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Cultiver l'eau dans les paysages arides: Une approche intégrée pour les territoires agricoles du Sud algérien
par Elhabib Benamara Les cycles de
l'eau sont façonnés par les sols et la végétation
Les cycles de l'eau continentaux ne peuvent être compris uniquement à travers le schéma classique de l'évaporation, de la condensation et des précipitations. Ce modèle, largement diffusé, omet un élément fondamental : le rôle déterminant des sols vivants et de la couverture végétale dans le recyclage des pluies et de l'humidité atmosphérique. Dans les territoires agricoles et oasiens du Sud algérien, une part essentielle des rares pluies in filtrables pénètre les premiers horizons du sol. Cette eau, temporairement stockée dans la matrice organo-minérale, soutient la vie biologique des sols ainsi que la végétation cultivée ou spontanée. Par l'évapotranspiration, cette eau retourne partiellement à l'atmosphère, contribuant à la formation de masses d'air humide susceptibles d'alimenter des précipitations locales ou régionales. Les paysages sahariens et présahariens ne sont donc pas de simples espaces passifs face au climat, mais des acteurs à part entière du cycle de l'eau, interdépendants à l'échelle des bassins versants et des grands systèmes atmosphériques. La dégradation des sols, la disparition de la végétation et la simplification des paysages réduisent fortement cette capacité de recyclage hydrique, accentuant l'aridité régionale. Une réponse systémique à l'intensification des crises climatiques Le Sud algérien est aujourd'hui confronté à une contrainte hydrique structurelle aggravée par le changement climatique : raréfaction des pluies, allongement des périodes de sécheresse, mais aussi épisodes ponctuels de pluies intenses provoquant ruissellement brutal, érosion et crues destructrices. Ces phénomènes ne relèvent pas uniquement d'un manque ou d'un excès d'eau, mais traduisent un dysfonctionnement profond des cycles hydrologiques territoriaux. Plutôt que de traiter séparément l'irrigation, la lutte contre les inondations, l'érosion des sols ou la recharge des nappes, l'approche proposée vise à agir sur les processus écologiques fondamentaux. En restaurant la capacité des sols, des palmeraies, des parcours steppiques, des oueds et des zones humides à ralentir, infiltrer et redistribuer l'eau, il devient possible d'atténuer simultanément les risques climatiques, tout en renforçant la biodiversité et la stabilité des systèmes de production. Comprendre et inverser l'assèchement des paysages sahariens et présahariens Les déséquilibres hydriques actuels sont le résultat de plusieurs décennies d'aménagements visant à évacuer l'eau le plus rapidement possible : canalisation des oueds, drainage excessif des périmètres agricoles, suppression des structures végétales protectrices, nivellement des microreliefs et artificialisation des sols. Dans de nombreuses zones agricoles du Sud algérien, ces pratiques ont conduit à un assèchement progressif des sols, à une surexploitation des nappes souterraines, à une diminution de la recharge naturelle et à une vulnérabilité accrue des cultures face aux stress hydriques et salins. Restaurer les cycles de l'eau implique de rompre avec cette logique d'accélération et de perte, pour redonner au paysage sa capacité à retenir, infiltrer et redistribuer l'eau. Cela passe par la reconstitution de trames vivantes fonctionnelles : sols structurés et riches en matière organique, palmeraies diversifiées, haies brise-vent, talus, mares, zones humides temporaires, et boisements adaptés aux conditions arides. Passer d'une logique de contrôle à une logique d'accompagnement Cette approche marque un changement profond de paradigme. Il ne s'agit plus de maîtriser l'eau par des ouvrages lourds, centralisés et énergivores, mais de travailler avec les dynamiques du vivant. L'eau n'est plus seulement considérée comme une ressource à capter ou un risque à contenir, mais comme un flux écologique à accompagner dans le temps et dans l'espace. Ce basculement est autant culturel que technique. Il repose sur la coopération entre agriculteurs, éleveurs, forestiers, collectivités, scientifiques et habitants, et sur la reconnaissance du rôle central des organismes vivants - sols, végétation, microfaune, hydro systèmes - comme alliés dans la gestion durable de l'eau en milieu aride. Principes opérationnels pour les territoires agricoles du Sud algérien La restauration vivante des cycles de l'eau dans les territoires sahariens et présahariens repose sur cinq principes structurants : - Ralentir les écoulements pour limiter le ruissellement destructeur et l'érosion - Favoriser l'infiltration grâce à des sols couverts et biologiquement actifs - Stocker l'eau dans les sols et les paysages plutôt que dans des ouvrages concentrés - Soutenir l'évapotranspiration végétale, moteur essentiel du recyclage de l'humidité - Diversifier la végétation (palmiers, arbres, cultures, parcours, haies) pour stabiliser les flux hydriques Ces principes s'articulent autour d'un triptyque fondamental - eau, sol, végétation - et prennent tout leur sens à l'échelle des bassins versants, des oueds et des systèmes oasiens. Renforcer la résilience des systèmes agricoles et oasiens À l'échelle des exploitations agricoles et des oasis, la combinaison de pratiques agro écologiques, d'agroforesterie oasienne et de petits aménagements hydrauliques diffus permet de mieux répartir l'eau dans le temps, d'améliorer la fertilité des sols et de réduire la dépendance aux prélèvements intensifs dans les nappes fossiles. Ces pratiques, adaptées aux conditions pédoclimatiques du Sud algérien, favorisent des paysages productifs plus diversifiés, capables d'absorber les pluies rares mais intenses et de mieux résister aux sécheresses prolongées. À l'échelle territoriale, elles contribuent à sécuriser durablement la production agricole, tout en renforçant la résilience alimentaire et hydrique face aux aléas climatiques. Restaurer les oueds et les milieux aquatiques comme infrastructures vivantes La capacité d'un territoire saharien à se remettre d'une crue ou d'une sécheresse dépend largement de l'état de ses oueds et zones humides associées. La restauration des cours d'eau temporaires passe par la réactivation de processus naturels simples : élargissement des lits, reconnexion aux plaines d'inondation, présence du bois et de la végétation, diversité des habitats. Dans les oueds du Sud algérien, des approches légères et peu coûteuses, fondées sur les matériaux locaux et la dynamique naturelle de l'eau, permettent de ralentir les écoulements, de favoriser la recharge des nappes superficielles et de recréer des milieux fonctionnels, sans recourir à des infrastructures lourdes et rigides. Un levier collectif et politique pour redonner de l'espace à l'eau Redonner de l'espace à l'eau dans le Sud algérien se heurte à des freins bien identifiés : pression foncière, inerties institutionnelles, modèles agricoles hérités d'une logique d'extraction rapide et de contrôle hydraulique. Pourtant, la restauration des nappes, des zones humides et des paysages agricoles structurés constitue un enjeu stratégique majeur pour l'avenir du Sahara. Cette transformation nécessite un engagement fort des collectivités, des financements pérennes et un travail étroit avec les acteurs locaux, détenteurs d'une connaissance fine des territoires. C'est à cette condition que les paysages du Sud algérien pourront redevenir des alliés du climat, capables de réguler l'eau, de produire durablement et de soutenir le vivant sur le long terme. |
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