doit être complétée par la liberté de ne pas mourir de faim, de ne pas être malade sans soins, de ne pas être ignorant. L'État et la société ont la responsabilité de créer les conditions pour que tous puissent exercer leurs libertés substantielles. » La liberté individuelle ne doit pas être seulement formelle, elle doit être substantielle. D'où sa notion de capabilité : on peut être formellement libre, mais incapable de l'être réellement. Dans son livre « L'Idée de justice », il envisage le débat public démocratique comme garant d'un marché efficace et équitable : « Une société démocratique ne se contente pas d'organiser des élections. Elle doit aussi permettre un débat public continu sur les priorités économiques et sociales. C'est ce débat qui peut révéler les souffrances cachées, corriger les politiques qui excluent, et obliger les gouvernants à rendre des comptes. La grande famine ne survient pas dans une démocratie avec une presse libre. » Selon A. SEN, La possibilité du choix social existe, le débat public démocratique peut produire des décisions sociales raisonnées et raisonnables à condition de ne pas se limiter au raisonnement formel, à condition d'accepter d'enrichir notre information et de reconnaître la complexité des avantages humains, sans exiger une précision illusoire ni se limiter à des métriques trop étroites. La complémentarité entre raisonnement formel et compréhension informelle des valeurs est au cœur de cette entreprise. La focalisation sur les seules comparaisons d'états mentaux a occulté la richesse des informations disponibles sur les conditions de vie réelles, les capacités, les libertés substantielles. Les comparaisons interpersonnelles n'ont pas besoin d'être parfaitement précises pour être utilisables, des comparabilités partielles suffisent souvent pour éclairer des décisions sociales raisonnées. Il y a globalement chez Amartya une contrainte majeure qui pèse sur le raisonnement : il intervient à l'intérieur du débat philosophique et économique mondial dominé par la pensée occidentale. Il débat avec cette pensée. Il doit faire avec le raisonnement dichotomique, il en élargit le cadre, pour que l'on puisse ensuite éventuellement le dépasser. Il est une dichotomie qui rend particulièrement difficile la possibilité de décisions sociales raisonnées et raisonnables dans le débat public démocratique. La dichotomie entre le sensible et l'intelligible risque de restreindre le débat public à la seule communauté scientifique. Cette dichotomie dépossède le sens commun de la vérité. Ainsi de l'idée du marché. Pour le sens commun, le marché est une notion courante opératoire. Notre vie se passe dans une série de marchés. Entre mari et femme, parents et enfants, voisins et étrangers. Les engagements et contrats peuvent être formels et informels. Je voudrais prendre pour exemple le « marché » entre parents et enfants, les actifs prennent en charge les inactifs à tour de rôle : les parents d'abord, les enfants ensuite. Lorsque les adultes n'ont pas d'enfants, ils doivent passer « marché » (formel ou informel, symétrique ou asymétrique, conflictuels ou non) avec d'autres sociétés qui leur fourniront les enfants pour assurer leur retraite ou l'énergie qui fera fonctionner des robots qui travailleront pour eux. Que se passe-t-il si ces marchés qui dépendent de tiers lointains ne peuvent pas être passés ? En réalité la société se structure en marchés. Mais des marchés qui mobiliseront des rapports formels et informels, différents mode d'intégration. Nous oublions trop souvent quand nous parlons de science, que la science est la pratique d'une communauté de scientifiques qui doit faire consensus, mais partageant un certain nombre d'évidences et de problèmes. On débat toujours avec des collègues, dans un groupe formel ou informel. Nous débattons avec eux, mais débattons-nous entre nous et débattent-ils avec nous ? Économie Post-Keynésienne : Mariana Mazzucato Pour Mariana Mazuccato, le marché est un espace de co-création de valeur entre public et privé. L'innovation est alors dirigée vers des missions sociétales (transition écologique, santé), un partage juste de la valeur créée. Ce qui suppose un État entrepreneur et investisseur stratège (comme le fut le DARPA aux États-Unis) et des politiques industrielles actives. Mais aussi des règles pour que les bénéfices privés issus d'investissements publics soient réinvestis dans l'intérêt général. Mazzucato dissout les dichotomies sociales fondamentales en les enjambant. Ainsi avec les notions de partenariat, d'intérêt général et de mission est mêlé ce qui est séparé, les intérêts privés et l'intérêt général. La mission doit subsumer l'intérêt privé dans l'intérêt général à travers un partenariat privé-public. « Un exemple intéressant nous est apporté par la réussite au Vietnam de la lutte contre l'épidémie de Covid-19. Le gouvernement de ce pays ... a obtenu ce résultat grâce à sa capacité à mobiliser différentes composantes de la société (recherche, armée, secteur privé, société civile) autour d'un but commun, et à faire un usage stratégique de la commande publique dans le domaine de la recherche-développement (R&D) médicale pour faire émerger des solutions innovantes c'est-à-dire qu'il a eu recours aux dépenses publiques pour augmenter l'investissement du secteur privé. Une coopération public-privé efficace a permis de déboucher rapidement sur la commercialisation des tests qui furent exportés en Europe et ailleurs, tout en étant déployés dans tout le Vietnam. Le gouvernement a su galvaniser des dessinateurs d'affiches, intelligemment tirer parti des réseaux sociaux, et a même édité des timbres pour promouvoir de nouveaux comportements. »[18] « C'est parce qu'ils participaient d'une mission, pilotée par l'État et accomplie par de nombreuses parties, que tous ces efforts constituaient un tout intégré et orienté dans la même direction. Aujourd'hui, nous manquons désespérément d'une approche « missionnaire » sous forme de partenariats entre les secteurs public et privé appelés à résoudre des problèmes sociétaux clés. »[19] Approches institutionnelles et pensée occidentale Ces différentes approches corrigent d'une manière ou d'une autre les séparations entre économie et société, économie et politique, société et État, mais ne contestent pas fondamentalement leur dichotomie. Elles restent dans le cadre de la pensée occidentale, dans sa cosmologie, celle du naturalisme. Pour Philippe Descola, « le naturalisme forme le terreau cosmologique du capitalisme ».[20]. L'objectif de ses approches est de réformer le capitalisme des sociétés occidentales. Elles ne remettent pas en cause l'universalisme du naturalisme : toutes les sociétés se distinguent par leur culture, mais pas par leur nature. Parfois, comme avec A. Sen, l'objectif est celui d'établir un pont avec les sociétés et les pensées non occidentales. Ainsi de la séparation d'Amartya SEN entre le marché et le débat public, le débat public étant associé à la démocratie et l'efficacité au marché. Le marché n'est pas débat public, la démocratie est la démocratie représentative. Le marché est celui qui a été expurgé du débat public, il se déroule ensuite en dehors du marché. Or le marché est débat public, sauf que marché et débat public ont été institutionnalisés de manière séparée. Les institutions ont porté le débat public sur les questions de savoir que produire et que consommer hors du marché, abandonnant les questions à des individus qui décident séparément et ne débattent pas dans le champ de la production et de la consommation, chacun ayant pour objectif de maximiser son utilité ou son profit. Les individus ne font pas société au marché. Le marché suppose des individus dont les préférences sont strictement individuelles. On ne reconnait de préférences collectives que dans le champ politique, le champ de la démocratie représentative. Sur le marché les préférences individuelles ne sont pas des préférences collectives. L'individu n'est pas social, il n'est pas formaté, formé ou inspiré par la société. Il n'imite pas. Cet individu n'existe pas en vérité, il est celui que veut formater le marché, la société capitaliste, la science économique standard. Il n'est pas systématiquement égoïste, il doit le devenir. S'introduit alors un hiatus entre ce que veut le citoyen et ce qu'il peut. Hiatus particulièrement important dans les sociétés périphériques. Les attentes sont irréalistes. Le citoyen n'a pas le pouvoir de son vouloir, il n'a pas le vouloir de son pouvoir. Ce sont donc des institutions qui fabriquent le marché autorégulé, celles qui séparent le citoyen du consommateur et du producteur. Le consommateur et le producteur ne débattent pas ensemble, ils débattent séparément. Le consommateur ne débat pas avec le consommateur, il a des préférences individuelles. La société est donc compartimentée, normée et institutionnalisée, de manière particulière pour permettre aux fictions de l'homo-economicus, du marché autorégulé de s'incarner dans une certaine cohérence institutionnelle. Il en va de même avec Mazuccato qui raisonne en termes de mission, d'intérêt général, de bien commun et de partenariat privé-public. Elle reprend la dichotomie entre l'intérêt privé et l'intérêt général pour essayer de la conjurer. Mais, elle n'ira pas jusqu'à considérer l'intérêt général comme une « généralisation » de l'intérêt privé. Généralisation non pas au sens de réduction à l'identique (dictature), mais dans le sens d'un processus de généralisation, d'une identification des intérêts multiples à un intérêt particulier, d'un alignement des intérêts sur un intérêt, formant ainsi une unité. Ce à quoi s'attache le débat public chez Amartya Sen, un leadership chez Acemoglu par exemple et une mission chez Mazuccato. Pour ordonner les intérêts privés en intérêt général, les coordonner, les aligner, Mazucatto a besoin d'une mission sociale, que provoquerait un défi collectif, mais ne met pas en cause les valeurs et croyances fondamentales de la société, en particulier le primat de la liberté individuelle, en opposition au contrôle social, sur la base desquelles sont construites les différentes institutions, dont celle du marché. La notion de mission est empruntée au lexique des services publics. On parle de mission du secteur public. La mission serait donc en vérité une mission de service public étendue à l'ensemble des services, les uns rémunérés par le marché et les autres par l'État. Dans un contexte de dégradation des services publics dans les sociétés libérales, une tendance à leur privatisation, comment une mission sociale regroupant acteurs publics et acteurs privés et de surcroit sous la direction des premiers pourrait-elle exister sous l'emprise des valeurs préexistantes ? Le principe du primat de la liberté individuelle était adapté à une période de croissance ; dans une période de réduction de la croissance ou de décroissance, cette valeur est-elle toujours adaptée au contexte ? Autrement dit, dans un jeu qui a cessé d'être à somme non nulle ou qui est devenu à somme négative, la liberté individuelle peut-elle rester magnanime ? L'utilitarisme peut-il être encore une philosophie prégnante ? La notion de mission est associée à celle de défi : la mission répond à un défi. Mais quel défi aujourd'hui pourrait associer les entreprises globales et les individus des sociétés occidentales dans le cadre de leur raisonnement et de ses dichotomies ? Les réponses au défi climatique sous le capitalisme financier divisent plutôt qu'elles n'unissent le monde et les sociétés. La démarche de Mazuccato conviendrait parfaitement aux sociétés qui ne présentent pas de rapports dichotomiques entre liberté individuelle et collective, marché et État, public et privé, mais présentent des rapports de substitution et de complémentarité. Comme défis, elle cite l'exemple du programme Appollo pour les USA, celui du Covid pour le Vietnam. Dans l'économie de marché, l'agent public investirait dans ce qui va devenir rentable, l'agent privé dans ce qui l'est déjà. Mais pas seulement, l'agent privé dans une société libérale qui refuse que l'État soit un agent du marché, l'agent privé doit lui-même investir dans ce qui n'est pas encore rentable, mais va le devenir. La mission publique est comme transmise à l'agent privé qui se met à vendre du rêve pour réaliser la mission. Un intérêt particulier porte alors l'intérêt général. En réalité on n'échappe pas à la transformation de l'intérêt privé en intérêt public et de l'intérêt public en intérêt privé, quel que soit le primat adopté. La cohérence institutionnelle a besoin de cette double transformation de l'intérêt public en intérêt privé et de l'intérêt privé en intérêt public. Ce que par les défis, les missions et les leaderships s'efforcent de réaliser. En guise de conclusion Dispositions sociales, normes, lois sociales et institutions dont les marchés, sont dans une continuité, s'interpénètrent et se complètent. Le capitalisme ne fait pas exception : le marché suppose des valeurs, des normes et des institutions. La science économique standard performe ce marché et les institutions qui le complètent, elle divise la société en consommateur et producteur et leur prête des dispositions. Elle abandonne le citoyen à la science politique. Entre économie sociale de marché, économie socialiste de marché et économie libérale, le complexe des dispositions sociales, des institutions et des marchés est différent. Chaque modèle organise différemment le rapport entre libertés individuelles et libertés collectives, le rapport entre citoyen, consommateur et producteur, le rapport entre préférences individuelles et préférences collectives. Le modèle anglo-saxon sépare le citoyen politique du citoyen économique, consommateur et producteur, il vise à soumettre l'ordre social à l'ordre marchand (liberté/égalité). Les préférences individuelles sont indépendantes, la détermination des préférences collectives relèvent du marketing stratégique et non du débat public. Le modèle nordique ou social-démocrate mêle le citoyen politique au citoyen producteur (codétermination), il vise à réencastrer le marché dans la société (liberté/responsabilité). Les préférences individuelles sont aussi des préférences collectives, dans un rapport de détermination plus ou moins réciproque. Le modèle chinois porte le citoyen politique devant le citoyen économique, il vise à soumettre les marchés à des objectifs politiques, une stratégie politique configure l'interdépendance et la dynamique des marchés. Les préférences individuelles sont d'abord collectives. Il n'y a donc pas un marché autorégulé, mais des marchés et une interdépendance de marchés dont la régulation est sociale et politique[21]. Au cœur de cette régulation, il y a le rapport des préférences individuelles et collectives. Pour la pensée occidentale, ce rapport est dichotomique, les premières conduisant à un choix social/public. Pour la pensée non occidentale non naturaliste, à l'exemple de la pensée chinoise, le rapport des préférences est circulaire. Pas de Marché, mais des marchés internes et des marchés extérieurs, des marchés locaux et des marchés mondiaux. C'est leur régulation politique qui fait que des marchés locaux deviennent nationaux, que des marchés locaux sont ou ne sont pas des marchés nationaux et inversement, que des marchés extérieurs sont ou ne sont pas des marchés intérieurs et inversement. L'action publique peut inciter à la formation de marchés, participer à leur co-création, mais elle ne peut pas d'elle-même les créer. Elle œuvre à leur création, à leur interconnexion et à leur séparation. La fiction d'un marché autorégulé vise à séparer les marchés de leurs déterminants sociaux et politiques pour les soumettre à la logique du capital financier. Elle vise à créer les fictions selon lesquelles la terre, le travail et la monnaie sont des marchandises qui seraient produites comme les autres. Il faudrait penser nos comportements avec d'autres catégories que celle de la science économique standard qui n'est universelle que de par son hégémonie. Nous pratiquons une société de marchés, parce que la fiction d'une société de marché est impraticable en périphérie de l'économie mondiale. La fiction bien qu'ayant gagné les esprits, hégémonie culturelle oblige, elle ne devient pas réalité, ne se transforme pas en prophétie autoréalisatrice : ses ratés sont sa réalité, ce qui conduit nos pratiques discursives à renoncer à dire nos pratiques réelles. Il faut prendre nos pratiques pour ce qu'elles sont, soit ce que nous pouvons faire dans certaines circonstances, les évaluer, ensuite réfléchir aux moyens de les ordonner, de les améliorer, plutôt que de nous efforcer à faire de la fiction importée d'un marché autorégulé une réalité, qui nous sépare de nos milieux et vide nos sociétés et nos milieux de leur substance. Il faut rétablir la continuité et la dialectique non aristotélicienne de nos dispositions sociales et de nos institutions, la circularité de leurs rapports. Cette fiction fait de la monnaie une marchandise afin qu'émise par des banques centrales indépendantes, elle soit indépendante des pouvoirs sociaux et qu'elle soit déterminée par les marchés financiers. On fait du travail une marchandise afin de le prolétariser, de le transformer en automate et de le séparer du savoir ; on fait de la nature une marchandise afin de dénier son travail. Le modèle libéral anglo-saxon laisse les riches façonner les marchés et les dispositions, les riches ne prétendent plus être au service des pauvres, mais de leurs seuls intérêts. Il livre les marchés, l'exploitation des humains et des non-humains, à la finance mondiale. Le modèle nordique refuse la séparation du capital financier des autres formes de capitaux, il soumet le capital financier au capital industriel. Le modèle chinois soumet le capital financier aux autres formes de capitaux, il soumet les formes de capitaux au capital politique. La performance est dans le développement de l'ensemble des capitaux, que la prédominance soit celle du capital financier, du capital industriel ou du capital politique. Pour que le capital politique puisse mettre les autres formes de capitaux à son service, les ordonner, il a besoin d'un État stratège qui initie la formation des différents marchés et des différentes formes de capital et qui oriente leur développement, séparément et globalement. Autrement dit, une action publique qui pèse sur l'ensemble des marchés, leur indépendance ou leur interdépendance, leur direction. Il a besoin de milieux sociaux qui rendent possible une telle coopération des capitaux. Le marché ce sont aussi des marchands qui effectuent une stratégie, sous la direction du capital financier, du capital industriel et/ou du capital politique. À l'ère de la globalisation et des chaînes de valeur mondiales, si les marchands se contentent de valoriser les écarts de prix, plutôt que de valoriser le potentiel de leur milieu, ils se mettent au service du Marché, de la finance et non de l'économie, des marchés concrets. Le développement de l'économie, des marchés concrets, s'inscrit dans une certaine unité de la société et de la nature, dans un certain développement du capital social et du capital naturel. Le capital social et le capital naturel sont à la base d'un développement cohérent, d'une accumulation des différentes formes de capital. Sur eux repose l'accumulation du capital culturel et du capital matériel, entre lesquels ils s'interposent, se mêlent et se forment. Ainsi faut-il traduire ce que l'anthropologie et la sociologie économiques appellent « réencastrer » l'économie dans la société et dans la nature. Les marchés constituent des espaces qui articulent les différentes formes de capitaux. Ces espaces sont physiques et sociaux, s'y établissent des collectifs d'humains et de non humains performants. Le naturel, l'artificiel et le social se mêlent et s'ordonnent pour faire société, collectifs. C'est au développement de tels collectifs, de tels marchés, que devrait s'attacher l'action publique stratégique. Les approches institutionnalistes tendent vers un dépassement des dichotomies de la nature et de la société, de l'économie et de la société, de l'économie et de l'histoire. Elles les corrigent, ce qui peut se faire et donc doit être fait dans le cadre de leurs sociétés. Le débat scientifique reste largement dominé par les sociétés occidentales, attaché à leurs évidences. On ne peut séparer le débat de son contexte. Restitué à son contexte, il peut profiter aux débats scientifiques d'autres contextes. Notes [1] Romaric Godin. Le problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face). La Découverte. 2026. [2] Patricia Commun. Les ordo-libéraux : histoire d'un libéralisme à l'allemande. Les Belles Lettres. Paris. 2016. [3] Patricia Commun (dir.). L'ordolibéralisme allemand. Aux sources de l'économie sociale de marché. CIRAC. 2003 [4]Ibid. [5] Wikipedia. [6] Polanyi K. & Arensberg C.. Les systèmes économiques dans l'histoire et dans la théorie, Paris, Larousse, 1975 (1re éd. américaine 1957). [7] Alain Caillé. Avec Karl Polanyi contre la société du tout marchand. Revue du MAUSS 2007/1 n° 29 La Découverte. [8] K. Polanyi. La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. (1944) Gallimard 1983. [9] Alain Caillé. Ibid. [10] Hodgson, Geoffrey M. What Are Institutions? Journal of Economic Issues Volume 40, 2006. p. 2 [11] Ibid. p. 3 [12] Ibid. p. 3-4 [13] Amartya Sen. The possibility of social choice. The American Economic Review, Vol. 89, No. 3 (juin 1999), pp. 349-378 [14] Dupuy Jean-Pierre, Eymard-Duvernay François, Favereau Olivier, Salais Robert et Thévenot Laurent, 1989, «Économie des conventions», Revue économique, vol 40, n°2. [15] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_ des_conventions [16] Varieties of Capitalism: The Institutional Foundations of Comparative Advantage. Oxford University Press. 2001 [17] Patricia Commun. Les ordo-libéraux. ... op. cit. [18] Mission économie. Un guide pour changer l'économie. Fayard. [19] Ibid. [20] Philippe Descola. Politiques du faire monde. Seuil. 2025 [21] Jérôme Maucourant. Karl Polanyi, les marchés et le Marché. 2003, Nanterre, France. halshs-01018827 . Je ne suis pas Moncourant quand il établit une discontinuité entre la société des marchés, les marchés concrets et la société de marché, le Marché. Le Marché s'efforce de transcender les marchés, mais l'opposition subsiste, elle est au centre de sa dynamique. Le Marché a triomphé des marchés sous le capitalisme, le processus de transformation des marchés en Marché, fait partie de la supposée destruction créatrice, il a accompagné la révolution bourgeoise, il est donc passé sous les radars. |
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