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L'Algérie face au défi climatique

par Abderrezak Bouchama*

Ces dernières années, l'Algérie traverse des épisodes météorologiques qui semblent presque incohérents.

Au sud, les températures dépassent 50°C en été, mais ces mêmes régions désertiques connaissent récemment des inondations et même des chutes de neige. L'ouest algérien, qui souffre d'un déficit hydrique chronique et de sécheresses récurrentes, est frappé par des pluies torrentielles. La Kabylie, dévastée par les incendies en été, subit des chutes de neige abondantes en hiver. En Méditerranée, une tempête d'une violence rare a récemment endommagé ports, plages et infrastructures.

À première vue, tout cela paraît contradictoire. Ce ne l'est pas.

Ce que la science nous apprend

Une atmosphère plus chaude contient davantage de vapeur d'eau, environ 7% de plus par degré de réchauffement. Lorsqu'il pleut, il pleut donc plus intensément. Les épisodes deviennent plus courts mais plus violents, et les inondations s'aggravent.

Dans le même temps, la chaleur accélère l'évaporation. Entre deux épisodes de pluie, les sols se dessèchent plus vite. Les sécheresses s'installent plus profondément. La végétation devient plus inflammable et les incendies trouvent des conditions idéales pour se propager.

La mer Méditerranée, qui se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale, fournit davantage d'énergie aux systèmes dépressionnaires. Une mer plus chaude signifie une atmosphère plus instable. Les tempêtes gagnent en intensité.

Et le froid ? Le réchauffement de l'Arctique modifie les grands courants atmosphériques, notamment le jet stream. Lorsqu'il devient plus ondulant, il peut favoriser des descentes d'air glacial vers le sud. Un épisode de froid intense ne contredit pas le réchauffement global, il s'inscrit dans une dynamique climatique devenue plus instable.

Le changement climatique ne signifie pas simplement « plus chaud ». Il signifie davantage d'extrêmes, dans toutes les directions.

Une région en première ligne

La Méditerranée est identifiée par le GIEC(Groupe d'experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat) comme un « point chaud/hot spot » climatique. Selon le rapport MedECC (Mediterranean Experts on Climate and environmental) Change (1), la région se réchauffe environ 20% plus vite que la moyenne mondiale (2). Les projections indiquent une intensification des vagues de chaleur, une diminution des précipitations annuelles mais une augmentation de leur intensité, ainsi qu'une élévation du niveau de la mer qui menace les côtes.

Notre pays, par sa géographie, avec une façade méditerranéenne au nord, une immensité saharienne au sud et des zones semi-arides sur les Hauts Plateaux, concentre l'ensemble des vulnérabilités : stress hydrique, désertification, exposition aux canicules extrêmes, érosion côtière.Ce que nous vivons aujourd'hui correspond aux mécanismes physiques décrits depuis des décennies par la climatologie. Ce n'est plus une projection lointaine, c'est notre présent.

Un cadre institutionnel en construction

Face à ces défis, l'Algérie a progressivement construit un cadre institutionnel et stratégique. Notre pays a ratifié l'Accord de Paris en 2016 et soumis sa Contribution déterminée au niveau national (CDN), qui vise une réduction des émissions de gaz à effet de serre de 7% d'ici 2030 avec ses propres moyens, objectif pouvant atteindre 22% avec un soutien international.

Le Plan National Climat (PNC) (3), adopté en 2019, constitue la pièce maîtresse de cette approche. Il englobe 155 projets visant à réduire les émissions, à s'adapter aux effets du changement climatique et à renforcer la gouvernance climatique. Ce dispositif est complété depuis 2023 par un Plan National d'Adaptation (PNA) (4), élaboré avec le Programme des Nations Unies pour le Développement et financé par le Fonds Vert pour le Climat.

La transition énergétique

L'Algérie vise 15 000 mégawatts de capacité solaire d'ici 2035 (5). Un programme de 3 000 MW piloté par Sonelgaz est en cours de déploiement, avec la signature de contrats pour 20 centrales photovoltaïques. Les deux premières, à El Grous (Biskra) et Tendla (El M'ghair), sont en phase finale de réalisation et de mise en service (6). Avec plus de 3 000 heures d'ensoleillement par an et 86% de territoire saharien, l'Algérie possède l'un des potentiels solaires les plus importants au monde.

La réduction du torchage et des fuites de méthane dans le secteur des hydrocarbures constitue une priorité, avec un objectif de moins de 1% à l'horizon 2030. L'Algérie a également adopté en 2023 une stratégie nationale de l'hydrogène, visant à positionner le pays comme acteur de l'hydrogène vert exportable vers l'Europe via les gazoducs existants.

Le reboisement : un levier essentiel

Le 25 octobre 2025, une mobilisation nationale inédite, baptisée « Verte si Dieu le veut », a permis de planter un million d'arbres en vingt-quatre heures à travers les cinquante-huit wilayas du pays.

Cette initiative s'inscrit dans la continuité du Barrage Vert, ceinture forestière conçue dans les années 1970 pour freiner l'avancée du désert. La relance de ce programme historique a été annoncée fin 2023 et plus de 26 000 hectares ont déjà été reboisés. Une convention signée en décembre 2024 entre le secteur des forêts et Sonatrach prévoit la plantation de 430 millions d'arbres sur 520 000 hectares, pour un investissement d'un milliard de dollars.

En moyenne, un hectare de forêt absorbe environ 2 à 15 tonnes de CO2 par an, selon les essences et les conditions. À terme, ces 520 000 hectares pourraient séquestrer plusieurs millions de tonnes de CO2 chaque année. Au delà de la capture du carbone, les forêts protègent les sols de l'érosion, régulent le cycle de l'eau, réduisent les températures locales et préservent la biodiversité.

Un investissement massif pour la sécurité hydrique

Le stress hydrique constitue un enjeu vital pour un pays où le désert couvre 86% du territoire et où la dotation en eau par habitant, environ 500 m³ par an, est inférieure au seuil critique fixé par la Banque mondiale.

Face à ce défi, notre pays a consenti un effort considérable. Depuis vingt ans, plus de 60 milliards de dollars ont été investis dans les infrastructures hydrauliques. Pour 2026, le budget alloué au secteur atteint 531 milliards de dinars, en hausse de 65% par rapport à 2025.

L'Algérie compte 81 barrages, avec cinq nouveaux ouvrages qui entreront en service cette année, portant le total à 86 d'ici 2027. À l'horizon 2030, le pays vise 95 grands barrages pour une capacité de stockage de 12 milliards de m³, complétés par 750 retenues collinaires (7).

Axe stratégique central, le dessalement place l'Algérie au premier rang africain avec 25 stations. En 2025, cinq méga stations de 300 000 m³ par jour chacune ont été inaugurées à El Tarf, Boumerdès, Tipaza, Oran et Béjaïa, portant la capacité nationale de 2,2 à 3,7 millions de m³ par jour, soit environ 42% de la demande nationale.

Six stations supplémentaires seront réalisées à partir de 2026 à Skikda, Jijel, Tizi Ouzou, Chlef, Mostaganem et Tlemcen. L'objectif est de couvrir 60% des besoins en eau potable par dessalement d'ici 2030. Dans un contexte climatique où les précipitations diminuent, le dessalement représente une ressource fiable, un choix de souveraineté hydrique et alimentaire.

Urbanisme : une opportunité à saisir

L'Algérie connaît une phase d'expansion sans précédent de ses infrastructures. Des milliers de logements sont construits chaque année. De nouvelles routes et de nouvelles villes émergent. Cette dynamique représente une opportunité historique, mais aussi un risque si les choix d'aujourd'hui ne tiennent pas compte du climat de demain.

Les infrastructures construites maintenant seront encore là dans cinquante ou cent ans. Intégrer l'adaptation climatique dans les normes de construction n'est pas un luxe, c'est une nécessité.

Pour les bâtiments, il s'agit de définir des normes thermiques adaptées aux climats méditerranéen et saharien, d'optimiser l'orientation, d'assurer une isolation thermique efficace, de favoriser la ventilation naturelle, les couleurs claires et la végétalisation des toits et des façades.

Pour les espaces urbains, il faut développer des îlots de fraîcheur (parcs, arbres, fontaines), privilégier des revêtements clairs et dimensionner la gestion des eaux pluviales pour des événements extrêmes. Construire aujourd'hui sans penser au climat de demain, c'est condamner nos villes à des coûts considérables ou à des dommages évitables.

La dimension sanitaire : un enjeu à anticiper

Le changement climatique est une urgence sanitaire. Les vagues de chaleur tuent, provoquent des coups de chaleur, aggravent les maladies cardiovasculaires et respiratoires et affectent particulièrement les personnes âgées et les travailleurs exposés. Des études montrent que la tolérance humaine atteint ses limites autour de 30 à 31°C en température humide chez des adultes jeunes et en bonne santé, avec un seuil encore plus bas chez les personnes âgées.Au-delà de ces seuils, la transpiration ne suffit plus à refroidir le corps. La température interne augmente, provoquant coups de chaleur, défaillances cardiovasculaires et atteintes neurologiques. Les travailleurs en extérieur, les personnes âgées et celles souffrant de maladies chroniques sont particulièrement vulnérables.

La qualité de l'air se dégrade. Les incendies libèrent des particules fines (PM2,5) qui pénètrent la circulation sanguine. Selon une étude publiée dans Nature Communications (8), ces particules issues des feux de forêt sont jusqu'à dix fois plus nocives que celles d'autres sources et augmentent significativement les hospitalisations.

Les maladies vectorielles évoluent. Le moustique tigre, vecteur de la dengue et du chikungunya, étend son aire vers le nord. Selon l'Institut Pasteur d'Algérie (9), il a été détecté pour la première fois en 2010 à Tizi Ouzou, puis observé à Alger en 2016 et dans plusieurs wilayas du littoral. Aucun cas autochtone n'a encore été enregistré, mais le risque augmente. En Europe, 304 cas autochtones de dengue ont été recensés en 2024, soit quatre fois plus que sur la période 2010-2021.

Les systèmes de santé doivent se préparer. Les alertes canicule doivent être renforcées. La protection des populations vulnérables doit être prioritaire.

Ce qui reste à faire

Le cadre institutionnel progresse. Certains aspects méritent d'être consolidés. L'évaluation indépendante des impacts réels des politiques, qu'il s'agisse des émissions évitées ou de la résilience acquise, reste insuffisante. La coordination entre ministères et wilayas doit être renforcée. L'intégration systématique du climat dans les décisions d'investissement public n'est pas encore acquise.

La sensibilisation du grand public et la formation des décideurs restent prioritaires. Le changement climatique n'est pas un sujet réservé aux experts, il concerne chaque citoyen, chaque famille, chaque entreprise.

Comprendre pour agir

La connaissance scientifique sur le climat et ses impacts existe. Les solutions existent. Ce qui manque souvent, c'est la prise de conscience collective et la volonté d'agir à la hauteur des enjeux.

Les initiatives algériennes en matière de reboisement, de transition énergétique, de plans d'adaptation et d'investissements hydrauliques vont dans la bonne direction. Mais elles doivent être amplifiées, accélérées et portées par l'ensemble de la société.

Chaque arbre planté, chaque panneau solaire installé, chaque bâtiment conçu pour résister aux extrêmes climatiques, chaque citoyen informé et mobilisé fait la différence.

Un système climatique plus chaud n'est pas un système plus stable. Il est plus turbulent.

L'Algérie a les ressources naturelles, humaines et institutionnelles pour relever ce défi. Il nous appartient collectivement de les mobiliser.

*Médecin chercheur au King Abdullah International - Medical Research Center (Riyadh), auteur principal du chapitre Santé du Septième Rapport du GIEC et contributeur au chapitre sur le climat méditerranéen.

Références

1. Climate change in the Mediterranean region and global warming

https://www.medecc.org/the-relation-between-climate-change-in-the-mediterranean-region-and-global-warming-scientific-paper/

2. Climate change in the Mediterranean

https://www.unep.org/unepmap/resources/factsheets/climate-change

3. Le Plan National Climat mis en œuvre

https://www.lnr-dz.com/2024/04/04/le-plan-national-climat-mis-en-oeuvre/

4. Faire progresser le processus du Plan National d'Adaptation en Algérie

https://www.undp.org/fr/algeria/projets/faire-progresser-le-processus-du-plan-national-dadaptation-en-algerie

5. 80 soumissionnaires pour le projet d'énergie solaire de 2000 Mégawatts

https://lechiffredaffaires.dz/140-soumissionnaires-pour-le-projet-denergie-solaire-de-2000-megawats/

6. Algérie : 3000 MW d'énergie solaire bientôt intégrés dans le mix énergétique

https://www.agenceecofin.com/solaire/1503-117098-algerie-3000-mw-d-energie-solaire-bientot-integres-dans-le-mix-energetique

7. Maghreb : des dizaines de nouveaux barrages bientôt construits

https://lanouvelletribune.info/2024/12/maghreb-des-dizaines-de-nouveaux-barrages-bientot-construits/

8. Wildfire smoke impacts respiratory health more than fine particles from other sources: observational evidence from Southern California

https://www.nature.com/articles/s41467-021-21708-0

9. Aedes albopictus enAlgérie

https://www.pasteur.dz/ar/actualites/265-aedes-albopictus-en-algerie