Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

PIPELINES, PUISSANCE ET SAHARA: Algérie-Niger : le ré-ancrage discret de l'axe sahélien

par Laala Bechetoula

Les tournants de l'histoire ne s'annoncent que rarement avec fracas. Ils s'installent en silence, à travers des canaux rouverts, des corridors réactivés et des États qui choisissent la coordination plutôt que la distance.

La récente visite officielle du chef de l'État nigérien en Algérie appartient à cette catégorie d'événements dont la portée réelle n'apparaît qu'avec le recul. Ce qui pourrait passer pour une simple normalisation diplomatique s'inscrit en réalité dans un réajustement plus profond : la réactivation d'un axe nord–sud capable de redessiner l'architecture géopolitique de l'Afrique du Nord et du Sahel à un moment où l'ordre mondial lui-même se reconfigure.

Le système international évolue aujourd'hui d'une hiérarchie rigide vers une configuration multipolaire plus diffuse. Les États-Unis demeurent centraux, mais de plus en plus dispersés sur plusieurs théâtres. La Chine étend son empreinte économique en Afrique tout en évitant des engagements sécuritaires lourds. La Russie se repositionne de manière sélective. Les États du Golfe investissent massivement dans les ports, la logistique et les ressources minières. L'Europe, quant à elle, cherche à stabiliser ses approvisionnements énergétiques dans un contexte de dépendances structurelles révélées ces dernières années. L'influence n'est plus concentrée dans un centre unique : elle circule à travers les réseaux, les infrastructures et les corridors. Dans un tel environnement, la géographie redevient un facteur de puissance. Peu d'États sont aussi bien placés que l'Algérie pour transformer leur position géographique en levier stratégique.

S'étendant de la Méditerranée jusqu'au cœur du Sahara, l'Algérie relie les marés énergétiques européens au Sahel et à l'Afrique de l'Ouest. Elle partage des frontières avec le Mali, le Niger et la Libye, dont la stabilité conditionne directement la sienne. Elle demeure l'un des principaux fournisseurs de gaz de l'Europe et s'appuie sur une tradition diplomatique fondée sur l'autonomie et la médiation. Ces atouts ne produisent pas automatiquement un leadership, mais ils en constituent les bases si une stratégie cohérente, des infrastructures robustes et une coordination politique durable viennent les soutenir.

Pour comprendre la posture actuelle de l'Algérie au Sahel, il faut rappeler un chapitre déterminant de son histoire récente. Dans les années 1990, le pays a affronté une insurrection terroriste d'ampleur dans un contexte d'isolement relatif. Il a résisté, s'est adapté et a fini par vaincre cette menace en s'appuyant largement sur ses propres capacités institutionnelles. Cette expérience a laissé des traces profondes, mais elle a aussi produit des structures sécuritaires renforcées et une doctrine stratégique toujours à l'œuvre : la stabilité intérieure est indissociable de la stabilité du voisinage, et la sécurité durable repose sur la coordination, le développement et le renforcement des capacités plutôt que sur la substitution extérieure.

Cette mémoire stratégique éclaire l'engagement actuel de l'Algérie dans son environnement sahélien. Longtemps considéré comme l'une des « zones molles » du continent africain, le Sahel est passé du statut de périphérie à celui de carrefour. Ce qui était perçu comme un simple arc d'instabilité est désormais compris comme un espace de circulation reliant ressources énergétiques, richesses minières, routes migratoires et réseaux de transport émergents. Les retraits militaires occidentaux n'ont pas mis fin aux influences extérieures, mais les ont diversifiées. Les États de la région cherchent à affirmer leur souveraineté. La carte stratégique se redessine.

Dans ce contexte, les récents échanges de haut niveau entre Alger et Niamey prennent une dimension structurante. La visite officielle du président du Niger en Algérie a dépassé la simple courtoisie diplomatique. Elle a entériné la réactivation d'un corridor stratégique où se croisent trois dimensions indissociables : énergie, infrastructures et sécurité. Les invitations réciproques, la volonté d'instaurer des consultations régulières et la mise en place de mécanismes de suivi témoignent d'une intention de passer d'une coopération ponctuelle à un alignement stratégique plus institutionnalisé. Le ton et la mise en scène de la visite traduisent une volonté d'inscrire cette dynamique dans la durée.

La question énergétique se trouve au cœur de ce réajustement. Le projet de gazoduc transsaharien reliant les réserves nigérianes aux terminaux méditerranéens via le Niger et l'Algérie a retrouvé une importance stratégique majeure. La quête européenne de diversification énergétique, la nécessité pour le Nigeria de sécuriser ses voies d'exportation et le rôle du Niger comme pays de transit convergent le long de cet axe. L'impulsion politique issue des récentes rencontres, conjuguée aux signaux d'une possible accélération des phases d'exécution sous pilotage technique de Sonatrach, laisse entrevoir un passage progressif de la phase d'étude à celle de la mise en œuvre. S'il se concrétise, ce gazoduc ne transportera pas seulement du gaz : il reliera des marchés et des États sur des milliers de kilomètres, positionnant l'Algérie comme pivot d'une chaîne énergétique transafricaine.

Dans la géopolitique contemporaine de l'énergie, le contrôle des corridors de transit confère souvent une influence plus durable que la possession des ressources elles-mêmes. Les corridors créent de l'interdépendance, structurent l'espace et consolident la souveraineté. Le gazoduc transsaharien apparaît ainsi moins comme un projet industriel isolé que comme une colonne vertébrale stratégique capable de reconfigurer l'économie spatiale de l'Afrique du Nord et de l'Ouest. Son avancement rebat également les cartes face à des projets concurrents visant à orienter le gaz ouest-africain vers d'autres routes atlantiques. Lorsque les projets passent du concept à la réalisation, la géographie et la faisabilité reprennent souvent le dessus.

La faisabilité de telles infrastructures n'est pas théorique. Le réseau gazier interne de l'Algérie a démontré sa capacité à déployer des pipelines sur des centaines de kilomètres en plein désert, reliant les champs du Sud au hub de Hassi R'mel dans des conditions extrêmes. Ces lignes ont non seulement acheminé le gaz, mais aussi intégré des régions éloignées au tissu national, créant des axes logistiques susceptibles de s'étendre au-delà des frontières.

Cependant, l'énergie ne suffit pas à définir l'influence. La connectivité en est le véritable moteur. En Afrique, la géopolitique se lit désormais à travers les infrastructures. Routes, voies ferrées, pipelines et réseaux numériques structurent les flux commerciaux et les investissements. Le réseau routier transsaharien, le développement des régions du Sud et les grands projets miniers comme celui de Gara Djebilet peuvent transformer l'Algérie en nœud logistique entre l'Afrique subsaharienne et le bassin méditerranéen. Avec l'avancée de la Zone de libre-échange continentale africaine, les axes nord–sud fiables deviendront des atouts stratégiques décisifs.

La dimension sécuritaire reste centrale. Les limites des stratégies de stabilisation externalisées au Sahel sont désormais visibles. L'approche algérienne, fondée sur le partage de renseignement, la formation et le développement, a souvent été qualifiée de prudente. Elle pourrait pourtant s'avérer plus durable. En créant de l'interdépendance institutionnelle et économique, elle ancre l'influence dans la durée. L'expérience de l'Algérie dans la lutte contre le terrorisme renforce sa crédibilité dans ce domaine.

L'Afrique du Nord évolue par ailleurs selon des trajectoires stratégiques divergentes. Le Maroc a renforcé ses coopérations sécuritaires et technologiques avec Israël et consolidé son ancrage dans des dispositifs occidentaux. L'Algérie a choisi une voie différente, centrée sur l'autonomie stratégique, la diversification des partenariats et la stabilisation sahélienne. La région se structure ainsi moins autour d'une confrontation directe que d'une concurrence entre modèles d'intégration et d'influence.

Les évolutions diplomatiques récentes suggèrent une normalisation à géométrie variable au Sahel. Avec le Niger, la reprise de la coordination est manifeste. Avec le Burkina Faso, la coopération sectorielle reprend de manière pragmatique. Le dossier malien demeure plus complexe. Les relations entre Alger et Bamako ont été marquées par des tensions ces dernières années. Toutefois, des signaux discrets circulent. Des informations non confirmées évoquent la possible reprise de la représentation diplomatique malienne à Alger. Si elles se confirmaient, elles ne signifieraient pas un retour complet à la normalité, mais pourraient constituer un premier pas vers la restauration d'un dialogue institutionnel.

La prudence reste de mise. Le dossier malien évoluera probablement plus lentement. Mais la tendance générale indique un réancrage progressif des relations méridionales de l'Algérie autour d'une logique de corridors, d'infrastructures et de souveraineté coordonnée. La géographie impose ses propres contraintes et ses propres rapprochements.

Pour l'Algérie, l'opportunité est réelle mais non automatique. Les atouts structurels doivent se traduire en réalisations concrètes. Les projets doivent passer du stade des plans à celui de l'exécution. Le Sud doit devenir une porte d'entrée vers l'Afrique plutôt qu'une périphérie. Les partenariats énergétiques doivent s'inscrire dans une stratégie industrielle et logistique plus large. La crédibilité diplomatique doit s'accompagner de résultats tangibles.

L'axe renouvelé entre Alger et Niamey offre un aperçu de ce que pourrait devenir cet espace : une sphère nord–sud reliant la Méditerranée aux routes sahéliennes et aux ressources ouest-africaines. Dans un monde où l'influence circule par les corridors plus que par les déclarations, les États qui structurent ces axes façonnent l'ordre à venir. L'Algérie se trouve à l'intersection de lignes déterminantes. Sa géographie lui donne la portée, son énergie lui donne le levier, son expérience lui donne la résilience et sa diplomatie lui donne la crédibilité.

Reste l'essentiel : l'exécution.

Les grandes inflexions ne se révèlent qu'avec le temps, lorsque les réseaux se consolident et que les alignements se stabilisent. Ce qui se met en place aujourd'hui entre l'Algérie et ses voisins du Sud pourrait être perçu demain comme l'un de ces moments où infrastructures, mémoire stratégique et géographie ont convergé pour redessiner la carte du Sahel et de l'Afrique du Nord.

Les États qui maîtrisent les corridors structurent le siècle. L'Algérie se trouve déjà sur les lignes qui comptent. La question n'est plus de savoir si elle possède des leviers, mais si elle saura transformer sa géographie, son expérience et ses infrastructures en puissance durable dans un monde multipolaire.