Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Le lendemain du fracas à Caracas: Quand la force redessine les règles du monde

par Laala Bechetoula

Les frappes américaines sur Caracas ne sont pas un simple épisode de plus dans la longue crise vénézuélienne. Elles marquent une rupture. Une rupture dans la manière dont la puissance s'exerce, se justifie et s'assume. Au lendemain du fracas, le Venezuela n'est plus seulement un pays en crise : il est devenu le miroir brutal d'un ordre international qui se défait. Le lendemain des frappes américaines sur le Venezuela n'est pas un jour ordinaire. C'est un moment de bascule historique.

Ce qui s'est joué à Caracas dépasse de loin le sort d'un régime contesté ou d'un président honni. Ce qui s'est joué, c'est un changement de langage du pouvoir mondial. La force n'est plus dissimulée derrière des formes juridiques complexes ou des récits humanitaires prudents. Elle est désormais assumée, revendiquée, normalisée.

La fin des faux-semblants

Les États-Unis ont souvent, par le passé, contourné le droit international. Mais rarement avec une telle frontalité. Cette fois, aucune coalition de façade, aucun mandat multilatéral ambigu. Et surtout, aucune tentative sérieuse de dissimulation politique.

Donald Trump a parlé sans détour. Il a invoqué la lutte contre le narcotrafic, la criminalité transnationale, la sécurité régionale. Mais il a surtout prononcé une phrase qui fera date :

« We're going to run the country until such time as we can do a safe, proper and judicious transition. »

Dans cette déclaration, tout est dit.

La souveraineté suspendue.

La transition imposée.

La puissance transformée en droit de gestion.

Trump justifie l'opération par trois axes constants de sa vision du monde :

- un ennemi personnifié, présenté comme criminel international ;

- un État jugé défaillant, donc légitimement pénétrable ;

- une ressource stratégique - l'énergie - à sécuriser et à remettre en exploitation.

Lorsqu'il ajoute qu'il n'est « not afraid of boots on the ground », il ne menace pas. Il institutionnalise l'exception.

Un monde divisé, mais éclairé

Face à cette démonstration de force, la planète a réagi de manière éclatée - et révélatrice.

À l'ONU, António Guterres s'est dit « profondément alarmé », évoquant un précédent dangereux et rappelant les principes fondamentaux de la Charte. Un langage feutré, mais lourd de gravité.

Car lorsqu'on parle de précédent, on parle toujours de ce que l'on autorise pour demain.

En Amérique latine, Luiz Inácio Lula da Silva a dénoncé une atteinte grave à la souveraineté, tandis que Gustavo Petro appelait en urgence à une mobilisation diplomatique internationale.

Ces dirigeants ne défendent pas un régime. Ils défendent une ligne rouge : celle qui empêche le monde de basculer définitivement dans la loi du plus fort.

À l'inverse, d'autres ont salué l'opération. À Buenos Aires, Javier Milei a parlé de victoire contre une dictature.

À Tel-Aviv, Benjamin Netanyahu a félicité Washington pour une action menée, selon lui, au nom de la liberté.

Deux visions du monde se font désormais face sans chercher à se convaincre : celle de l'efficacité par la force,et celle de la légitimité par le droit.

La dissidence venue de l'intérieur

Mais la critique la plus troublante n'est pas venue de l'étranger. Elle est venue du cœur même de l'Amérique.

Bernie Sanders a rappelé une évidence que l'ivresse de la puissance tend à effacer : «The President of the United States does NOT have the right to unilaterally take this country to war.»

Et plus encore :

«This attack makes the United States and the world less safe... it gives a green light to any nation wishing to attack another to seize resources or change governments.»

Sanders ne parle pas du Venezuela seulement. Il parle de l'Amérique face à elle-même, confrontée à la tentation permanente de confondre puissance et impunité.

Le Venezuela comme signal global

Le Venezuela n'est plus un pays dans cette séquence.

Il est devenu un signal.

Un message adressé au Sud global : la neutralité ne protège plus, le droit n'est plus une garantie, et la souveraineté sans puissance réelle est une abstraction fragile.

Ce qui arrive aujourd'hui à Caracas peut arriver demain ailleurs.

Ce qui reste, après le fracas

Ce texte n'est ni une défense d'un régime, ni une condamnation pavlovienne d'une puissance. C'est un constat lucide.

Nous entrons dans un monde où la force ne s'excuse plus.

Où les institutions parlent encore, mais ne tranchent plus.

Où les règles existent, mais ne s'appliquent plus à tous.

La vraie question n'est pas : fallait-il renverser Maduro ?

La vraie question est plus vertigineuse :

Combien de Caracas faudra-t-il avant que le monde accepte que les règles ont changé - ou trouve enfin le courage d'en écrire de nouvelles ?