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ASSOIFÉES D'AMOUR

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Livres

Faim Blanche. Roman de Amin Zaoui. Editions Dalimen, Alger 2021. 197 pages, 1.000 dinars



C'est une histoire vraiment compliquée que celle rapportée par Amin Zaoui. Il est vrai qu'il nous y avait habitués. Compliquée certes comme les personnages du roman, mais porteuse de moult significations et de leçons.

Tout d'abord, c'est la description de l'intérieur d'une société (à partir des années 60) en (r)évolution très rapide, que les adultes n'arrivaient plus, ou pas, à suivre. Encore moins les «responsables» politiques engagés dans des idéologies autoritaristes, allant contre la quasi-totalité des libertés et ne comprenant rien aux nouvelles conditions humaines, surtout celles de la jeunesse.

Ensuite, il y a la rencontre (à l'université d'Oran ) de Taous («Tao»), une jeune fille, assez tôt orpheline de père, rebelle et iconoclaste, habitée par un esprit de feu et qui venait de quitter son village, Al Malha. Elle veut être juge ou avocate car, après avoir avoir vu lors de son enfance, «dans un monde perdu dans la démence quotidienne», survivant avec difficultés, grâce à la «faim blanche», mille et une injustices, elle voulait les réparer. Rencontre avec Mustapha Bouzadi, né à Béni-Saf ( la ville de Jean Sénac), dit Ouled El Marrouki (un surnom et une origine qui lui causeront pas mal de problèmes après la «Marche verte» au Sahara occidental, qui avait vu, par mesure de rétorsion, l'expulsion de milliers de Marocains installés en Algérie et dont certains comme le père ont été de vaillants moudjahidine), jeune, beau, brillant... mais un peu trop porté sur les joints.

Elle lui offre sa virginité. Il la prendra... Un choc poignant, un coup qui illumine, qui libère, mais aussi une révélation commun sur des choix de vie différents, si originaux, si décidés, ne correspondant aucunement à ce qui se pratiquait ou s'imposait officiellement qu'on assistera à la fin, sans que l‘auteur ne l'indique avec précision, à un terrible gâchis dans un monde «trouble, cruel, d'amour et de haine, d'espoir et de résistance»... dont on en paye, encore, les conséquences et le prix aujourd'hui encore... l'islamisme arrivant en douce et s'imposant avec violence durant les années 90, n'arrangeant pas les choses.

L'Auteur : Il n'est plus à présenter. Professeur de littérature moderne (Université d'Alger), ancien directeur de la Bibliothèque nationale (Alger, auteur – bilingue: français, arabe- de plusieurs romans (arabe et français) traduits en plusieurs langues, chroniqueur de presse : «Liberté», «The Independant» (Londres)

Extraits : «Par sa simplicité et sa discrétion, le cimetière juif nous apprend comment aimer la vie en ce bas-monde. Le cimetière chrétien par la parfaite organisation architecturale, la quiétude régnant sur ses résidents, les fleurs de toutes sortes qui poussent sur les tombes et les beaux textes gravés sur les pierres tombales, nous apprend à aimer la mort comme une vie éternelle ! Le cimetière musulman par le chaos qui y règne nous apprend à détester la vie de ce bas-monde et à préférer en contrepartie la vie de l'au-delà où tout est permis, femmes, vins, or et confort» (p 117), «L'Histoire de l'humanité ne conserve dans sa mémoire universelle que les noms de ceux qui ont fait du bien et ont accompli le beau» (p139)

Avis : Un roman à l'écriture qui peut déranger, mais comme elle est audacieuse, osée et mordante (comme toujours chez Zaoui, une œuvre captivante... dans laquelle la vision philo n'est pas loin.

Citations : «Les larmes trahissent, les hommes et les femmes aussi» (p11), «Raconter, c'est se libérer et libérer l'auditeur. La parole est un tapis volant qui nous porte vers les horizons ouverts sur le rêve» (p13), «Enfant, je rêvais de devenir avocate ou juge. Le rêve de tous les damnés du monde» (p35), «L'homme n'est qu'une histoire. La femme aime l'histoire de l'homme avant l'homme lui-même ! Les hommes, parce qu'ils ne sont pas fidèles, partiront un jour ou un autre, mais leurs histoires demeureront pour l'éternité (p43), «Seule la femme est capable d'effacer l'image d'une ville de la mémoire d'un homme» (p 61)



L'enfant de l'œuf. Roman de Amin Zaoui. Editions Barzakh, Alger 2017. 700 dinars, 232 pages (Fiche déjà publiée. Pour rappel)



Un roman écrit à deux voix. Celle de Moul (diminutif de Mouloud), l'humain, ou tout du moins ce qui en reste ; celle de Harys (qui aurait préféré être appelé Quitmir), le caniche de compagnie (ou d'infortune). Deux «orphelins» de la société.

Moul vit seul, son épouse Farida l'ayant quitté, sa belle-mère Sultana dont il était l'amant décédée sans avertir, sa fille unique étant partie vivre sa vie ailleurs, un homme à l'aise matériellement mais déjà plus jeune, certes pas encore vieux, la cinquantaine encore assez verte, malgré la sédentarité, la cigarette et le whisky à gogo, et au vu de ses exploits amoureux avec la réfugiée syrienne du dessous (sensuelle et bouleversée par la guerre, donc fragile) ou la vétérinaire... célibataire, soignant son chien.

Moul vit seul donc, se contentant de lire (la presse et les livres), d'observer les autres (de son appartement dominant les rues grouillantes de monde d'Alger), de chanter Cheikha Remiti ou Jacques Brel... et de parler à son chien... un animal presque humain.

Un homme et son chien. Le premier incapable de s'attacher à un autre être humain et le second vivant au rythme des besoins et des sentiments de son maître... et ayant, lui aussi, des penchants de jouisseur... aimant les chiennes de la véto, le chocolat noir... et urinant avec plaisir sur les Unes des journaux (surtout celles arborant des portraits de politiciens) lui servant de litière.

Un duo ? Un trio ? Un quatuor ? En tout cas, un groupe bancal, cacophonique, parsemé de passions et de déprimes, de joies tranquilles et de tristesses dans un univers plein d'hypocrisie, d'intolérance, de voisins voyeurs, de mensonges et de haines souvent sans raison.

Un univers qui ne tarde pas à s'écrouler lentement mais sûrement. Lara, la Syrienne chrétienne (qui était obligée de cacher sa croix en Algérie), part au Canada ; Farida, l'épouse, toujours amoureuse, meurt au loin d'un cancer des deux seins et Tanila la fille unique décède dans un accident... Quand à la vétérinaire, elle en a marre de ses animaux et cherche un homme de compagnie. Harys, ne tarde pas à mourir... et Moul, désormais réellement bien seul, se retrouve.. Où ??? Devinette... à 700 dinars !

L'Auteur : Lire plus haut

Extraits : «Dès qu'il commence à pleuvoir, j'imagine Dieu dans ses cieux en train de pisser sur nous ou de pleurer à cause des bêtises humaines commises sur cette terre : les guerres, les haines, les infidélités» (p 34), «Les hommes sont des arriérés mentaux, il leur faut beaucoup d'années pour atteindre la sagesse. Et, quand la sagesse humaine se présente, elle arrive souvent accompagnée d'hypocrisie religieuse» (p 36), «Les hommes fournissent beaucoup d'efforts afin de dissimuler les soupirs dus à leurs souffrances. Ces mêmes hommes font du bruit en mangeant, la bouche ouverte» (p 80)

Avis : Assez originale comme écriture... au style difficile à saisir au départ mais prenante par la suite. Toute l'histoire de la solitude. Triste mais émouvant. Et, un auteur toujours sévère (une critique faite de «piques» que je trouve «objective» car franche et lucide) à l'endroit de sa société

Citations : «Nous sommes dans un pays où l'islam est religion d'Etat et le vendredi un jour sacré. Le jour du couscous pour les grand-mères, de la grande prière pour les croyants et les politiciens hypocrites» (p 11), «Le plaisir de chier n'a dégal que celui de l'orgasme» (p 40), «Je déteste les guerres et je vénère la mort des braves. Il n'y a pas de bonne guerre, toutes les guerres sont sales même si celles qui sont justes, même celles dites saintes» (p 156), «Ce sont les inconnus qui construisent l'Histoire pour les grands ou pour ceux qui deviennent grands «(p 157), «La morale n'est pas dans les institutions, elle est dans la culture, dans le niveau de la civilisation» (p 194), «C'est facile de trouver un trou de souris pour y vivre, mais pour tomber sur un vrai cœur chaleureux, il faut faire sept fois le tour du monde» (p 216), «La vieillesse commence par la perte du miel du rêve» (p224)