Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

HOMMAGE  - Mohammed Harbi : l'historien qui choisit la vérité

par Laala Bechetoula

  Ce 1er janvier 2026, l'Algérie perd Mohammed Harbi. À l'âge de 92 ans, après quatre jours de lutte contre une infection pulmonaire dans un hôpital parisien, s'éteint l'une des consciences historiques les plus rigoureuses et les plus courageuses de notre nation.

Avec lui disparaît un homme rare : révolutionnaire devenu historien, acteur transformé en analyste implacable, militant qui choisit la lucidité plutôt que l'amnésie confortable.

Né le 16 juin 1933 à El Harrouch, Mohammed Harbi s'engage à quinze ans dans le combat anticolonial au sein du PPA-MTLD. Ce n'était pas un engagement de salon. Pendant la guerre de libération, il occupe des responsabilités cruciales : membre de la direction de la Fédération de France du FLN, ambassadeur en Guinée (1960-1961), secrétaire général du ministère des Affaires étrangères (1961-1962), participant aux premières négociations d'Évian. Il contribue à la rédaction du Programme de Tripoli en 1962 et de la Charte d'Alger en 1964. Conseiller du président Ahmed Ben Bella, il incarne les espoirs d'une Algérie socialiste et autogestionnaire.

Puis vint la rupture. Le coup d'État de Houari Boumédiène en juin 1965 bouleverse sa trajectoire. Emprisonné deux mois plus tard, il connaît cinq années de détention sans jugement. En 1971, résidence surveillée. En 1973, départ vers la Tunisie puis Paris, où il s'installe définitivement. Les aléas de l'histoire ont parfois des chemins imprévisibles.

Mais c'est précisément ce nouveau chapitre qui permit à Harbi d'accomplir son œuvre majeure. Dès 1975, il publie Aux origines du FLN. Le populisme révolutionnaire en Algérie. Suivront Le FLN, mirage et réalité (1980), Les archives de la révolution algérienne (1981), et le monumental Une vie debout (2001). En France, il enseigne aux universités Paris-VIII, Paris-V et Paris-VII, tout en produisant une série d'ouvrages qui révolutionnent l'historiographie algérienne.

Son approche dérangeait certains parce qu'elle refusait l'hagiographie. Harbi documentait les contradictions du mouvement national, les luttes intestines, les purges, l'évolution autoritaire. Pour lui, écrire l'histoire ne signifiait pas célébrer, mais comprendre. Il savait que les nations mûres n'ont pas besoin de mythes, mais de vérité.

Cette posture lui valut des critiques diverses. Son parcours n'était pas exempt de controverses - certains évoquent encore son rôle dans des décisions difficiles de l'époque Ben Bella. Mais précisément, Harbi ne chercha jamais à se présenter en héros immaculé. Il assumait la complexité de son itinéraire, les erreurs et les désillusions, avec une rare honnêteté intellectuelle.

Son approche historique se distinguait par une rigueur scientifique implacable et un accès privilégié aux archives du FLN. Mais surtout, elle portait le poids de l'expérience vécue. Quand il analysait les luttes de pouvoir au sein du mouvement national, ce n'était pas avec la distance froide du chercheur, mais avec la connaissance intime du témoin. Cette double posture - acteur et analyste - conférait à son œuvre une profondeur unique.

Certains observateurs notaient qu'il fut parfois plus facile pour Harbi de mener ses recherches depuis Paris que depuis Alger. Question d'accès aux archives, sans doute. Question aussi d'environnement académique. L'exil, volontaire ou contraint, a parfois des vertus inattendues pour la liberté intellectuelle.

Sa thèse centrale demeure d'une actualité brûlante : l'Algérie doit être pensée comme une «nation en formation», non comme une nation achevée. Cette société, profondément transformée par cent trente-deux ans de colonisation, ne pouvait se reconstruire qu'en affrontant honnêtement ses fractures internes. Le FLN, mouvement hétérogène soudé par la lutte armée, porta à la fois des aspirations émancipatrices et des tendances centralisatrices. Son dernier geste politique fut hautement symbolique. En octobre 2024, à 91 ans, il annonça la traduction de Une vie debout en tamazight (Tudert deg isec, Koukou Editions, 2024) et prit sa retraite avec ces mots testamentaires : «Œuvrons tous ensemble pour construire une nation de citoyens et vivre en paix avec nos voisins.» Message d'apaisement pour un homme qui toute sa vie défendit une Algérie plurielle, respectueuse de toutes ses composantes.

L'œuvre de Harbi soulève une question que nous, historiens algériens, devons méditer : comment écrire notre propre histoire? Harbi avait choisi sa méthode - archives, rigueur scientifique, refus des tabous. D'autres choisiront d'autres voies. L'essentiel est que le débat historique existe, que la recherche soit possible, que les archives soient accessibles.

Aujourd'hui, alors que l'Algérie criminalise la colonisation française par la loi du 24 décembre 2025, l'œuvre de Harbi résonne avec force. Cette exigence de vérité historique sur les crimes coloniaux doit s'accompagner d'une égale rigueur dans l'écriture de notre histoire nationale. Ni complaisance envers l'ancien colonisateur, ni complaisance envers nos propres zones d'ombre.

Mohammed Harbi nous laisse un héritage exigeant : celui de l'honnêteté intellectuelle. Il refusa les facilités narratives, les mythes non questionnés, les récits simplificateurs. Dans ses mémoires, il écrit sans rancœur, avec la sérénité qu'exige le métier d'historien. Cette intégrité fait de lui une figure majeure de notre conscience nationale.

L'historien Ali Guenoun, son ami, écrit : «Sa contribution en tant qu'historien, jusqu'à la fin de sa vie, a été majeure, et laisse un héritage certain. Mohammed Harbi est resté digne jusqu'à ses derniers instants.»

À nous, historiens algériens, de poursuivre ce travail. Non en imitant Harbi, mais en adoptant la même exigence de vérité. L'Algérie mérite une histoire à la hauteur de son combat pour la liberté. Cette histoire s'écrira dans la rigueur, dans le respect des sources, dans le courage de poser les questions difficiles.

Repose en paix, Mohammed Harbi. L'histoire que tu as écrite survivra aux polémiques.