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Toute dynamique
sociale met en jeu une dialectique des libertés individuelles et des libertés
collectives, de leurs rapports formels et informels, au cours de laquelle se
développent des mécanismes et des processus d'imitation et d'innovation.
Cette dynamique comporte au plan matériel ce que l'on peut appeler un processus d'abstraction du travail qui est marqué par une tendance à la robotisation générale du travail. De cette dialectique des libertés et de cette tendance du processus d'abstraction du travail, on s'efforcera de mettre à jour une stratégie de développement pour sociétés non développées autour d'une dialectique non dichotomique des libertés individuelles et collectives en même temps qu'une certaine conception non dichotomique des composantes du travail (énergie et savoir) et de la société (humais et non-humains). Des libertés individuelles et des libertés collectives Il y a libertés collectives lorsqu'il y a égalisation des libertés individuelles, de quelque manière que cela soit, par le marché ou par l'État. Il y a croissance des inégalités sociales lorsque les libertés individuelles ne font plus égalités collectives. Mais il ne peut pas y avoir globalement croissance des libertés collectives s'il n'y a pas croissance des libertés individuelles. Les libertés s'étirent en libertés individuelles et s'étalent en libertés collectives. Lorsqu'elles s'étirent, mais ne s'étalent pas, le collectif est menacé, les libertés individuelles ont besoin de nouvelles libertés collectives. Pas de libertés individuelles sans libertés collectives, mais des libertés individuelles et des libertés collectives. Libertés de classes, de castes, de groupes ou sociales. Et ce sont ces rapports entre libertés individuelles et collectives qui animent la dynamique et la différenciation sociales, et ce sont ces rapports qu'implique et dynamise une stratégie de développement économique. Dans les sociétés de classes industrielles, à propension impériale, les libertés individuelles ont été séparées des libertés collectives, elles n'ont jamais, à quelques exceptions près, appartenu au même plan. Les libertés collectives ont dépendu de la capacité de la classe dominante à impliquer la classe dominée dans ses conquêtes. Le colonialisme, puis la domination de la production mondiale ont assuré un revenu extérieur qui a rendu possible l'existence d'un État providence. Entre les libertés individuelles et les libertés collectives s'interpose l'État providence pour les ajuster. Aujourd'hui, cette dynamique est rompue avec le déplacement du centre de gravité de la production mondiale, libertés individuelles et collectives se disjoignent et s'opposent avec le délitement de l'État providence, conduisant à un individualisme exacerbé qui sape l'égalité citoyenne. Libertés individuelles et libertés collectives doivent se reconfigurer, les premières contestant les deuxièmes, les plus avancées d'entre elles refusant l'égalisation. Dans nos sociétés traditionnelles, les libertés collectives brident les libertés individuelles, que peut inspirer le monde extérieur, pour préserver la société de la dispersion, pour éviter que le développement des libertés individuelles ne les dissocie des libertés collectives pour les reconfigurer. Dans ces sociétés, l'individu ne se dissocie pas du groupe. Ce qui ne peut être imité collectivement d'un comportement individuel est réprimé. Car ce qui fait association, groupe ou société, ce sont les libertés collectives. Quand les libertés individuelles ont tendance à se dissocier des libertés collectives, le collectif les réprime pour préserver sa cohésion. Pour ces sociétés stationnaires, encourager les libertés individuelles alors que les libertés collectives ne peuvent pas progresser est suicidaire. Les libertés individuelles sont solidement arrimées aux libertés collectives. La progression d'une société dépend donc à la fois de la progression des libertés individuelles et collectives, mais dans l'ordre suivant : progression des libertés individuelles puis des progressions collectives. On prête à Deng Xiao Ping le leader chinois qui inaugure l'économie socialiste de marché le propos suivant : il faut laisser certains s'enrichir. Les libertés collectives sont ce qui font faire aux individus collectivité, ce qui arrime l'individu au collectif. Dans les sociétés modernes, la promotion des libertés individuelles n'a été possible que parce l'industrialisation soutenait la progression des libertés collectives. Les sociétés occidentales ont pu se dirent libres, démocratiques, parce que les libertés individuelles pouvaient être adoptées collectivement. Par opposition, elles peuvent dire autoritaires les sociétés qui brident les libertés individuelles. La nouveauté, c'est que des sociétés autoritaires peuvent faire progresser les libertés collectives et des sociétés démocratiques peuvent ne plus le faire. Dans le premier cas, la liberté individuelle, sans laquelle ne peut se développer la liberté collective, n'est plus bridée, mais collectivement orientée. L'innovation, autre nom de la liberté individuelle, doit pouvoir être imitée pour pouvoir être encouragée. Dans le second cas, la liberté individuelle est étouffée par la liberté collective, le contexte rejoignant celui de la situation stationnaire, mais dans une société qui ayant fait du primat de la liberté individuelle son principe, il en résulte une crise. L'Occident en se définissant par opposition au reste du monde, démocratique et donc anti-autoritaire, a des difficultés à faire progresser ensemble liberté individuelle et liberté collective, parce qu'il croyait tenir sa puissance d'un principe et non d'un principe et d'un contexte. La liberté individuelle étant suivie constamment par la liberté collective, il en oublia cette dernière pour n'encourager que la première. Selon lui, la liberté individuelle est au principe de la liberté collective. Il doit pourtant bien constater qu'en ne dominant plus la production mondiale, il a changé de contexte : la liberté collective ne suit plus la liberté individuelle. Le principe de la liberté individuelle s'exaspère et se tourne contre la liberté collective. Il reste que les sociétés occidentales, pour préserver leur cohésion et assurer des libertés individuelles, doivent défendre des libertés collectives. Comment restaurer des libertés collectives qui s'effilochent, telle pour elles est la question. Pointe ici la thèse de l'impérialisme mercantile, de la supériorité de la race blanche et de l'eugénisme. Pour préserver ces libertés collectives contestées par les libertés individuelles, pour préserver la cohésion sociale, il faut à l'Occident comme restaurer son ancienne domination sur le monde. Comme un retour au racisme colonialiste, aux guerres de religion. En simplifiant beaucoup quand je parlerai de la Chine, je dirais qu'en copiant l'Occident, elle copie en masse : la liberté collective ne lâche pas la liberté individuelle. Le groupe colle à l'individu : ce que tu peux faire, je le ferai aussi, dit chacun. Dans ce que l'Occident voit une faiblesse, elle a fait une force. Elle colle aussi à l'Occident, mais ne lui demande pas comment faire, sa compétition en décidera. Et dans ce mouvement, la pratique filtre l'imitation, ce qui reste d'elle est ce qui marche. Et de ce que du monde marche en elle, elle fait son propre ouvrage. Ce ne sont pas les droits de propriété qui protègent l'innovation, mais c'est l'innovation qui se protège elle-même. Il ne faut pas cesser d'innover, il faut innover pour être copié et ne pas avoir à copier. C'est le mouvement global de compétition et d'innovation, son résultat productif qui importent, l'appropriation individuelle n'étant qu'un moment nécessaire, qu'une modalité de l'appropriation collective. Les Chinois imitent et s'imitent. Ils imitent des modèles les réussites. Et comme l'imitation d'un contexte à un autre n'est jamais reproduction, mais transformation, de la transformation peut naître l'innovation. Les Chinois sont des paysans de nature, ils sèment sur une terre et sous un ciel, ils cultivent puis récoltent. Il faut du temps et le résultat n'est pas gagné d'avance. Non pas donc fidélité au modèle, mais à la réussite du modèle et à sa fécondité. Attachement à ce qui passe d'un contexte à un autre. Différer en répétant ou répéter en différant, laisser apparaître de nouvelles associations productives et passer d'un contexte à un autre. De même quant à se protéger de la compétition, ce n'est pas le monopole qu'accordent les droits de propriété qui compte d'abord, mais le monopole de fait. La dialectique de la compétition et du monopole est permanente. Le monopole privatise l'innovation, la compétition la socialise. La régulation de cette dialectique est politique plutôt que juridique. La tendance à la monopolisation ne doit l'emporter qu'occasionnellement sur celle de la compétition et pour l'avantage de cette dernière. Une nouvelle stratégie de croissance pour les pays en développement Selon les économistes Dani Rodrik et Joseph Stiglitz[1], il y a peu, la communauté du développement s'accordait sur le fait que, quel que soit le moyen d'y parvenir, l'industrialisation orientée vers l'exportation constituait la voie à suivre. Ce consensus a été ébranlé par les récentes mutations technologiques qui ont rendu la production manufacturière plus exigeante en compétences et en capitaux et de moins en moins absorbante en main-d'œuvre. Ce qui a atténué l'avantage comparatif des pays non développés et a transformé les secteurs manufacturiers formels, compétitifs à l'échelle mondiale, en secteurs « enclaves ». Ces secteurs enclavés ne pouvaient plus employer la main-d'œuvre peu qualifiée et excédentaire de ces économies. Selon les auteurs, le secteur manufacturier restera important pour la plupart des pays, mais il ne pourra plus être le moteur de la croissance économique comme ce fut le cas en Asie de l'Est et dans d'autres économies prospères du passé. Cependant en l'absence de création d'emplois dans les secteurs les plus productifs, les différents secteurs de services ne pourront pas croître indéfiniment et l'essentiel de cette main-d'œuvre sera absorbé par des activités informelles précaires et improductives dans les zones urbaines, comme c'est le cas actuellement. Ainsi, les nouvelles technologies, le défi climatique et la reconfiguration de la mondialisation exigeront une nouvelle approche du développement, qui mettra l'accent sur deux domaines essentiels : la transition écologique et les services à forte intensité de main-d'œuvre. Selon les auteurs, la question centrale est de savoir si la productivité et la demande peuvent être accrues dans ces activités de services à forte intensité de main-d'œuvre. Ils proposent aux gouvernements une stratégie en trois volets : (i) encourager la création d'emplois peu qualifiés par les grandes entreprises opérant dans les services non exportateurs, (ii) fournir des intrants publics et un accès aux investissements améliorant la productivité aux petites entreprises, et (iii) investir dans des technologies qui complètent, plutôt que de remplacer, les travailleurs peu qualifiés du secteur des services. Dans cette stratégie, les auteurs laissent en suspens la question des secteurs productifs autour desquels les secteurs des services pourraient se développer. Nous considérerons ce point plus bas. Selon Daron Acemoglu[2], un autre économiste de renommée mondiale, « qu'on le veuille ou non, les technologies d'IA et les systèmes intelligents connaîtront des progrès considérables au cours des deux prochaines décennies ... transformant les emplois et les marchés, permettant la création de nombreux nouveaux produits et outils. Ce qui n'est pas sans inquiéter. L'IA affectera l'avenir du travail. Notre trajectoire actuelle automatise le travail à un degré excessif tout en refusant d'investir dans la productivité humaine. L'automatisation a été le principal vecteur des inégalités. À mesure que l'automatisation s'accélérait, les écarts de salaires entre les plus hauts et les plus bas revenus se sont creusés. Comment éviter les menaces sur la prospérité partagée et la participation politique démocratique qui constituent les deux piliers des sociétés avancées ? L'auteur répond par une approche à trois volets. Sont considérés comme essentiels les politiques publiques, les financements et le leadership. Les politiques publiques peuvent privilégier les technologies qui favorisent l'augmentation de la part du travail dans le revenu plutôt que celles qui augmentent les profits au détriment des travailleurs. Dans le cours de l'automatisation, il faudra donc favoriser certaines technologies. L'expérience chinoise De telles théorisations pourraient être inspirées par l'expérience chinoise sans que l'on veuille trop s'y référer. Ce ne sont pas les universités américaines qui vont donner la Chine en exemple. L'Intelligence artificielle va déclencher deux crises : celle des emplois, qui vont disparaître en masse, et celle des inégalités, qui vont se creuser aussi bien au niveau national qu'international. Du numérique au monde réel[3] Les entreprises chinoises ont décidé de prendre progressivement en charge tous les aspects de la vie quotidienne. Comme fidèles au principe de prendre les choses dans leur processus, d'un bout à l'autre de la chaîne des processus, plutôt que séparément. Cela s'est traduit par l'explosion de services commandés sur Internet, consommés dans le monde réel. Les spécialistes l'ont baptisée « révolution de l'O2O » abréviation pour « online-to-offline », dont le concept est simple : il s'agit de transformer des actions effectuées en ligne en services disponibles hors ligne, révolutionnant ainsi l'industrie des services à la personne en milieu urbain. Beaucoup d'habitants de la classe moyenne n'aspiraient qu'à une chose : rester chez eux sans avoir à ressortir pour aller s'acheter à manger ou faire une course. Ils peuvent alors compter sur la multitude de travailleurs immigrés qui peuplent les villes chinoises, prêts à leur livrer ce dont ils ont besoin pour un prix modique. C'est un environnement taillé sur mesure pour l'O2O. La classe moyenne pouvait ainsi se défaire de tâches à faible valeur ajoutée, donner du travail aux individus peu qualifiés et accorder plus de temps aux tâches à forte valeur ajoutée. Derrière ce bouleversement social autant que commercial, la super-appli chinoise WeChat était à la manœuvre. Grâce à la connexion de son Wallet aux principaux fournisseurs de services O2O, il était possible d'effectuer toutes sortes d'actions sans jamais quitter l'appli appeler un taxi, commander à dîner, réserver une chambre d'hôtel, payer sa facture de téléphone ou encore acheter un billet pour un vol long-courrier. Avec l'explosion de l'O2O, WeChat est devenue la « télécommande de la vie des Chinois ». L'appli omnipotente prend en charge des tâches accomplies séparément par Facebook, iMessage, Uber, Expedia, Evite, Instagram, Skype, PayPal, Grubhub, Amazon, LimeBike, WebMD et bien d'autres.[4] La solution adoptée par la Chine face au problème de la polarisation du marché du travail avec la révolution de l'O2O est de partager le travail, non pas en réduisant le temps de travail, mais en approfondissant la division du travail, en séparant les tâches de productivité élevée des tâches de faible productivité, pour augmenter leur productivité séparément. Cela permet de conserver le continuum du travail social, de conserver le lien entre les riches et les pauvres, entre les travailleurs à forte valeur ajoutée et les travailleurs à faible valeur ajoutée. Cela en équipant les démunis de compétences d'outils numériques pour accroitre leur qualification et les habiliter à offrir des services aux travailleurs à forte valeur ajoutée qui pourront à leur tour s'attacher à innover. On peut dire que c'est là le programme d'une société hiérarchique autoritaire qui vise à faire tenir la société comme ensemble tout en poussant en avant la différenciation et la diffusion des compétences numériques. Les travailleurs à forte valeur ajoutée se déchargent de leurs tâches à faible valeur ajoutée sur les travailleurs démunis que la société équipe. Ils peuvent alors accroitre le temps de travail consacré à des tâches productives à forte valeur ajoutée permettant ainsi aux autres de bénéficier de leurs innovations et d'une partie de leur revenu. Les riches partagent leur travail avec les pauvres et donc leur revenu. Ils cèdent des tâches qui peuvent être enrichies grâce à la révolution numérique. La redistribution s'opère au niveau de la division du travail par le marché et non au niveau d'une redistribution du revenu national par l'État. On peut parler du partage du travail et du revenu par le marché, un marché qui s'attache à être inclusif. On pourrait dire, en idéalisant quelque peu ou en étant quelque peu rude, que nous sommes comme en présence d'une société au service de son élite et d'une élite au service de la société. Les choses n'étant jamais parfaites. La division sexuelle du travail peut ainsi disparaitre comme pour laisser la place comme à une « domesticité » marchande étendue pour se substituer aux services de la famille élargie qui a éclaté. La spécialisation du travail passe à un cran supérieur, mais comme pour déprolétariser, en réassociant savoir et travail humain après les avoir séparés et avoir objectivé le savoir. La famille s'est comme élargie au-delà de la famille élargie, elle tient encore aux liens du sang, mais à une grande échelle. Nous sommes en présence d'une société autoritaire hiérarchisée autour du Parti communiste chinois, mais non duelle, au marché inclusif, au contraire des sociétés de classes occidentales qui, face au poids des libertés collectives, réagissent autrement quant à la séparation du travail humain et du savoir et quant à la polarisation du marché du travail. C'est que la campagne « innovation pour les masses » envisage un autre rapport des riches et des pauvres, elle vise à faire produire des équipements aux riches pour doter les démunis de compétences, elle vise une société compétitive qui mobilise tous ses membres. On ne peut pas comprendre la situation chinoise si l'on oublie que la hiérarchie sociale fondamentale en Chine n'est pas celle de l'argent et de la force militaire, mais celle du lettré et du paysan. Le guerrier n'est pas séparé du paysan, le guerrier procède du paysan, le véritable combattant c'est le paysan. La société chinoise a combattu le guerrier qui veut se séparer du paysan pour s'imposer par les armes. C'est une société combattante, mais non guerrière à la manière des sociétés occidentales qui attachent la noblesse au guerrier et doivent leur existence comme nations à la guerre des religions. Transpire un tout autre rapport au travail que celui de la société occidentale. Aussi est-elle plus à l'aise dans la compétition et par conséquent, par conséquent seulement, dans la guerre si elle doit avoir lieu. Le processus de formalisation Les sociétés non industrielles qui ne peuvent pas disposer de ces emplois manufacturiers productifs ne pourront pas entretenir un tel rapport entre nantis en compétences et démunis, entre productifs et non productifs. Les riches des secteurs enclavés peuvent partager une partie de leurs tâches, mais ne sortiront pas de leur enclavement, ils amélioreront leur productivité, ce n'est pas négligeable, mais ce n'est pas suffisant. Comme c'est le cas, l'informel s'impose au reste de l'économie, le dualisme est de règle. La transformation du système de paiements par le paiement mobile peut transformer le marché, il peut permettre d'inclure des exclus du marché. Transformer le marché, en faire un marché inclusif, là est la véritable tâche. Aussi, pour ces sociétés, la véritable question est comment l'informel peut-il devenir source d'innovations sociales et organisationnelles pour leur éviter une fragmentation suicidaire ? Comment des riches dont le travail peut être largement partagé peuvent émerger et se substituer aux anciens dont le travail reste enclavé pour constituer les noyaux de l'économie ? Quelles associations productives les politiques publiques pourront-elles faire émerger de l'informel ? La stratégie préconisée par Dani Rodrik et l'approche de Daron Acemoglu restent pertinentes si elles s'installent dans l'informel, si elle ne considère pas l'informel comme sa marge : quel travail peut y émerger qui puisse être partagé ? C'est de l'informel qu'il faut faire émerger le formel plutôt que de vouloir soumettre l'informel à un formel qui a fait ses preuves ailleurs, mais piétine chez soi. Il faut rétablir la dialectique non dichotomique du formel et de l'informel. Le droit ne doit pas précéder l'expérimentation, il doit la suivre. En Chine on expérimente d'abord localement et on érige ensuite en exemple la réussite, on étend alors l'expérience comme pour généraliser l'expérience réussie, mais pas comme on applique une loi en Occident. On ne passe pas du local au global, de l'exemple à la loi, pour aller de nouveau au local, appliquer la loi, on passe d'un local à un autre local, qui de l'exemple pris plutôt que de la loi appliquée, sortira un résultat au moins identique et au mieux différent que l'on espérera enrichissant. On ne sort pas de l'expérience, on passe d'une expérience à une autre, après avoir modélisé ou théorisé. Le rapport chinois au monde est particularisé, on ne peut savoir disent-ils qu'après avoir essayé. Le savoir n'est pas dissocié de l'action. On ne se donne pas le monde, on dialogue avec lui. Le droit est toujours le résultat d'un état de fait, résultat que l'on porte à un certain niveau de généralité. Les Chinois expérimentent d'abord, puis de la réussite, ils énoncent un modèle qui ne peut pas cependant accéder au statut d'une loi. On ne conçoit pas un principe détaché d'un état de fait, d'un contexte ou d'une multiplicité de contextes. Importe ce qui passe d'un état à un autre, sans penser qu'il puisse passer dans tous les états ou rester identique à lui-même. Mimétisme et innovation Copier les autres est une propension naturelle très développée chez les sociétés traditionnelles. De cette propension la Chine a fait un vecteur de la compétition. Elle a transformé le mimétisme, d'une faiblesse en une force. On imite le meilleur, ce qui fait avancer. L'objectif final n'est pas que la copie reste fidèle à l'original, mais celui de confronter un modèle à un contexte pour éprouver sa pertinence, une occasion pour expérimenter, soumettre à un contexte pour corriger et améliorer son résultat. Les Chinois ont copié le modèle d'Uber pour créer un nouveau marché, mais de la réussite de la copie, ils ont étendu l'usage. Ils ont innové en créant une application des applications (WeChat) et un paiement mobile (le téléphone comme instrument de paiement) pour développer un marché plus inclusif. Ils ont fait d'une faiblesse de leurs moyens de paiement une force en substituant aux cartes de crédit le paiement mobile. Ils imitent et innovent pour ne pas être dépassés ; dans leur esprit on ne peut pas ne pas imiter, mais pour ne pas être dépassé, il faut innover. Avoir rattrapé pour se faire rattraper, c'est s'arrêter à mi-chemin. L'innovation doit succéder à l'imitation, l'innovation doit se protéger de l'imitation par une continuelle innovation. L'innovation n'a pas à être protégée par la propriété privée, elle doit servir la progression collective. Sous l'instigation et la direction du PCC, cette féroce compétition les a conduits à innover et à mettre en place un nouvel écosystème marchand et industriel. Sous la bannière « entrepreneuriat et innovation de masse », le gouvernement chinois entreprit un effort historique pour orienter le développement des écosystèmes de start-up et l'innovation technologique vers la production de masse. Le marché laissé à lui-même obéit aux mouvements de la richesse, il se concentre, s'il ne peut pas s'étendre. On peut dire que le marché est alors le marché des riches qui déterminent les offres et les demandes. Il intègre, inclut et/ou désintègre, exclut. Ce sont les préférences des riches qui déterminent la demande. Et plus ils sont riches, plus ils pèsent sur le marché en matière d'offres et de demandes. Un marché laissé à lui-même obéit à l'argent qui lui-même n'obéit qu'à l'argent. Les riches ne pensent alors qu'à s'enrichir davantage, qu'à leur compétition, ils ne pensent à partager la richesse que si le partage leur permet de s'enrichir. Et c'est sur cette ligne de crête que peut se tenir un Etat social : encourager la richesse enrichissant les autres, la richesse doit s'accroitre et ruisseler d'un bout à l'autre de la société. Et cela du point de vue du partage du travail, partage du travail d'un bout à l'autre de la société. Les Chinois prennent les choses par le bout de la numérisation, le développement technologique, la déprolétarisation (l'association du travail et du savoir) pour remonter le cours de la prolétarisation (la dissociation du savoir et du travail). La société traditionnelle est exemplaire de ce point de vue : le crédit du riche tient dans ses dépenses non personnelles. Notons que la richesse n'est pas seulement matérielle, elle est dans le savoir, savoir-faire et savoir-être, la capacité d'adaptation de la société, sa puissance et sa résilience. Une société véritablement riche est une société puissante de son savoir, une société que les défis ne peuvent défaire. Ce qui peut opposer deux sociétés ce sont les tendances à partager le savoir et la tendance à le monopoliser. Il faut permettre au savoir-faire mondial de se déverser dans la société, pour qu'elle puisse le mettre à l'épreuve. Il faut encourager les échanges d'expérience, la compétition ne doit pas exclure la coopération. On ne sait ce qui peut passer d'une expérience à une autre. Si, lors de la campagne « entrepreneuriat et innovation », les objectifs furent édictés à Pékin, leur application fut l'œuvre d'une nuée de maires et de fonctionnaires à travers tout le pays. L'avancement de ces derniers au sein de la bureaucratie d'État repose sur des évaluations de performances conduites par leurs supérieurs, en l'occurrence le département des ressources humaines du Parti communiste. Aussi, dès que le gouvernement central fixe un objectif clair, on voit partout d'ambitieux fonctionnaires subalternes s'y consacrer corps et âme. Ce coup de force a entraîné bien des gaspillages au niveau local des incubateurs restés vides, des « avenues de l'innovation » construites à perte , mais, à l'échelle du pays entier, l'impact a été phénoménal[5]. Sans essayer, on ne peut pas savoir. Pour gagner, il faut accepter de perdre, tous les essais ne peuvent se transformer en réussites. S'il faut avoir des gages de réussite avant d'expérimenter, comme dans un capitalisme sans capital risque, le savoir mondial et la société ne peuvent pas être mis à l'épreuve. Expérimenter c'est donc accepter des pertes, mais aussi des surproductions. Aussi ne s'agit-il pas simplement d'adapter un savoir-faire mondial, il faut innover de sorte que l'innovation puisse s'exporter. Start-up et capital-risque ne peuvent être la seule affaire du privé, innover et exporter sans une politique publique conséquente et un leadership, n'ont aucune chance. Robotisation générale Les sociétés est asiatiques manifestent une tendance générale du cours mondial, celle d'une robotisation générale des opérations humaines, apparemment sans grand souci des problèmes de l'énergie que cela pose et de la polarisation du marché du travail que cela peut induire. Du point de vue occidental cela s'apparente à un optimisme technologique. Mais ce que ce point de vue oublie, c'est que la Chine n'envisage pas seulement le rapport de substitution des non-humains aux humains, mais simultanément leur rapport de complémentarité. Elle a comme confiance dans sa capacité à intégrer les non-humains dans son système social, autrement dit, que la régulation sociale et politique permettra une substitution et une complémentarité la plus cohérente possible. Les humains ne sont pas au-dessus des non-humains et ne craignent pas de se retrouver en dessous. Ces sociétés ne sont pas complètement imprégnées de la grande division occidentale de la Société (liberté) et de la Nature (nécessité). La société est une bonne ou une mauvaise association d'humains et de non-humains, une association symbiotique ou dichotomique. Cette représentation est en train de gagner l'Occident, mais pour accentuer ses dichotomies. Certains Occidentaux pensent qu'il faut aller plus vite que la Chine pour ne pas être dépassés, mais pour cela il ne faut plus se soucier d'égalité et de démocratie. Car la robotisation de la production et de la guerre peut conduire à une autorégulation de la production (usine intelligente) et de la guerre (armes autonomes). Une telle robotisation conduirait à reproduire la dichotomie Société et Nature, mais en inversant globalement le rapport de domination des humains et des non-humains : la liberté et l'intelligence changeant de camp : d'une part des humains atomisés et de l'autre des robots devenus intelligents formant société, une pure société technologique. Comment la société humaine pourrait se reproduire dans de telles conditions ? Ceux qui produisent et ceux qui consomment ne sont plus les mêmes. Les humains se diviseront en deux sociétés, l'une composée d'humains augmentés et de machines intelligentes, attachée à la production et à la guerre pour assurer la domination du monde et son approvisionnement en énergie et matières premières, une autre composée de seuls humains attachée à la consommation, mais inutile à la production dominante et à la guerre. Cela du fait de la division de l'humanité en humains augmentés et humains prolétarisés, car sans savoir-faire. La classe des humains augmentés devenant la nouvelle classe des guerriers dominant les sociétés et la compétition mondiale. On peut dire que ce scénario se trouve dans la trajectoire des sociétés guerrières occidentales. Les nouvelles armes constituant les nouveaux guerriers, les anciennes croyances s'effondrant avec la montée des nouvelles forces. Mais que dire des sociétés non occidentales, dans quelles trajectoires peuvent-elles se situer ? Particulièrement en ce qui concerne les sociétés qui n'obéissent pas à la dichotomie des humains et des non-humains. Comment ces sociétés pourraient-elles se soustraire à l'hégémonie occidentale ? Pour l'heure, la Chine semble s'inscrire dans la logique occidentale comme pour la pousser à son extrême. Elle pousse vers une robotisation excessive et donc vers une dualisation de ces sociétés occidentales. Alors qu'elle se protège d'une telle dualisation. La Chine ne lutte pas contre le cours des choses, elle y accumule des forces pendant que le cours des choses en vide ses adversaires. Ce n'est pas elle qui fait tomber ses adversaires, c'est le cours des choses. Partir en guerre pour elle, c'est juste accélérer le cours des choses, gagner des forces. Ce n'est pas détruire un ennemi, qui signifie pour elle détruire des ressources. Voici le cours du monde que peut imposer la trajectoire occidentale. Toutes les sociétés ne peuvent pas se situer dans cette trajectoire productiviste, comme les sociétés d'Asie orientale, pour influer sur elle. Elles ne peuvent imiter ces sociétés, elles doivent se préparer à l'effondrement et aux guerres auxquels conduit une telle trajectoire. Car la nouvelle classe des guerriers occidentaux s'attachera à séparer les nations des États, à gérer les sociétés comme elle se représente les entreprises, afin d'accéder aux ressources mondiales qui lui sont nécessaires. La première tâche de ces sociétés sera de remettre en cause la forme État dont elles sont imprégnées, le modèle westphalien d'État-nation, qu'elles ont importé, mais qui ne peut plus assurer leur cohésion. Il leur faudra passer au modèle de nation État, qui soude mieux l'État à la nation parce qu'il attache mieux une société à son combat et son histoire. Modèle qui n'est pas indépendant du rapport complémentaire des humains et des non-humains. Ce ne sont plus les USA qui préfigurent l'avenir de toutes les sociétés, ce sont les sociétés d'autres cultures, comme celles autour de la Chine, que ne structure pas une logique dichotomique. Il faut remettre sur un même plan travail de la nature, travail humain, savoir et énergie. Les sociétés impériales occidentales (toutes leurs principales sociétés rêvent de domination et d'empire disparu) préfigurent les catastrophes à venir. Processus de robotisation Dans le processus de robotisation, il faudra distinguer deux processus : celui des sociétés occidentales et est-asiatiques qui procède par une robotisation par le haut étant donné leur industrialisation, alors que les sociétés non industrielles devront procéder par le bas. La robotisation par le bas précède historiquement la robotisation par le haut. La société chinoise à la différence des sociétés occidentales veillera à ce que la substituabilité des non-humains aux humains n'entame pas leur complémentarité, qu'une substituabilité des non-humains par les humains reste possible. Car c'est là que se trouve l'origine de la crise : on substitue des non-humains à des humains, mais on ne peut plus faire l'inverse. Après avoir appris aux non-humains leur raisonnement, les humains oublient ce qu'ils leur ont appris. Plus besoin de savoir calculer, par exemple, si la machine le fait mieux que nous : la machine s'est substituée à l'homme, mais l'homme ne peut plus se substituer à la machine. Et c'est là que se trouve la sortie de crise : rétablir l'unité et la complémentarité des humains et des non-humains. Une robotisation par le bas ne produira pas les mêmes robots que la robotisation par le haut, c'est que cette dernière procède de la première. Il faut doit d'abord produire des robots humains avant de pouvoir produire et intégrer des robots non humains. C'est que les robots non-humains sont des substituts à des robots humains, la substitution a lieu pour accroitre la productivité du travail en utilisant une énergie non humaine. Il faut désormais voir derrière et devant chaque humain un robot et se poser la question : quelle association d'humains et de non humains pourra faire société résiliente ? On peut dès à présent soutenir que c'est la société qui pourra assurer une substituabilité réciproque des humains et des non-humains pour s'adapter aux conditions de l'énergie et des matières disponibles. La substituabilité dépendant de l'énergie et de la matière disponibles, le rapport humain et non humain étant de l'ordre du transfert du savoir. Et c'est de cette croyance que peut procéder la confiance asiatique dans la robotisation de l'activité. La Chine pourra suivre les USA dans la compétition monopolistique de puissance, mais de la chute à laquelle cette compétition entraîne, elle retombera sur ses pieds. Alors que les sociétés non développées toujours imprégnées de la culture occidentale entreront dans une zone de turbulences qui les mettra sens dessus dessous. Nous pouvons distinguer trois types de situations : premièrement une robotisation par le haut qui dissocie pour associer autant que possible humains et non humains (modèle chinois), deuxièmement, une robotisation qui les dissocie pour les associer de manière restreinte (monopolisation, modèle occidental) et troisièmement une robotisation par le bas, qui reprend le processus de robotisation à la base. L'avantage du dernier processus est de ne pas être handicapé par la robotisation qui a résulté des révolutions industrielles antérieures. Car avec la crise climatique, il ne s'agit pas de rattraper les robotisations antérieures, mais de s'épargner leurs coûts. On peut citer l'exemple de la révolution du système de paiements qu'introduit le paiement mobile : pas de système bancaire dont il faut se défaire. On peut entrer dans les nouvelles révolutions industrielles pour court-circuiter les anciennes, éviter les coûts des anciennes révolutions pesant sur le développement des nouvelles. En guise de conclusion. Si les libertés collectives peuvent être des entraves aux libertés individuelles, elles sont aussi les conditions de leur développement. Cela signifie alors que les unes peuvent se transformer dans les autres : une liberté individuelle devenir collective et inversement. Lorsque les rapports de l'individu et du groupe se distendent sans que le droit ne dispose de l'infrastructure économique qui autonomise l'individu pour les gérer, le rapport de l'individu au groupe se brouille, le droit ne peut pas alors le gérer. Une informalisation prend alors le pas sur la formalisation. Lorsque le rapport du groupe à l'individu est serré, et que le cours des choses est à la progression, la liberté individuelle entraîne la liberté collective par le mécanisme du mimétisme. Lorsque le rapport de l'individu au groupe se détend, mais ne rompt pas, que leur interaction peut-être réciproque, que le cours des choses autorise une dynamique vertueuse, liberté individuelle et liberté collective peuvent progresser l'une dans l'autre, l'une avec l'autre, grâce à un partage régulé de l'innovation, se substituant alors au mimétisme par proximité. Dans les pays non développés, quand on oppose le formel à l'informel, il faut voir que c'est le formel qui produit de l'informel et que c'est la raison pour laquelle il est incapable de l'absorber. Le formel produit de l'informel et l'informel ne produit pas le formel. Ils ne sont pas l'un dans l'autre. Formel et informel déformalisent au lieu de formaliser. Dans ce cas, il n'y a pas processus de formalisation du point de vue du droit. Le droit dérégule l'ancien processus de régulation sociale effectué par le groupe, il défait le contrôle social, mais ne formalise pas ce qu'il a défait, n'établit pas des rapports de droit entre les individus (échouant à établir des rapports marchands contractuels). En vérité, et d'un point de vue non dichotomique, le processus de formalisation ne fait qu'étendre l'échelle du contrôle social, il le porte du groupe à la société par le biais d'institutions. L'autonomisation des individus s'accompagne de la contractualisation de leurs rapports. Le contrôle social n'est plus de proximité, il est global, mais s'effectue par une formalisation progressive de l'informel. L'individu consent au contrôle de la société, ce que l'individu consentait au contrôle du groupe. La formalisation n'est pas tout simplement ou principalement juridique, elle prend d'abord la forme d'habitudes sociales, de conventions. L'informel subsiste sous le formel et le soutient. L'on sait le rôle que les rites ont joué et jouent en Chine. La formalisation s'effectue sous des formes diverses à des échelles diverses, elle ne s'abstrait pas totalement de l'informel sans lequel elle perdrait sa dynamique. Mais dans le cadre de l'État-nation westphalien, la dichotomie de l'Etat et de la Société, de l'individu et du groupe, le processus de formalisation procède d'une atomisation du groupe, la continuité entre le groupe et la société se trouve ainsi rompue. C'est la classe dominante, par ses guerres de conquête, son armée industrielle, qui étend son ordre au reste de la société. Les sociétés non développées et postcoloniales sont coincées entre une forme d'Etat importée et une société dominante incapable d'accomplir ce qu'elle et l'État importé sont censés accomplir : conquêtes guerrières et domination de la production mondiale. Ces sociétés veulent construire une robotisation par le haut sans qu'elles n'aient accompli leur robotisation par le bas. Notes 1- A New Growth Strategy for Developing Nations. Dani Rodrik and Stiglitz in The New Global Economic Order Edited by Lili Yan Ing and Dani Rodrik. Routledge. 2026. 2- AI's Future Doesn't Have to Be Dystopian. https://www.bostonreview.net/forum/ais-future-doesnt-have-to-be-dystopian/ 3- J'emprunte dans ce qui suit à Kai-Fu Lee. IA. La plus grande mutation de l'histoire. 2018. Les Arènes, Paris, 2019, pour la traduction française 4- Kai-Fu Lee. Ibid.. 5- Kai-Fu Lee. Ibid. |
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