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L'Europe sans boussole : quand l'alignement remplace la souveraineté

par Salah Lakoues

Alors que le monde entre dans une phase de recomposition accélérée, marquée par le retour du rapport de force et la fin de l'illusion d'un ordre unipolaire, l'Union européenne apparaît de plus en plus comme un paradoxe géopolitique. Puissance économique majeure, elle agit pourtant comme un acteur politique mineur, préférant l'alignement stratégique à l'autonomie, la morale proclamée à la cohérence des intérêts. En se plaçant durablement dans le sillage de Washington, l'Europe renonce non seulement à peser sur l'équilibre mondial, mais s'expose aussi à voir ses propres normes retournées contre elle. Face à cette dérive, l'exemple de la doctrine algérienne du non-alignement revisité offre un contre-modèle lucide : celui d'une souveraineté exercée, fiable et respectée dans un monde désormais multipolaire.

L'Europe, ou le choix du nain politique dans un monde de puissances

L'Union européenne aime à se penser comme une puissance. Elle en possède les attributs économiques, normatifs et institutionnels. Pourtant, à l'épreuve des recompositions géopolitiques contemporaines, elle apparaît surtout comme un acteur qui refuse d'assumer la puissance politique, préférant l'alignement à l'autonomie, la morale proclamée au rapport de force maîtrisé. Cette contradiction structurelle explique sa marginalisation croissante dans un monde devenu ouvertement multipolaire.

Un géant économique sans stratégie politique

L'Europe est un géant économique, mais elle a fait le choix délibéré de rester un nain politique. Ni doctrine de défense autonome, ni politique étrangère unifiée, ni capacité à dire non à son allié américain lorsque ses propres intérêts sont en jeu. La dépendance sécuritaire à l'OTAN, l'acceptation des sanctions extraterritoriales américaines et l'alignement diplomatique quasi mécanique traduisent une délégation volontaire de souveraineté. Ce renoncement n'est pas neutre : il prive l'Union européenne de crédibilité stratégique et l'expose à une perte d'influence accélérée, notamment auprès des pays du Sud, désormais centraux dans l'équilibre mondial.

L'angle mort européen : le Sud et ses puissances régionales

Dans cette vision atlantocentrée, l'Europe semble oublier qu'elle a des voisins immédiats au sud. L'Algérie constitue à cet égard un cas emblématique. Puissance régionale stabilisatrice en Afrique du Nord et au Sahel, acteur énergétique majeur et diplomatie respectée dans le monde arabe et africain, l'Algérie incarne une doctrine de non-alignement revisitée, ancrée dans l'histoire mais résolument contemporaine.

Contrairement à une idée reçue, le non-alignement algérien n'est ni une neutralité passive ni une posture idéologique figée. Il repose sur trois piliers clairs :

La souveraineté décisionnelle,

La diversification des partenariats,

La fidélité aux engagements internationaux.

Le non-alignement algérien comme doctrine stratégique

La doctrine algérienne, héritée du mouvement des non-alignés mais adaptée au XXII” siècle, repose sur un principe simple : coopérer avec tous, s'aligner sur personne. Elle permet à Alger d'entretenir des relations stratégiques avec la Russie, la Chine, l'Europe, les États-Unis et le monde africain, sans se fondre dans un bloc.

Le dossier énergétique en offre une démonstration éclatante. Malgré sa proximité politique et historique avec Moscou, l'Algérie a été d'une constance irréprochable dans ses livraisons de gaz à l'Europe, y compris dans les moments de tension maximale entre la Russie et l'Occident. Aucun chantage, aucune instrumentalisation, aucune rupture opportuniste.

Ce comportement souligne une réalité que l'Europe peine à admettre : le non-alignement peut être plus fiable que l'alignement, car il repose sur l'intérêt réciproque et la crédibilité, non sur la dépendance.

Le miroir russe : une Europe mise à nu

Les discours du Kremlin, notamment par la voix de Dmitri Peskov, exploitent ce contraste. Lorsque Moscou affirme que « ceux qui se soumettent continueront de se soumettre », la cible n'est pas tant Washington que Bruxelles. La Russie ne cherche pas à séduire l'Europe, mais à exposer son absence de souveraineté stratégique.

Face à Trump ou à toute autre administration américaine, Moscou revendique une ligne de fermeté. L'Europe, elle, apparaît comme un espace politique conditionné par l'habitude de l'alignement, incapable d'imposer ses propres priorités.

Le cas iranien : la dérive normative européenne

La décision du Parlement iranien de qualifier les armées européennes d'« organisations terroristes » illustre les conséquences de cette faiblesse stratégique. En réponse au classement envisagé du Corps des gardiens de la révolution islamique comme entité terroriste par l'UE, Téhéran invoque un principe classique : la réciprocité.

L'Iran renvoie ainsi l'Europe à un précédent qu'elle a elle-même créé : politiser la qualification de terrorisme en dehors de tout cadre onusien. Il ne s'agit pas d'une escalade militaire, mais d'une contre-offensive juridique et symbolique, révélatrice de la perte de crédibilité normative européenne.

La désagrégation de l'universalité du droit

Cette séquence s'inscrit dans un contexte plus large : Gaza, l'Ukraine, les sanctions sélectives, l'impunité différenciée. Pour une grande partie du monde non occidental, le droit international apparaît désormais comme à géométrie variable, appliqué selon l'identité de l'allié ou de l'adversaire.

L'Europe, qui se voulait puissance normative, découvre qu'on ne peut durablement défendre le droit tout en le subordonnant à une logique de bloc.

Apprendre du Sud ou s'effacer

L'Europe se trouve aujourd'hui face à un choix clair. Soit elle persiste dans un alignement qui la transforme en acteur subalterne, dépendant et prévisible. Soit elle s'inspire de doctrines éprouvées, comme celle de l'Algérie, fondées sur la souveraineté, la constance et la multipolarité assumée. Dans le monde qui vient, l'autonomie stratégique ne se proclame pas, elle se pratique.

Faute de l'avoir compris, l'Europe risque de demeurer ce qu'elle est devenue :

Un géant économique administré, incapable de peser politiquement sur l'histoire qu'il subit.