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«La pharmacie d'officine en Algérie : réalités et défis»
par Habib Khadir* L'officine
de Pharmacie constitue un élément essentiel de notre système de prévention
sanitaire et de distribution des soins. En effet, le médicament n'est pas un
produit de consommation ordinaire, de même que la délivrance d'un médicament
n'est pas un acte purement commercial. C'est vrai que le pharmacien est entrain
de vendre un objet avec une marge bénéficiaire, mais cette marge constitue plus
une rémunération sur l'acte médicale qu'il accompli avec la délivrance, tout
comme le médecin, qu'un gain sur le produit qu'il achète avec son propre fond
et qu'il n'est pas sûre de le vendre avant l'échéance de sa péremption. Le
pharmacien a en effet le devoir de fournir à ses patients des informations et
des conseils sur la base de ses connaissances scientifiques.
C'est la raison pour laquelle le législateur est intervenu depuis 1962, et même avant (1941) si on inclut la période coloniale, afin que le pharmacien d'officine puisse remplir pleinement sa mission. A cet effet, les officines doivent être suffisamment nombreuses et harmonieusement réparties pour permettre à chaque malade de se procurer facilement et rapidement les produits pharmaceutiques, et de bénéficier des conseils adéquats. A ce propos, on peut dire que l'Algérie dispose aujourd'hui d'une desserte pharmaceutique considérée comme satisfaisante, voire même excellente. Au 31 décembre 2015 on comptait 14,730 pharmaciens inscrit au tableau de l'ordre dont 12,512 étaient titulaires d'une autorisation d'ouverture d'une officine (inscrit à la section A), soit 86% d'entre-eux. Le tableau suivant est donné à juste titre pour refléter le ratio réel du nombre de pharmacie par tranche d'habitant dès 2015 et après la publication de la circulaire 003 relative aux zones enclavées. Ces chiffres ont de nos jours dépassés de plus de 30% les nombres affichés. Données Année Source donnees sur le territoire Population 40.400.000 2015 ONS Superficie (en km²) 2.381.741 2015 - donnees sur l'etat sanitaire de la population Prévalence VIH-SIDA chez les adultes 0.1% 2014 IPA Algérie Espérance de vie à la naissance 77 ans 2015 ONS Mortalité infantile 23 - - donnees pharmaceutiques Nombre total de pharmaciens 14.730 2015 Conseil national de l'Ordre des Pharmaciens d'Algérie dont nombre de pharmaciens d'officine 12.512 2015 Conseil national de l'Ordre des Pharmaciens d'Algérie dont nombre de pharmaciens hospitaliers 1.043 2015 MSPRH Pharmaciens / millions d'habitants 365 2015 - Nombre d'officines 10.502 2015 Sécurité Sociale Nombre de dépôts pharmaceutiques (structures de dispensation mais sans la présence effective et constante d'un pharmacien) 387 2015 Conseil National de l'Ordre des Pharmaciens d'Algérie donnees sur les autres professionnels de sante Nombre de médecins 49.700 2015 MSPRH Nombre d'infirmiers 103.000 2012 MSPRH Nombre de chirurgiens-dentistes 9.684 2014 ONS www.ciopf.org/layout/set/print/Fiches-des-pays/Algerie Au total, notre pays compte une officine pour 3000 habitants. On indiquera aussi que l'Algérie dispose d'un « maillage » mieux équilibré que dans les pays voisins et ceci, grâce à ce principe de loi sur le « Numerus Clausus » introduits dans l'arrêté 002 du 15/01/2005 relatif aux installations et transferts des officines de pharmacies. On compte, il est vrai, un peu plus de 40% d'installations dans les grandes métropoles du nord, et c'est normal étant donné la grande concentration de la population dans ces régions, mais 60% le sont à l'intérieur du pays, dont on peut estimer que la moitié d'entre-eux (30%) sont installés dans des communes considérées comme rurale (petites villes et villages) dont le nombre de population est compris entre 2,000 et 10,000, le reste au niveau des agglomérations de plus de 10,000 habitants jusqu'à 50,000. Parlant de l'exercice de la profession de pharmacien, celui-ci a été depuis longtemps étroitement règlementé pour des raisons évidentes, par un ensemble de textes qui ont été codifiés par le décret 76/138 du 23/10/1976 portant organisation de la pharmacie. Les pharmaciens d'officine, en particulier, doivent remplir un certain nombre de conditions visées au chapitre 2 du titre IV de la Loi de santé 18-11(Art. 166 jusqu'à l'Art. 173) et le titre V chapitre 10 (Art. 249 et 250). Outre des garanties de compétence, les pharmaciens d'officine doivent remplir trois conditions principales : 1° L'exploitation d'une pharmacie est incompatible avec l'exercice d'une autre profession. 2° Ils doivent être propriétaires, individuellement, de l'officine dont ils sont titulaires et n'en posséder qu'une seule. 3° Ils doivent, enfin, exercer personnellement leur profession (art. 169). La durée maximum de remplacement possible est d'un an sauf en cas de service militaire obligatoire. Les règles d'installation sont tout aussi rigoureuses. Seuls les pharmaciens titulaires des diplômes Algériens de docteur en pharmacie ou de pharmacien d'Etat peuvent créer une officine ou racheter une officine ouverte depuis plus de trois ans. A cette condition s'ajoute la règle de démographie du «quorum», mondialement adoptée, et fixée par l'arrêté 002 à 5,000 habitants pour une pharmacie, qui a permis justement de bien répartir géographiquement l'implantation des officines en fonction des besoins de la population ; (ce qui a permis en substance d'amener des pharmaciens à venir s'installer dans des régions aussi lointaines que Tamanrasset, Djanet, Adrar et autres wilayas du sud). Quant au régime de création et/ou de transfert, on peut admettre l'existence de deux procédures : une procédure normale dans le cadre d'un arrêté ministériel conforme à l'esprit de la loi de la santé, et une procédure qu'on peut qualifier de dérogatoire, mais cachée derrière une circulaire, la circulaire 003/Sp/MSPRH/05 du 05/11/2005 concernant la couverture en officine dans les zones dites enclavées. A mon avis, cette circulaire n'aurait pas dû exister, puisqu'il était possible aux législateurs des services de la santé et, dans le cadre de la réforme de l'arrêté 110/MSP/ du 27/11/1996 qui a donné naissance au nouveau arrêté 002 relatif aux installations et transferts des officines de pharmacie, de faire glisser, après l'article 3 relatif au « quorum » de population ou « Numerus Clausus » pour certain, un autre article permettant au DSPS d'orienter les nouvelles installations, dans le respect de l'article précédent, vers ces zones déshérités, pour une meilleure répartition géographique des services de santé et leur rapprochement du citoyen. J'espère que ce point sera pris en considération dans le nouvel arrêté qui surgira en application des dispositions de la nouvelle loi sanitaire 18-11. Nous savons tous que cette circulaire, certes utile au début, car promulguée pour répondre à un besoin réel de la population résidente ou saisonnière ou même passagère de ladite zone, est devenu avec le temps un instrument d'installations anarchiques et abusives d'officines, allant à l'encontre de l'intérêt de la santé publique et celui même des officines crées dans son cadre ainsi que de la viabilité de celles préexistante. Le nombre important de ces installations, qui dépasse les 5000 cas d'après les statistiques officielles, n'est pas étranger au caractère très (trop) souple de la procédure qui laisse une large latitude à l'autorité administrative, elle-même soumise à de multiples pressions, pour apprécier les besoins de la population. Il n'est pas exceptionnel de voir accorder des autorisations d'ouverture de très petites officines à peine viable dans des villages de moins de 2,000 habitants ou dans des quartiers d'une ville pas loin de l'agglomération réelle déjà satisfaite par le réseau existant. Ainsi, on est arrivé à une situation de démographie pharmaceutique à un point où on peut convenir de s'interroger sur l'opportunité d'un freinage ; un freinage non seulement des installations mais même de la « formation » ! En effet, seules des conditions de concurrence saine permettront de continuer à garantir une bonne dispensation du médicament ; et ces conditions se résument en un nombre adéquat d'officines par rapport aux besoins de la population et une répartition géographique appropriée. Dans ce cadre nous devons exiger un minimum de 2,500 habitants dans ces zones pour qu'une installation soit admissible. D'ailleurs le texte de la circulaire 003 le stipule : on ne crée pas l'officine pour la zone enclavée, on la crée pour la population de la zone enclavée. Les besoins pris en compte sont ceux de la population locale qu'elle soit résidente ou saisonnière. En plus, on doit retenir comme pertinentes : - Les perspectives d'évolution de la population dès lors qu'elles apparaissent certaines ; - La progression du chiffre de la population dont on a éventuellement lieu de croire qu'elle se poursuivra dans l'avenir ; - La construction récente ou prochaine, mais certaine, de nouveaux logements ; - La population des communes ou des agglomérations avoisinantes et dépourvues d'officines parce que le chiffre de population ne permet pas une création (<2,500 H) ; - Le caractère attractif du lieu d'implantation : existence d'un centre commercial, d'une grande gare de voyageurs constamment peuplée et en activité, d'une clinique, de cabinets médicaux, des services publics...etc. En somme, la législation doit exiger que la décision administrative d'implantation d'une nouvelle officine, fasse l'objet d'une véritable motivation. Les commissions locales et la commission nationale, doivent donc évoluer vers un véritable contrôle de l'appréciation des faits à laquelle s'est livrée l'autorité administrative pour accorder la dérogation, en particulier le quota de population. Aussi, il parait opportun d'envisager un meilleur encadrement de cette procédure, d'autant que la desserte pharmaceutique de l'Algérie apparait vraiment satisfaisante. C'est un double objectif qu'on vise à réaliser ici, répondant à des préoccupations de nature économique, la viabilité des officines existantes et celles à créer, mais également sociales, l'adaptation aux besoins de la santé publique. Il ne s'agit pas de freiner pour freiner, ou de mettre les obstacles à de nouvelles installations pour sauvegarder les intérêts des anciennes pharmacies ; il s'agit à la fois de « garantir la viabilité économique de l'officine qui alimente les caisses du trésor public via les contribuables, tout en assurant une bonne dispensation du médicament ». L'idée que la création dans une même localité d'un nombre d'officines trop considérable, pour que chacun des pharmaciens fasse des gains suffisants pour vivre normalement, risque de conduire certains d'entre-eux à ne plus exercer la profession avec correction au détriment de la santé publique. D'ailleurs, et c'est un constat amer, les officines pharmaceutiques longtemps épargnées par la conjoncture économique, connaissent, pour certains d'entre-elles, de réelles difficultés financières. Des cas de faillites de plus en plus nombreux, bien sûre non déclarés comme tel, amènent des confrères à vendre leurs fonds de commerces. Beaucoup d'officines connaissent, par ailleurs, un niveau d'endettement préoccupant. La situation serait particulièrement dramatique pour les titulaires d'officines qui se sont installées depuis 2016, surtout en zones enclavées. La charge d'impôt légère pendant les premières années, puisque la pharmacie dégage peu de bénéfices fiscalement imposables, s'alourdit dès que les frais d'établissement sont amortis. Il n'est plus rare, semble-t-il, de voire des titulaires d'officines revendre tous les 4 ou 5 ans leurs fonds de commerce pour aller recommencer ailleurs ou changer carrément d'activité. Donc, si des solutions doivent être trouvées au plan financier notamment, il parait plutôt opportun d'apporter aux futures officines des garanties de viabilité par une meilleure prise en compte du potentiel de population à desservir au moment de l'octroi de l'autorisation d'ouverture. Il convient de noter aussi que la baisse des marges adoptées depuis 1996 dans le cadre des plans de rationalisation des dépenses de la sécurité sociale fait également sentir ses effets. Toutes ces difficultés sont particulièrement sensibles pour les pharmaciens d'officines des petites métropoles, des wilayas de l'intérieur et surtout l'intérieur profond du pays (les villes du SUD) ... Pourquoi ? parce que, tout simplement, l'essentiel de l'activité de ces officines (+ de 90%) est constitué par le seul médicament. A ce problème colossal, s'ajoute celui de l'éloignement de ces villes des centres d'activité commerciale qui sont situés pour la plupart dans les villes urbaine de l'extrême nord. Très peu de fournisseurs activent dans des wilayas aussi importantes que celles du nord du pays, comme In-Guezzam, Djanet, Illizi et autres villes de l'extrême sud, ce qui pose un énorme problème d'approvisionnement en produits pharmaceutiques et médicaments. Les pharmaciens de ces régions sont de leurs côté obligés de faire des stocks à cause du rythme de livraison hebdomadaire, une ou deux fois par semaine maximum et, qui peut même geler pendant des mois en cas d'intempéries ou de vent de sable, les routes étant à ce moment totalement coupées. Cet isolement géographique a malheureusement généré aussi un isolement scientifique et professionnel, en premier lieu l'absence des délégués médicaux et commerciaux dans la région qui se heurtent au mêmes problèmes que les fournisseurs, la grande peine du déplacement jusque dans ces régions, et réciproquement la même difficulté est ressentie par les pharmaciens de la région pour aller assister à des évènements scientifiques et professionnelles ou même économiques qui sont organisés pour la majorité là où vous savez. On citera, pour les mêmes raisons, le manque de médecins et surtout des médecins spécialistes qui peut avoir un impact sur la dispensation de certains médicaments dans le cadre de la convention CNAS, étant donné que ces produits doivent être prescrits par des spécialistes précis pour qu'ils soient remboursé. Ceci au chef-lieu de wilaya, alors que dire des communes avoisinantes et lointaines qui en plus souffre de l'instabilité ou carrément de l'absence d'internet pour le contrôle à distance et la vérification de l'historique des prescriptions faites au patient assuré social. Ces quelques afflictions soulevées, pour vous dire la difficulté d'exercer le métier de pharmacien dans une telle atmosphère vulnérable. Alors, imaginez si on lui adjoint un climat de concurrence malsaine provoquée par une surpopulation pharmaceutique consécutive à la libéralisation des installations. Cette difficulté d'exercer est déjà alourdit par ces taux de marges dégressives lissés instaurés depuis 1996 sans consultations préalables approfondies, en particulier pour ces pharmacies rurales qui, je dois le rappeler, n'ont que des médicaments à vendre. Cette mesure a entraîné une diminution très sensible des bénéfices des pharmaciens. Ces pharmacies doivent pouvoir survivre. Il convient de toujours le rappeler, avec les lourdes menaces qui pèsent sur l'avenir de la pharmacie d'officine si ça continue. Or, la qualité du tissu pharmaceutique Algérien actuel est liée à l'existence de ces petites officines dont le fonctionnement est assuré, dans leur majorité, par le seul titulaire. Il serait dramatique de voir ressurgir des «déserts pharmaceutiques» comme jadis. En conclusion et, Face à ces défis, il faut réaffirmer sans faiblesse la vocation particulière de l'officine en tant que service de santé de proximité et le rôle essentiel du pharmacien dont les connaissances universitaires, la compétence et la responsabilité personnelle dans le domaine des conseils aux malades sont indispensables. Il est, tout aussi sage que, dans le cadre du présent texte de loi sur la santé, on ait à chercher à consolider les bases du réseau officinal Algérien actuel, considéré à juste titre, comme très performant. Toutefois, il semble que la pratique professionnelle devrait, elle aussi, être davantage valorisée : par les pharmaciens ! Enfin, La performance de la gestion des chaînes d'approvisionnement des produits de santé apparaît de nos jours comme un point capital pour renforcer les systèmes de santé publique. Une chaîne d'approvisionnement efficace se traduit par la disponibilité des bons produits, en bonnes quantités, en bonnes conditions, aux bons moments et aux bons coûts. Comme le résume Dr Orin Levine (professeur associé, École de santé publique Johns Hopkins Bloomberg), «la chaîne logistique idéale est celle qui garantit que les limites de la science ne sont pas restreintes par les limites du système.» *Pharmacien (1986) DEMS en Chimie Thérapeutique (1990) ; ancien Maître-Assistant hospitalo-universitaire à la faculté mixte de Médecine-Pharmacie d'Alger. Membre de la Section Ordinale Régionale de Ghardaïa (Président de la Commission Exercice et Qualification) ; membre assesseur du BN_CNOP. |
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