Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

L'astronautique européenne se relance à Séville : des projets, un budget et beaucoup de questions

par Abdelhak Benelhadj

Avant-propos

Au moment où les Algériens réfléchissent, dans la paix, à leur destin, sans méconnaître le considérable potentiel subversif que leur action produit sur le reste du monde, aux aguets de tout ce qui se passe dans les rues des villes algériennes, il importe que, réciproquement, nos concitoyens se mettent aux fenêtres et observent avec attention l'évolution du monde.

L'histoire algérienne a presque toujours été intimement associée à des événements qui dépassent ses frontières nationales: l'arrivée de l'islam (VIIIe siècle), l'émergence de l'Empire ottoman sur la mer Blanche (au XVIe), l'occupation coloniale de l'Afrique (au XIXe), les mouvements de libération après 1945, la guerre du Viêt-Nam, la Palestine...

En ces circonstances, il serait opportun de lever la tête et de discerner, sans naïveté, notre avenir dans ses quatre dimensions.

«La Terre est le berceau de l'humanité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau » Constantin Tsiolkovski, le père et le théoricien de l'astronautique moderne.

L'Europe de l'espace s'est congratulée et a festoyé à Séville les 27 et 28 novembre. «On a battu tous les records en termes d'engagements financiers», s'est félicité Jean-Yves Le Gall, président du CNES (Centre national d'études spatiales) depuis avril 2013. Il va permettre de financer les nouveaux programmes spatiaux sur une durée de trois à cinq ans. Les 22 ministres chargés du dossier se sont réunis en Andalousie pour relancer le programme spatial de l'Union (Grande-Bretagne comprise) avec une enveloppe de plus de 14 Mds euros. Ainsi, divers programmes pourront être lancés.

Dans le domaine du transport spatial, avec une prochaine génération de lanceurs - Ariane 6 et Vega C, poursuite du projet «Space Rider» pour la mise au point d'un véhicule spatial réutilisable. Actions pour une utilisation responsable de l'environnement, sur Terre et dans l'espace.

Sont programmées 11 nouvelles missions d'observation intéressant le changement climatique avec une acuité particulière pour l'Arctique et l'Afrique, des études de la planète Mars et ainsi qu'un retour sur la Lune, dans le cadre d'une coopération internationale.

Certes, l'Europe de l'espace revient de loin. Avec un budget en hausse de 40% par rapport au précédent Conseil ministériel, il dispose d'une somme inégalée depuis la fondation de l'organisation intergouvernementale en 1975.

Cependant, les communiqués enthousiastes destinés aux opinions publiques cachent mal les limites de la politique spatiale européenne et invitent à la nuance. Ceci, sur au moins trois points:

1.- Ces projets additionnés ne suffisent pas à former un programme et des objectifs cohérents, avec une stratégie à long terme.

2.- Les moyens mobilisés, aussi accrus ont-ils été à Séville, sont loin de suffire à doter l'Europe d'une présence significative et autonome dans ses décisions, comparés aux moyens dont disposent leurs concurrents.

3.- Les Européens ne sont pas parvenus à dépasser dans l'espace les rivalités qui les handicapent sur d'autres sujets sur Terre, notamment entre Français et Allemands.

Pour en saisir toutes les implications, il conviendrait de faire un bref retour récapitulatif historique. La course à l'espace entre Soviétiques et Américains à la fin des années 1950-début 60 présentait deux caractéristiques principales:

1.- Les Soviétiques tirent les premiers (avec le Spoutnik en 1957) et les cosmonautes ont longtemps accumulé les premières, les astronautes à leur poursuite, au pas de charge. C'était d'autant plus méritoire que les Soviétiques disposaient de moyens nettement inférieurs à ceux de leurs adversaires. Dans cette lutte acharnée, l'URSS et les Etats-Unis étaient seuls joueurs dans un sport que personne d'autre ne maîtrisait à la même hauteur.

2.- Cette compétition avait un impact global nécessitant la maîtrise de nouvelles technologies, de procédés intégrés et des innovations continues à tous les niveaux: mécanique, informatique, électronique, matériaux, énergie, management, logistique... Les défis scientifiques et technologiques étaient très élevés.

Avec des résultats obtenus à fort contenu en productivité: vecteurs pour les missiles, satellites pour l'observation et la communication, des retombées considérables dans divers domaines civils (pêle-mêle: couches-culottes, stylos, calculettes électroniques, mini et micro-ordinateurs, électroménager, transports...). Ces conséquences indirectes (et souvent imprévues, en toute sérendipité) n'étaient pas visées aux conditions initiales.

Les enjeux se situaient alors sur un autre terrain

En effet, jamais le Congrès américain n'aurait permis la «dilapidation» de dizaines de milliards de dollars du contribuable (le programme Apollo avait été estimé à près de 25 Mds$, en valeur nominale de l'époque(1)) seulement pour aller chercher des cailloux sur la Lune ou offrir à des «professeurs Nimbus» l'occasion d'étudier l'origine du système solaire.

Au prix du kilo, la facture était plus que salée. Il y fut mis un terme après juillet 1969. Après la Lune, et encore plus après 1990, l'astronautique américaine expédia les affaires courantes (Skylab, Pioneer, Voyager, Hubble...), quelques missions spectaculaires sur Mars et comètes et entra peu à peu dans une douce léthargie, à l'exception, pour l'essentiel des programmes militaires ou paramilitaires.

L'enjeu en effet était clair et il était principalement idéologique: les Américains ne pouvaient à aucun prix laisser les Soviétiques réussir une démonstration universelle que le système communiste était le meilleur qui soit.

Après Apollo XI, la «conquête» spatiale prend de nouvelles formes dans un contexte nouveau.

L'astronautique américaine a triomphé, l'URSS s'est effondrée et le jeu s'est arrêté (au moins médiatiquement), faute de joueurs et d'enjeux. Dès septembre 1970, les missions Apollo 18, 19 et 20 sont alors annulées. Le Congrès américain n'y voyait plus aucun intérêt. D'autant moins que la guerre au Viêt-Nam exigeait des efforts autrement plus stratégiques...

Très vite, les fusées Saturn V ont été rangées dans le hangar des projets dispendieux ou reléguées au musée à Huston. Même la navette spatiale dérivée de ces programmes allait rejoindre en 2011 le lot des dinosaures obsolètes qui ne rapportaient rien ou pas grand-chose.(2)

Nous reprendrons dans un autre article, en une analyse approfondie, la logique d'ensemble de ce qui s'est joué en cette étape et la mutation des enjeux spatiaux qui se profilent aujourd'hui et pour l'avenir.

L'espace « rentable »

Après la compétition soviéto-américaine, l'espace a presque disparu de l'actualité médiatique. Les fusées sont lancées dans l'anonymat et n'occupent plus, à quelques occasions exceptionnelles près, que quelques entrefilets dans les pages «18» des journaux.

Disparu des «unes» mais pas des laboratoires, des industries concernées et des états-majors.

Paradoxalement, plus l'espace semblait s'estomper, plus sa place (invisible, inaperçue) dans la vie ordinaire des citoyens du monde occupait peu à peu une place considérable.

Je résumerai cela en une seule observation: si par une simple expérience imaginaire, on avait le pouvoir de faire disparaître les satellites (plus particulièrement les satellites géostationnaires), il n'y aurait plus ni téléphone, ni radio, ni télévision (sous les formes actuelles). Plus aucun train, plus aucun avion ni aucun bateau ne pourra décoller ou quitter sa gare ou son port. La plupart des entreprises de la planète arrêteraient leurs activités, les marchés paralysés et les échanges économiques internationaux seraient gravement handicapés.

Inutile d'évoquer la défense qui en fait un usage aussi discret qu'intensif avec des interactions complexes et variées entre les sphères civiles et militaires.

Ce qui explique qu'aujourd'hui, le nombre d'acteurs dans l'espace a explosé et les domaines d'application multiformes.

La Russie, avec des moyens limités mais d'une grande ingéniosité, tente de maintenir son rang. Surtout après l'arrivée début 2000, de V. Poutine au Kremlin. En termes de rapport qualité-prix, l'espace russe a toujours été le plus performant. Aujourd'hui, ni les astronautes américains ni personne d'autre ne peuvent accéder à l'espace sans passer par ses fusées, les seules, moyennant un prix raisonnable (autour de 90 millions de dollars par siège selon l'agence spatiale russe Roscosmos), aptes à emporter des passagers en orbite basse vers la Station spatiale internationale qui doit beaucoup à la Russie et à sa longue expérience acquise depuis Saliout.

Les programmes habités américains, les lanceurs de Boeing et de SpaceX ont pris beaucoup de retard et n'ont pas encore fait la démonstration de leur fiabilité. Des commandes américaines supplémentaires de Soyouz ont été faites aux Russes pour leurs missions en 2020.

Les Chinois sont les troisièmes historiquement à disposer du savoir-faire nécessaire pour envoyer des hommes dans l'espace(3). Avec des fortunes diverses, Indiens(4) et Japonais s'y essaient et tentent de rejoindre les trois «grands», tandis qu'une multitude d'autres pays développent (seuls ou en coopération) des lanceurs dans les domaines scientifiques, militaires, exploration spatiale, communication...

Subordination européenne

La réunion de Séville s'est achevée à la satisfaction générale de tous les participants. Avec deux faits remarquables:

1.- Le budget de l'Agence spatiale européenne a donc atteint un niveau jamais connu auparavant pour financer les nouveaux programmes.

Une somme record est annoncée à Séville par son directeur général Ian Wörner qui ne résiste pas au mimétisme transatlantique, lançant à la cantonade: «C'est un pas de géant pour l'Europe, cinquante ans après le débarquement sur la Lune», soulignant au passage sous quelles augures s'est placée cette réunion.

L'Europe spatiale se félicite d'avoir obtenu de ses membres un budget de 14.38 Mds€, mais rien que pour l'année 2019, celui de l'Amérique spatiale est de plus de 21 Mds$, soit plus de sept fois supérieur.

Il ne s'agit pas de la même compétition. Cette différence mesure le gap transatlantique et explique en partie la subordination du «vieux continent».

Toutefois, ce changement en cache un autre. La NASA n'est plus donneur d'ordres. L'Agence est mise à la disposition d'opérateurs privés (TESLA et Boeing pour l'essentiel). Les contribuables américains financent (moyennant les tours de passe-passe habituels sollicitant avec excès l'argument «sécurité nationale»), assument les risques sans décider réellement de la politique de leur pays, sous le principe bien connu: collectivisation des pertes et privatisation des profits.

Il en est de la politique spatiale commune, comme de la politique étrangère, de la défense ou de... la politique agricole commune.

Le marché, les intérêts strictement locaux, les grosses entreprises transnationales qui prospèrent (comme leurs homologues américaines) à l'ombre des déficits publics, et l'omnipotent «allié» transatlantique (et dans la plupart des cas de figure, ces puissants intérêts combinés et confrontés) fixent les objectifs et les marges de manoeuvre, pèsent sur les budgets, déterminent les priorités et distribuent les rôles.

SpaceX annonce des lancements low cost à moitié prix de ceux de ses concurrents. Mais cela repose sur des procédés peu loyaux, comme dans d'autres domaines5.

En effet, il peut s'appuyer sur les grands contrats du Département de défense (DoD) américain et de la NASA pour faire du dumping à l'international et sur leurs logistiques.

La plupart des tests de Starliner, la capsule surpayée par la NASA de Boeing, se déroulent sur la base militaire désertique de White Sands, dans le Nouveau-Mexique.

Ce qu'il y a de préoccupant dans l'implication privée dans ces domaines, surtout quand elle assume des fonctions dirigeantes, ce n'est pas seulement que ces activités stratégiques nationales devraient demeurer dans le giron de l'Etat: un monopole ou un duopole privé est contradictoire avec les principes libéraux, car cela annule l'idée même de marché et corrompt les mécanismes de formation des prix (Google, Microsoft, Boeing, Airbus, autoroutes françaises...).

Ce qui est encore plus discutable, c'est que des ressources publiques, propriété de la collectivité nationale, soient offertes à des entreprises qui n'ont pour seule finalité que le profit individuel. Souvent, sans contrôle crédible.

Il va de soi que ce n'est pas de la performance différentielle, souvent surfaite (surtout si on prend soin de placer les repères comptables aux bons endroits), dont il est question ici.

2.- Le drapeau allemand flotte sur Séville...

Cédant aux Etats-Unis et à Allemagne (à chacune pour des raisons différentes), la France réduit son influence dans une entreprise dans laquelle depuis 1979 6, dans des conditions très difficiles, elle faisait figure promoteur et de maître d'oeuvre principal avec de nombreux atouts: une volonté ferme, un cap clair, des moyens majoritairement français, des compétences validées, une fusée et un centre de lancement, le meilleur, car proche de l'Equateur.

Aujourd'hui, la situation a bien changé: le centre de commandement spatial n'est plus en France mais à Darmstadt, le nerf de la guerre outre-Rhin et l'accès des hommes à l'espace sous strict contrôle des Etats-Unis.

Le résultat se mesure de manière évidente à Séville.

L'Allemagne supplante la France et devient le premier contributeur budget de l'ESA7 (3,29 milliards d'euros sur 5 ans, 22,9% du budget de l'Agence spatiale européenne). Loin, très loin devant la France (2,6 milliards, 18,5%), soit 630 millions d'euros de plus que la France.

La France a ainsi très largement perdu sa place historique de leader européen même si elle a pu rajouter 160 millions d'euros aux 2,5 Mds€ prévus avant la conférence ministérielle. Conséquence logique et prévisible, juste retour selon un principe qui a fonctionné longtemps dans l'autre sens: les industriels français vont devoir apprendre à passer après leurs partenaires allemands. Est-il besoin de rappeler la nationalité allemande de Ian Wörner, Directeur général de l'ESA depuis 2015, après avoir en présidé le Conseil de 2012 à 2014 ?

Dépassée par l'Allemagne, elle est même talonnée par l'Italie, qui a réalisé un très gros effort financier en mettant sur la table de l'Europe spatiale 2,282 milliards (15,9%). Suivent dans le top cinq des contributeurs, le Royaume Uni avec 1,655 milliard (11,5%) et, enfin, l'Espagne avec 852 millions d'euros (5,9%).

Evidemment, tout cela se paie d'une redistribution de carte à l'échelle des responsabilités, des prérogatives et des prises de décision.

En réalité, de renoncement en renoncement, la perte d'influence française vient de loin. Elle est systémique et ne se limite pas à l'espace qui n'en est qu'un des révélateurs.

L'Europe spatiale est une aventure, partie d'un projet global qui devait couvrir l'essentiel des volets permettant une occupation autonome de l'espace, avec une coopération d'égal à égal aussi bien avec les Russes qu'avec les Américains.

Mais très vite, cette stratégie au cours des années 1990 a eu du plomb dans l'aile. Avec l'abandon en 1992 d'une pièce essentielle du programme, la navette spatiale Hermès. Envisagé à partir de 1975 par le Centre national d'études spatiales français (CNES) et repris par l'Agence spatiale européenne (ESA) en 1985, Hermès devait être lancé par une fusée Ariane 5 et rejoindre la station européenne autonome Columbus.

Cette dernière se transformera en simple module de la Station Freedom sous R. Reagan qui deviendra la Station spatiale internationale, dont le lancement, initialement prévu fin 2004, n'aura finalement lieu que le 7 février 2008 par la navette spatiale américaine Atlantis.

Les rivalités européennes (dont de nombreux acteurs sont pilotés à distance à partir de Washington) et les règlements de comptes -désormais sur la place publique- entre Allemands et Français, dans le spatial comme sur les autres terrains.

Les Européens ont décidé de limiter leurs ambitions aux lancements de satellites avec Ariane -dans ses différentes versions- et Vega, un plus petit lanceur italien adapté à des charges plus légères.

Il en est de l'espace comme de la défense

Si Washington insiste pour que ses «alliés» européens accroissent leur budget militaire, ce n'est pas pour qu'ils se dotent de leurs propres moyens de défense. Les Etats-Unis ne veulent pas entendre parler, seuls les aveugles persistent à l'ignorer, d'une défense européenne hors de l'OTAN, garant du contrôle américain de ce confetti d'Etats qui forment l'Union européenne, dont la première ébauche vient d'Amérique, esquissée sous Wilson et achevée sous le général Marshall, avec la collaboration (le mot s'impose) de personnalités aussi opportunes et accommodantes que l'a été un Jean Monnet, par exemple.

C'est évidemment surtout pour que les Européens accroissent leurs commandes aux industries militaires américaines. La domination politique et militaire n'a strictement aucun intérêt sans profits sonnants et trébuchants. Sinon pourquoi entretenir de manière si onéreuse des centaines de milliers de soldats et de bases sur toute la planète ?

Le 21 octobre dernier à Washington, dès l'ouverture du 70e Congrès international d'astronautique (IAC2019), le vice-président américain, Mike Pence, en tant que président du National space council, a rappelé avec limpidité les règles du jeu: «Les Etats-Unis d'Amérique seront toujours prêts à travailler en proche collaboration avec les nations qui elles aussi aiment la liberté, tandis que nous mènerons l'humanité vers l'ultime frontière».

La clarté de son allocution a mis mal à l'aise les délégués internationaux qui savaient très bien ce qu'il en était des rapports de force au sein d'un forum créé en 1950. Ils auraient sans doute préféré que le vice-président américain soit plus... discret. «Sous la direction du président Donald Trump, l'Amérique est à nouveau en tête dans l'espace», a martelé Mike Pence. «Il pense, comme je le crois, que le destin de l'Amérique est d'être à la tête des nations dans notre aventure vers le vaste inconnu». Tout est dit.

Le retour vers la Lune était bien évidemment le thème majeur de cette édition anniversaire de Congrès. Les chefs d'agences spatiales canadiens, japonais et européens présents ont soutenu avec un bel ensemble le principe d'une «coopération» dans cet objectif.

Le nouveau budget voté à Séville servira à financer des programmes sous commandement américain: poursuite de sa participation aux activités de la Station spatiale internationale jusqu'en 2030 et mise au point des modules de transport et d'habitation cruciaux pour le «Gateway», un projet inédit de station orbitale lunaire. L'Europe participera à une mission pionnière de retour d'échantillons martiens, «en coopération avec la NASA».

Dans le même sens, l'ESA permettra aux entreprises innovantes et aux gouvernements des Etats membres de tirer parti de l'exploitation commerciale de l'espace, dans le contexte du «NewSpace»: développement des premiers systèmes satellitaires entièrement flexibles, conçus pour être intégrés dans les réseaux 5G, ainsi que des technologies optiques de prochaine génération, destinées au réseau communément appelé fibre optique de l'espace. En plaçant ces technologies au service de la navigation, l'ESA commencera à «mettre au point des systèmes de navigation destinés à l'exploration de la Lune».

Comprend-on pourquoi c'est en Amérique qu'il faut aller pour trouver le puzzle dans lequel les éléments du programme spatial européen trouvent le sens dont il était si difficile de percevoir la cohérence à Séville ?

Tout le reste c'est de la (mauvaise) communication à l'intention d'opinions publiques perturbées, écartées des centres de décision, privées des moyens de mettre de l'ordre dans leurs idées et dans leurs votes.

Le spatial, médiateur des rapports de forces sur Terre, devient un nouveau territoire de la guerre (à supposer qu'il ait cessé de l'être depuis 1957), entre dans une nouvelle phase où les intérêts nationaux cèdent le pas aux intérêts privés qui ne se reconnaissent ni patrie, ni traités, ni institutions internationales, dans une démocratie où le spectacle l'emporte sur la gestion raisonnée des controverses politiques et des conflits structurels sous-jacents qui leur donnent tout leur sens.

Au début du mois de mars dernier, le président américain Donald Trump présente au Congrès américain pour approbation le projet de «Force de l'espace». Cette force spatiale sera chargée de protéger les intérêts américains dans l'espace que les Américains considèrent désormais comme un «domaine de combat».

Jamais en retard d'un plagiat, au reste purement rhétorique, le président français annonce, à la veille du 14 juillet, la création d'un commandement militaire dédié à l'espace, devenu un champ de confrontation. «Pour assurer le développement et le renforcement de nos capacités spatiales, un grand commandement de l'espace sera créé en septembre prochain» au sein de l'armée de l'air qui «deviendra à terme l'armée de l'air et de l'espace », a-t-il déclaré dans les jardins de l'Hôtel de Brienne, lors de la traditionnelle réception rassemblant la communauté militaire à la veille de la parade sur les Champs-Elysées.

Début septembre à Toulouse, saisissant «toutes les opportunités du ‘New Space'» (sic), la ministre des Armées s'est engagée à doter la France d'«une véritable autonomie stratégique spatiale» face aux «menaces portées par quelques grandes puissances» dans un contexte de militarisation de l'espace. Et elle commence par accuser nommément les Russes d'«un acte d'espionnage» contre le satellite militaire franco-italien Athena-Fidus en 2017.

Elle accuse la Russie (2 ans après) et indique vers quel camp va son allégeance.

Evoquant le projet de «force spatiale» des Etats-Unis, la ministre argumente « J'ai entendu bien des gens se gausser à l'annonce de la création d'une Space Force américaine [re-sic]. Je n'en suis pas. Je n'en suis pas du tout. J'y vois un signal extrêmement puissant: le signal des confrontations à venir».

Loin de la «conquête spatiale» des romans d'«anticipation», l'espace de demain évolue dorénavant dans trois dimensions principales (qui mériteraient des développements trop longs dans l'espace qui m'est imparti ici) dont les Etats ont été dessaisis:

1.- Privatisation

2.- Miniaturisation et robotisation

3.- Militarisation

Le reste, c'est de la science-fiction pour potaches.

Egarés par leurs dirigeants à l'«insu de leur plein gré», dans un Plan Marshall enfin accompli, les peuples européens vassalisés seront aux premières loges pour compter les coups qu'ils seront peut-être les premiers à encaisser.

L'histoire bégaye.

A l'évidence, Star Trek a définitivement cédé la place à Stars War dans une tragicomédie à la Game of Thrones, avec des dragons ombrageux dans tous les camps.

Winter is coming.

« Si vous ne tenez pas le seuil de votre propre maison, celui qui le tient la possède» Lois McMaster Bujold, Memory

Notes

1- 153 Mds$ en valeur 2019 corrigée de l'inflation, mais 288 Mds$ en intégrant tous les coûts indirects, et mobilisera jusqu'à 400.000 personnes.

2- Sans compter que le concept même était absurde et antiéconomique: une navette ne peut se concevoir qu'entre la Terre et une station qui n'existait pas alors. De plus, lancer des satellites depuis une orbite basse était plus que discutable: n'importe quelle fusée pouvait le faire sans avoir besoin de surcroît d'un équipage.

3- Premier Taïkonaute le 15 octobre 2003, première station spatiale fin 2011, avec maîtrise parfaite des «rendez-vous» orbitaux.

4- Actualité astronautique indienne: un satellite de la Nasa en orbite autour de la Lune a réussi à localiser début décembre le site d'impact de la sonde indienne Vikram, qui s'était écrasée le 7 septembre en tentant d'alunir.

5 Le jeu flou entre activités militaires et activités civiles permet aux entreprises américaines de bénéficier des subventions publiques, des fonds fédéraux pour améliorer leur compétitivité sur les marchés civils. Ailleurs, ce n'est guère différent dans un monde capitaliste qui impose ses règles aux plus faibles tout en s'affranchissant ouvertement de leurs contraintes. Le «Consensus de Washington» est une aimable plaisanterie dédiée aux benêts en quête infantile de compétition franche et loyale. Le principe qui guide ces «libéraux» est simple. Il peut être énoncé à peu près en ces termes: «Ne jamais participer à une bataille dont on n'est pas certain d'en sortir vainqueur». Les Français se sont souvenus de la Bataille d'Azincourt (1415) qui leur a coûté la fine fleure de leur chevalerie, l'humiliante «Paix de Troyes» et plus d'un siècle d'occupation britannique meurtrière.

6 Au moment où les Européens abandonnaient le programme Europa (11 lancements, 11 échecs) et étaient disposés à se tourner résolument vers Washington.

7 Sans y prêter garde, l'ASE (Agence spatiale européenne) a disparu au profit de l'ESA. L'anglosaxonisation de l'Europe et, pire, de la France, est un processus continu en parfaite cohérence avec le reste, des oeuvres complaisantes, voire militantes, de leurs dirigeants. C'est d'autant plus cocasse et ironique à observer que jamais l'Europe ne l'a été autant qu'à la veille du Brexit. Avec une disparition programmée de toutes les autres langues continentales, tenues désormais pour des dialectes locaux. Mais qu'on ne s'y trompe pas: le succès de l'anglais ne doit (presque) rien à Shakespeare, ni à la Perfide Albion, mais tout à la puissante Amérique.