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LA PALESTINE ET EPSTEIN

par Amir Nour1

  Les accélérateurs de la faillite morale et politique d'un ordre mondial inique et anachronique

Ce que j'ai nommé « monstruosité » dans mon livre paru tout récemment aux États-Unis2 ne relevait ni d'une figure de style ni d'une polémique. Il s'agissait plutôt d'une lecture dépassionnée d'un système déjà à l'œuvre depuis plusieurs années. Un système dont la guerre contre la Palestine et le scandale Epstein sont devenus les révélateurs les plus abominables.

Car là où les masques tombent, les logiques profondes apparaissent dans toute leur nudité.

Depuis le 7 octobre 2023, le monde assiste à une violence inouïe. Pourtant, rien de ce qui se déroule en direct devant nos yeux n'était vraiment imprévisible. En effet, ces événements dantesques s'inscrivent dans une architecture morale et politique qui hiérarchise les vies humaines : certaines doivent être protégées à tout prix, d'autres peuvent être sacrifiées sans que les centres de pouvoir mondiaux ne s'en émeuvent ou que le système qu'ils ont créé ne vacille dans l'immédiat.

Ce à quoi nous assistons aujourd'hui en Palestine n'est pas seulement un génocide. C'est la bureaucratisation de la barbarie : des hôpitaux transformés en cibles militaires, des quartiers entiers et leurs habitants vaporisés, des familles affamées, une aide humanitaire utilisée comme levier stratégique. Ces faits ne sont pas des «excès » ponctuels comme se plaisent à le marteler la plupart des médias dominants. Ils s'inscrivent dans un registre répété, justifié et, pire encore, progressivement normalisé.

La singularité de notre époque tient moins à l'ampleur de cette sauvagerie l'histoire ayant connu des épisodes plus sanglants encore qu'à son blindage moral. Ainsi, la responsabilité s'en trouve dissoute par le langage les civils «meurent», les hôpitaux «sont touchés », la famine «survient» la syntaxe occulte l'accusation.

De plus, tandis que les victimes occidentales sont individualisées, les victimes palestiniennes sont agrégées. Les premières ont un nom et une histoire ; les secondes sont anonymes et deviennent des chiffres.

L'origine première et quasi exclusive de cette tragédie humaine n'est pas « l'Occident » comme espace géographique, ni ses peuples. Le véritable coupable en est une coalition politico-stratégique formée de grandes puissances qui ont fusionné puissance militaire, légitimation morale sélective et exceptionnalisme politique pour en faire une doctrine implicite d'autorité. Celle-ci, que d'aucuns désignent de manière trompeuse et historiquement fausse, de «judéo-christianisme»3, ne fait pas autorité en raison de sa supériorité culturelle mais de la capacité redoutable de ses promoteurs à imposer un récit et à museler les voix qui le réfutent.

Certes, nous ne sommes plus face à des croisades au sens médiéval, mais les témoins dubitatifs et impuissants de «croisades postmodernes» menées avec des drones plutôt qu'avec de la cavalerie, des conditionnements médiatiques plutôt qu'avec des prêches et des vétos au Conseil de sécurité de l'ONU plutôt qu'avec des fortifications.

Désormais, le diktat occidental s'exerce avec des technologies militaires et des arguties juridiques qui lui donnent une apparence de légitimité, et dont la Palestine est sans nul doute le champ d'application le plus perfide.

En ce sens, ce qui se passe à Gaza et en Cisjordanie n'est pas seulement un drame propre à ce territoire ou même au Moyen-Orient dans son ensemble une région constamment déstabilisée par un Occident prédateur depuis plus d'un siècle mais un moment révélateur pour l'opinion publique internationale de comprendre que l'universalisme proclamé est conditionnel et que le droit international est sélectif.

Nombre de penseurs contemporains ont objectivement analysé cette politique du deux poids deux mesures, et en ont notamment conclu qu'une grande partie des peuples de la planète se reconnaît dans cette tragédie, non par idéologie, mais par le traumatisme de la colonisation.

La monstruosité de notre siècle ne se manifeste donc pas uniquement par les bombes de plus en plus puissantes qui tombent sur des populations civiles innocentes et impuissantes, mais repose plutôt sur le consentement fabriqué qui permet leur utilisation meurtrière, de même que sur la capacité d'un système à légitimer la violence sans remise en cause majeure.

Dans la réflexion que j'ai développée dans mon nouvel essai, il ne s'agissait pas de donner une lecture alternative de la réalité internationale d'aujourd'hui ni, encore moins, de prédire l'avenir, mais de décrire une trajectoire. Celle-ci est désormais visible, palpable et condamnable dans ses multiples travers. Dès lors, la question centrale qui se pose au commun des mortels est : combien de temps encore l'ordre international actuel, né des décombres d'une Seconde Guerre mondiale engendrée par un Occident suprémaciste, colonialiste, impérialiste et vorace, pourra-t-il fonctionner sur un socle aussi inique et anachronique ?

La seule lueur d'espoir, semble-t-il, réside dans une prise de conscience mondiale, et plus particulièrement au sein des sociétés occidentales. A défaut, l'ensauvagement4 du monde,qui se propage dangereusement sous nos yeux, risque de devenir la norme. Il restera, peut-être, une chance de réformer l'ordre mondial, afin de bannir l'abjecte hiérarchisation des vies humaines et concrétiser l'aspiration planétaire légitime à un «vivre-ensemble en paix »5.

Car, enfin, l'alternative à un tel sursaut salutaire ne serait-elle pas un glissement inconscient et fatidique vers un suicide collectif de l'humanité, vraisemblablement par apocalypse nucléaire ?

Notes :

1Chercheur algérien en relations internationales et chercheur associé auprès du Centre canadien de Recherche sur la Mondialisation. Spécialisé dans les relations entre l'Occident et le Monde arabo-musulman à travers l'histoire, il est l'auteur de quatre ouvrages, dont deux en langue française : «L'Orient et l'Occident à l'heure d'un nouveau Sykes-Picot» (Éditions Alem El Afkar, Alger, 2014) et «L'Islam et l'ordre du monde» (Alem El Afkar, Alger, 2021).

2Amir Nour, «The Monstrosity of Our Century: The War on Palestine and the Last Western Man», Clarity Press Inc., Georgia, USA, 2026 (https://www.claritypress.com/product/the-monstrosity-of-our-century-the-war-on-palestine-and-the-last-western-man).

3Lire en particulier : Richard Bulliet, «The Case for Islamo-Christian Civilization», Columbia University Press, 2006, et Sophie Bessis, « La civilisation judéo-chrétienne: Anatomie d'une imposture », Les Liens qui Libèrent, Paris, France, 2025.

4Lire à cet effet : Thérèse Delpech, « L'ensauvagement : Le retour de la barbarie au XXIe siècle »,Paris, Grasset/Fasquelle, 2005.

5À l'initiative de l'Algérie et d'autres pays partageant les mêmes idées, l'Assemblée générale des Nations Unies, dans sa résolution 72/130 adoptée le 8 décembre 2017, a déclaré le 16 mai « Journée internationale du vivre-ensemble en paix ». Il s'agit d'une célébration internationale annuelle qui se tient le 16 mai afin de promouvoir la paix, la tolérance, l'inclusion, la compréhension et la solidarité. Elle vise à encourager les individus, les communautés et les pays à vivre ensemble en harmonie et à célébrer la diversité existant dans le monde, par le biais de diverses activités culturelles et artistiques, d'efforts diplomatiques et d'engagements internationaux.