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Yémen, Somaliland et le jeu émirati-israélien: Fragmentation régionale face à la logique étatique saoudienne
par Salah Lakoues Depuis plusieurs années,
les Émirats Arabes Unis adoptent une stratégie étrangère paradoxale : au lieu
de renforcer les États nationaux, ils exploitent leurs divisions pour étendre
leur influence.
Du Yémen au Soudan, en passant par la Somalie et le Somaliland, Abou Dhabi soutient des forces locales ou des milices séparatistes, souvent au détriment de l'unité et de la souveraineté étatique. Cette politique transforme des conflits locaux en terrains d'affrontement prolongés et fragilise la stabilité régionale, tout en offrant une marge de manœuvre à des puissances comme l'Iran. La frappe saoudienne du 30 décembre à al-Mukalla contre des armes destinées au Conseil de transition du Sud (CTS) illustre parfaitement cette dynamique, révélant une coalition anti-houthie fissurée et mettant en lumière le rôle central des Émirats dans l'érosion des structures étatiques du monde arabe et africain. Les Émirats Arabes Unis : une politique de fragmentation Les ÉAU ont construit une doctrine basée sur le soutien à des acteurs locaux, séparatistes ou paramilitaires, plutôt que sur la consolidation de gouvernements centraux. Au Yémen, Abou Dhabi soutient le CTS pour contrôler des ports stratégiques comme Aden et al-Mukalla. Au Soudan, le soutien aux Forces de soutien rapide (RSF) a prolongé la guerre civile et affaibli l'État. Cette stratégie traduit une vision opportuniste : plus les États sont fragmentés, plus les ÉAU peuvent exister par dépendance et influence financière, compensant ainsi leur taille géopolitique limitée. L'Arabie Saoudite : défenseur de l'intégrité étatique Riyad adopte une logique opposée, fondée sur la consolidation nationale et la souveraineté. La frappe du 30 décembre à al-Mukalla contre les cargaisons émiraties illustre cette doctrine : Riyad ne peut tolérer que des acteurs externes alimentent la partition de facto d'un État voisin, menaçant la sécurité frontalière et l'unité régionale. Contrairement aux ÉAU, qui misent sur la déflagration des États, Riyad défend l'intégrité nationale et l'architecture étatique, essentielle à la stabilité du Golfe. La reconnaissance israélienne du Somaliland et le pivot émirati Le 28 décembre 2025, Israël a reconnu le Somaliland et ouvert une ambassade à Hargeisa, obtenant l'accès stratégique à la base aérienne de Berbera, port clé pour la surveillance du golfe d'Aden. Les ÉAU, implantés militairement à Berbera depuis 2017 via DP World, ont facilité cette reconnaissance, consolidant un partenariat tripartite Israël- ÉAU-Somaliland, qui contourne Mogadiscio et menace les équilibres maritimes traditionnels. Le timing, deux jours avant la frappe saoudienne, alimente les spéculations : Abou Dhabi consolide le contrôle sud-yéménite via le CTS, tandis qu'Israël projette sa puissance navale via le Somaliland, créant une pression stratégique directe sur Riyad. Cette manœuvre illustre le pivot émirati vers Israël, post-Accords d'Abraham, souvent au détriment des intérêts saoudiens. Conséquences sur le front anti-houthi et la Corne de l'Afrique La confrontation Riyad-Abou Dhabi fragilise le front anti-houthi, offrant aux rebelles pro- iraniens des opportunités pour étendre leur contrôle territorial et maritime. La projection émirato-israélienne vers le Somaliland accentue la dépendance des États fragmentés et remet en cause l'autorité centrale. Bab al-Mandeb et le golfe d'Aden deviennent des points de tension stratégique, où l'Arabie Saoudite doit défendre sa logique d'État-nation contre un réseau de ports et de proxies alignés sur Abou Dhabi et Tel Aviv. Lecture de fond : Émirats Arabes Unis contre logique étatique saoudienne La stratégie des ÉAU repose sur la fragmentation pour exister : affaiblir les États, multiplier les acteurs locaux et tirer profit des conflits prolongés. Riyad, à l'inverse, défend l'intégrité territoriale et l'unité nationale comme socle de sécurité régionale. Dans ce contexte, le Yémen, le Somaliland et le Soudan illustrent la fracture profonde entre une puissance régionale minuscule mais financièrement influente et un acteur plus grand, stratégiquement cohérent mais confronté à des alliances opportunistes et risquées. La frappe de Mukalla, la reconnaissance du Somaliland et la politique émiratie de fragmentation sont donc autant de symptômes d'une recomposition régionale majeure, où les anciennes alliances du Golfe sont redéfinies et où la stabilité des États-nations est mise à l'épreuve par des acteurs qui misent sur la division pour accroître leur influence. |
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