Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Fonte des réserves de change du reste du monde et chute du pétrole programmée depuis 2014: Une expression naturelle du déclin de l'Occident (suite et fin)

par Medjdoub Hamed*

Le danger de l'endettement extérieur de l'Occident. La posture de débiteur vis-à-vis des créanciers étrangers

Pour répondre à ces questions, étudions le processus de la politique monétaire non conventionnelle mené par la Fed américaine, surtout que, comme nous l'avons montré, cette politique est, dans le principe, identique à la politique monétaire conventionnelle. Tout d'abord, la crise financière de 2008 est survenue et il fallait à tout prix la dépasser, et c'est d'ailleurs le but des programmes d'assouplissement monétaire massif non conventionnel. Il y avait aussi la nécessité d'instaurer des politiques d'austérité drastiques, surtout en Europe, pour diminuer les déficits publics et regagner de compétitivité, ce qui a été une exigence soutenue. Aujourd'hui, les États-Unis prônent une politique protectionniste pour éviter que la Chine soit toujours gagnante dans son commerce avec les États-Unis. Et elle l'est toujours, ce qui provoque des tensions internationales et l'incertitude ne cesse de gagner et d'hypothéquer l'avenir du monde, sans savoir où le monde va. D'autre part, il fallait éviter que les liquidités créées ex nihilo par les Banques centrales, dans le cadre des Quantitative easing, soient inflationnistes. La création monétaire ex nihilo par les Banques centrales occidentales, surtout américaine et européenne, et déversée dans l'économie, ne pouvait que créer de l'inflation et augmenter l'endettement public de l'Occident. Alors comment les Banques centrales occidentales vont réagir ? Et prenons les deux premières – la Fed américaine et la BCE – qui comptent pour plus de 80 % dans les monnaies internationales en circulation dans le monde, entre monnaies de réserves et de compte dans les échanges commerciaux. Puisque dans les programmes de l'assouplissement monétaire non conventionnel ou quantitative easing, sont inscrits les rachats de titres publics et privés, qu'en est-il des injections massives de liquidités créées ex nihilo par ces Banques centrales ? Pour les rachats de titres privés, à savoir les créances hypothécaires, il est évident que, lorsque le marché immobilier américain reprend, les créances hypothécaires remises sur le marché par la Fed et la BCE qui les ont acheté à des prix bas, eu égard de la crise immobilière, vont être revalorisées. Les Banques feront des bénéfices qu'elles peuvent octroyer au Trésor. Donc qu'elles grossissent les bilans des Banques centrales importe peu, puisqu'elles sont en stand-by, donc à l'arrêt, en veilleuse, et surtout adossées à des contreparties physiques réelles (maisons, immeubles hypothéqués). Quant aux titres publics, c'est-à-dire bons de Trésor, obligations d'État, etc., racheter directement sur le marché primaire serait une mauvaise solution. Puisque les Banques centrales, en achetant au Trésor, ne feront que financer les dépenses du Trésor qui va, à son tour, financer les dépenses publiques, ce qui, par une augmentation monétaire dans le circuit économique, fera inévitablement monter l'inflation. Et puis les textes juridiques interdisent la monétisation directe par les Banques centrales des dépenses publiques du Trésor. Or, dans la situation règlementée des émissions de titres publics, le Trésor, dans ses émissions de bons de Trésor, est tenu de vendre les titres publics aux «Spécialiste en valeurs de Trésor» (SVT ou en anglais ou primary dealers), qui sont des banques commerciales, maison de courtage, etc. accréditées, chargées de commercer ces titres (ventes et achats) sur le marché secondaire. Donc, la seule solution pour les Banques centrales occidentales est le rachat de titres publics sur le marché secondaire. Mais, en 2008, il y avait problème, surtout sur les bons de Trésor. En effet, tandis que les taux d'intérêt court directeur ont fortement baissé, les taux longs ont fortement augmenté. Et ce par le fait que la panique qui a survenu lors de la crise financière et tout le monde s'est mis à vendre des titres publics et privés du fait de l'endettement des agents économiques (banques, institutions financières et non financières, ménages). Situation qui a fait baisser fortement le marché des actions, le «prix des titres publics» a aussi baissé du fait de la demande de liquidités. En revanche, les «taux d'intérêt long» ont augmenté sur le marché obligataire du fait que les investisseurs demandaient un rendement plus grand pour l'acquisition de titres. Le premier objectif des Banques centrales est donc de faire «baisser les taux longs, complément de ce qu'ils faisaient sur les taux courts en les menant à zéro», comme l'a écrit l'économiste français Jean- Paul Betbeze. Mais le volume de titres publics en circulation est restreint. Et cela pose un problème important pour les QE qui devaient être massifs pour les Banques centrales, dont l'objectif était le sauvetage de leurs systèmes bancaires et la relance de leurs économies. En effet, les bons de Trésor ne sont pas détenus que par les résidents américains et européens. Ils sont détenus aussi par les non-résidents, c'est-à-dire des pays étrangers tels la Chine, les pays émergents d'Asie et d'Amérique du Sud et les pays exportateurs de pétrole dont les pays arabes. Dans une analyse dans le monde.fr, «Ce sont les pays exportateurs de pétrole, la Grande-Bretagne et la Russie qui assument la charge financière du creusement de la dette du Trésor des USA [...] L'accroissement de la dette de marché a été assuré par deux grands investisseurs : les investisseurs américains et les investisseurs étrangers qui se partagent moitié-moitié la dette aujourd'hui. Il s'agit là des calculs du Trésor qui corroborent imparfaitement les chiffres que nous avons cités plus bas. Les grands investisseurs asiatiques possèdent près de 50 % de la dette avec une tendance à l'effritement de leurs avoirs en pourcentage.» (4)

Cette analyse du journal Le Monde fait ressortir que près de 50% de la dette sont détenus par des investisseurs étrangers. De plus, sur comment est organisée la dette publique totale des États-Unis, celle-ci est divisée en deux parties : la dette intragouvernementale qui n'est pas mise sur le marché (un peu plus de 30 % sur la dette totale) et la dette de marché sur le restant, c'est-à-dire un peu plus de 60 % sur la dette totale. Et c'est cette partie qui est mise sur le marché qui est détenue par des investisseurs résidents et non-résidents (étrangers). Et en février 2019, la dette américaine a atteint 22.000 milliards de dollars. Si on prend la dette de marché, d'environ 60% de la dette publique totale, on constate que 13.200 milliards de dollars sont sur le marché. Et, à raison de moitié-moitié entre les investisseurs américains et étrangers, 6.600 milliards de dollars sont détenus par des résidents américains et 6.600 milliards de dollars par des non-résidents (étrangers), cette situation rend l'endettement américain (qui ne cesse d'augmenter) réellement problématique pour un futur proche de l'économie américaine. Et cette problématique de l'endettement extérieur de l'Occident est en fait dangereuse. Pourquoi ? Pour la simple raison que si l'Occident continue de s'endetter, et qu'une partie importante de la dette publique est détenue par les pays étrangers, ce qui fait d'elle une dette extérieure, les pays étrangers à force d'accumuler des excédents commerciaux et donc des réserves de change qui viendront se placer en bons de Trésor américains et européens, auront une influence grandissante sur l'économie occidentale, et pas forcément positive. D'autre part les programmes des Quantitative easing menés par les Banques centrales américaine et européenne ont fait monter le pétrole à des sommets entre 2008 et 2014. Hormis le 2ème semestre de 2008, suite à l'éclatement de la crise financière, le prix du baril de pétrole est resté haussier, fluctuant entre 100 dollars et 120 dollars en moyenne. D'ailleurs la création monétaire ex nihilo étant portée aux nues durant cette période de crise qu'il a fallu un autre pondérateur en plus du pétrole pour éviter une dépréciation dangereuse et incontrôlée du dollar US. Ce «pondérateur de secours» a été l'«or» qui est passé de 280 dollars l'once à près de 1.900 dollars fin 2011. Le prix de l'once d'or a été multiplié en une décennie par six. Et cette forte hausse du pétrole grâce à la politique monétaire occidentale non conventionnelle a permis aux pays exportateurs de pétrole d'engranger encore des excédents commerciaux massifs grâce à ces QE. D'abord entre 2003 et 2008 avec une politique monétaire conventionnelle, ensuite non conventionnelle, entre 2009 et 2014. Et donc des réserves de change considérables faisant de ces pays aussi des créanciers importants pour l'Occident. Une situation qui ne fera qu'enfoncer l'Occident dans la consommation de produits étrangers avec une double balance commerciale et courante déficitaire et un solde public déficitaire et donc l'endettement extérieur. Résultat : une situation qui met «l'Occident dans la posture du débiteur même si c'est lui qui créé l'argent.» Et les intérêts ne feront qu'augmenter la dette extérieure occidentale.

Processus complexe des Quantitative easing. Chute du pétrole «programmée»

Quelle sera alors la démarche à prendre dans la politique monétaire non conventionnelle par les Banques centrales occidentales ? Comme nous l'avons dit, cela ne peut pas passer sur le marché primaire qui est une mauvaise solution, de plus ce mode de financement est interdit par la loi. Par ce mode, les Banques centrales, en achetant directement des titres publics au Trésor, ne feront que financer les dépenses du Trésor qui, à son tour, finançant ses dépenses publiques, va augmenter la masse monétaire dans le circuit économique, ce qui fera inévitablement monter l'inflation, entraînant la destruction lente de l'épargne. Et c'est la raison pour laquelle est interdite, par les textes de lois, la monétisation directe des dépenses publiques du Trésor par les Banques centrales. La seule solution qui reste passe par le rachat de titres publics sur le marché secondaire. Comme nous l'avons développé plus haut, le rachat des créances hypothécaires ne pose pas problème puisque celles-ci sont adossées à des contreparties physiques réelles, l'immobilier hypothéqué. Et celui-ci avec le dépassement de la crise, et revalorisé, les créances revendues permettront le remboursement de liquidités créées et leur destruction ultérieure. Mais, pour le rachat de titres publics, la situation est plus complexe, elle pose un problème. En effet, avec la crise financière en 2008 qui a imposé le sauvetage des banques, et donc la création monétaire ex nihilo menée par les Banques centrales, imposaient aux banques commerciales occidentales d'apporter des contreparties, c'est-à-dire des titres publics (bons de Trésor, obligations, etc.). Mais, au fur et à mesure que les rachats de titres publics s'opéraient, ces titres devenaient de plus en plus rares. Les Banques commerciales, les institutions financières, les ménages comme les Banques centrales des pays étrangers ou de résidents étrangers n'étaient pas tous enclins à vendre leurs bons de Trésor et obligations, préférant les détenir à leur actif. Seules les banques endettées, en situation difficile, et qui avaient un besoin urgent de liquidités, étaient concernées. De même pour les autres institutions financières (fonds de pensions, assurances, etc.) en difficulté. Quant aux autres banques moins touchées, les titres publics qu'elles détenaient leur permettaient d'avoir des fonds propres suffisants, pour pouvoir répondre au ratio de liquidité règlementaire.

Pour les non-résidents, c'est-à-dire les pays étrangers, ils n'avaient, pour la plupart, aucun besoin urgent de liquidités. Bien plus, grâce aux programmes de quantitative easing, ces pays ont enregistré de 2008 au premier semestre 2014, des excédents commerciaux considérables, et par conséquent des réserves de change en augmentation durant toutes ces années, qu'ils plaçaient aux États-Unis et en Europe. Et, par ces placements en bons de Trésor, finançant les déficits occidentaux, ils dopaient en retour leur commerce extérieur, par les exportations vers l'Occident. Ce qui fait que ces pays n'avaient aucune raison de vendre les titres publics qu'ils achetaient auprès des banques occidentales. Bien plus, ils en accumulaient via leurs excédents commerciaux.

Que restait-il alors pour les rachats de titres publics qui devenaient de plus en plus rares ? Précisément, vu les montants considérables prévus pour les rachats, le seul moyen qui restait pour mener avec succès les programmes de quantitative easing était de s'adresser directement aux primary dealers ou Spécialiste en valeurs de Trésor (SVT), c'est-à-dire les grandes banques commerciales accréditées dans la vente et l'achat des titres publics par le Trésor américain et européen. Et ce sont ces banques SVT qui sont chargées de la gestion de ces titres et donc de la dette souveraine américaine et européenne. Mais, dans la réalité, le gros des titres émis par les Trésor ont été vendus par les SVT aux résidents et non-résidents, et les passifs des actifs vendus sont inscrits dans leurs bilans. Et ces banques SVT sont tenues de rembourser avec intérêts les bons de Trésor qui leurs sont présentés par leurs clients lorsque ceux-ci arrivent à maturité, ou s'ils ne le sont pas, négociés selon leur cours sur le marché.

Cette situation fait qu'il ne reste qu'une alternative pour la Fed et la BCE : «acheter les passifs des titres publics vendus des banques accréditées aux États-Unis ou en Zone euro». Mais se pose la question : «quels passifs de titres publics faut-il acheter ? Ceux détenus par des résidents ? Ou ceux détenus par les non-résidents ?» Il est évident que si les passifs des actifs des résidents sont achetés, les capitaux qui seront versés et bloqués dans les comptes que les banques SVT ont auprès de leurs Banques centrales respectives puisqu'ils serviront à rembourser les clients résidents au fur et à mesure qu'ils présenteront leurs actifs, ces achats ne feront qu'augmenter la masse monétaire en Occident. Et celle-ci fera monter l'inflation. En outre, ces capitaux injectés qui vont circuler dans l'économie serviront aussi à augmenter la consommation de produits étrangers, entraînant l'Occident à s'endetter plus vis-à-vis du reste du monde.

Donc les rachats de passifs des actifs des résidents doivent être limités au maximum. Par contre, les rachats des passifs des actifs des non-résidents, c'est-à-dire la Chine, les pays émergents, les pays exportateurs de pétrole, est très intéressant pour l'Occident. Puisqu'ils offrent deux avantages majeurs. Le premier, les capitaux remis par les Banques centrales américaine et européenne en échange de passifs seront bloqués dans les comptes que les banques SVT ont auprès de leurs Banques centrales respectives et serviront à rembourser les non-résidents lorsque ces derniers viendront présenter au fur et à mesure leurs actifs pour remboursement. L'avantage majeur ici est que la grande partie des liquidités créées ex nihilo par les Banques centrales et qui serviront à rembourser les non-résidents ne vont pas circuler en Occident mais dans les échanges internationaux. Puisque les non-résidents qui vendront à l'Occident leurs actifs achetés auparavant auprès de l'Occident vont avoir besoin de liquidités pour importer des biens et services pour leurs pays. De plus, non seulement le processus de rachat des passifs des actifs des non-résidents évite l'inflation mais il est déflationniste pour l'économie occidentale.

Le deuxième avantage, les actifs (bons de Trésor, etc.) vendus par les non-résidents aux banques occidentales, qui, à leur tour, les remettent à leurs Banques centrales respectives, se traduisent aussi par un désendettement progressif. En clair, les quantitative easing ou les politiques monétaires non conventionnelles deviennent un instrument de désendettement de l'Occident vis-à-vis du reste du monde. Et on comprend le vrai sens du mot «non conventionnel» pour qualifier les nouvelles politiques monétaires non occidentales. Et on comprend aussi pourquoi les États-Unis ont mis fin au quantitative easing 3, en octobre 2014. Et au deuxième semestre avec la fin de la création de liquidités, dans le cadre du QE3, et le prix du baril de pétrole qui a été «programmé» a commencé à chuter, passant de plus de 110 dollars en juin 2014 à 50 dollars en décembre 2014.

Précisément la chute considérable du prix du pétrole avec l'arrêt des quantitative easing va transformer les excédents commerciaux des pays exportateurs de pétrole en déficits commerciaux, à partir de 2014-2015. Et ces pays exportateurs qui enregistrent depuis cette date des déficits commerciaux vont se retrouver à puiser, année après année, dans leurs réserves de change, ces derniers étant placés en Occident en bons de Trésor, obligations, etc. aux États-Unis et en Europe. C'est ainsi que, chaque année, ces pays présentent des actifs selon leurs besoins de liquidités en dollars et en euros aux Banques SVT qui alimentent leurs comptes en monnaies centrales, tirées précisément des liquidités en monnaie centrale bloquées issues des quantitatives easing. Ainsi, à chaque fois que diminuent les réserves de change des pays exportateurs de pétrole (pays arabes, Russie, pays d'Opep...), diminuent aussi l'endettement extérieur américain et européen.

Une telle diminution des réserves de change des pays du reste du monde engendre inévitablement une «diminution des échanges» puisque ces pays sont tenus de mettre en œuvre des politiques économiques très restrictives, donc austéritaires, dans le but de limiter les dépenses extérieures, c'est-à-dire les importations de biens et services. Ces politiques cherchant à éviter une fonte rapide des réserves de change impactent nécessairement le commerce mondial. Et, on le constate aujourd'hui, à voir la croissance anémique dans le monde, plusieurs pays y compris l'Occident, se trouvent confrontés au marasme économique mondial. Pour ce qui est de la situation des réserves de change aujourd'hui, la Chine à elle seule a perdu environ 1.000 milliards de dollars sur les 4000 milliards qu'elle avait engrangés sur au moins vingt années depuis son ascension fulgurante au début des années 2000. La Banque mondiale donne des chiffres effarants. Pour la Chine, les réserves de change sont passées de 3859 milliards de dollars à 3345 milliards de dollars en 2015, et à 3030 milliards de dollars en 2016. Un quart des réserves de a Chine se sont pratiquement évaporé en deux ans. En 2017, ses réserves de change ont légèrement augmenté, à 3159 milliards de dollars puis de nouveau ont baissé en 2018, à 3092 milliards de dollars. (5) Pour les autres pays, notamment l'Arabie saoudite, ses réserves de change sont passées de 731,92 milliards, en 2014, à 495,99 milliards de dollars, en 2017. Pour l'Algérie, les réserves ont aussi fondu. De 194,712 milliards de dollars, en 2013, les réserves de change ont baissé à 179,618 milliards de dollars, en 2014. A partir de cette date, elles ne cessent de baisser, vu les déficits de sa balance des paiements. En avril 2019, les réserves de change de l'Algérie se sont élevées à 72,6 milliards de dollars. Soit une perte franche de 122,112 milliards de dollars en quatre ans et 10 mois pour l'Algérie. (6)

La politique monétaire non conventionnelle, une expression naturelle du déclin de l'Occident

Que peut-on dire de ce qu'a appelé l'économiste français Jean-Paul Betbeze «les magots de bons du Trésor accumulés des années durant.» Apparemment oui, ce sont des magots, des trésors issus des QE, mais dans la réalité, les États-Unis et l'Europe, sans les quantitative easing, auraient-ils pu continuer à consommer, à importer des biens et richesses du monde, et donc à s'endetter, sans risque d'un clash de leurs économies, et à leur suite, le clash de l'économie du monde, c'est-à-dire l'ensemble des pays du monde. S'il n'y avait pas eu la politique monétaire non conventionnelle, et la création monétaire avait été portée à des sommets, dans le cadre d'une politique monétaire conventionnelle, et donc non par les achats mais par des prêts, et sans cibler les non-résidents, les pays du reste du monde sans cesse enregistrant des excédents commerciaux, et par conséquent des réserves de change, l'endettement occidental serait porté aussi à des sommets. Par tout ce processus mené artificiellement par la création monétaire ex nihilo. Viendra forcément une situation où l'endettement américain et européen serait tel d'un côté et les réserves de change corrélativement telles de l'autre côté, que le processus tel qu'il était mené n'aurait plus de sens puisqu'il ne reposerait que sur la consommation et l'endettement occidental. La consommation du reste du monde sera essentiellement tributaire de la consommation de l'Occident et de son endettement. Même, en supposant que les taux longs seraient nuls à négatifs auprès du système bancaire occidental, il viendra inévitablement une phase critique pour l'Occident, et essentiellement pour l'Occident. Par ce processus, l'Occident, qui est le moteur mondial par la création monétaire, sera inévitablement dépassé par de nouvelles puissances économiques qui vont peser lourdement sur le marché mondial. Et c'est là où entre la transformation du monde. Dépassé technologiquement et économiquement, l'Occident le sera aussi sur le plan monétaire. Si, par exemple, il représentait 40 ou 50% de l'économie mondiale par sa production et ses échanges, et après une période donnée, il ne représentait plus que 20 ou 30% de l'économie mondiale, et qu'il y ait eu même un crash du dollar ou de l'euro sur le plan mondial importerait peu. Pourquoi ? Pour la simple raison que de nouvelles monnaies vont monter et viendront remplacer le dollar et l'euro. Aussi peut-on dire qu'aujourd'hui, ce ne sont pas «les magots de bons du Trésor accumulés des années durant, sous leur égide et au plus fort de la crise, sous le nom de code de Quantitative Easing», mais qu'il existe véritablement une crainte en Occident que cette situation n'arrive. Et les quantitative easing tels qu'ils sont menés ne sont qu'une forme à la fois de couverture, de défense, et surtout reporter au maximum cette échéance qui est une «réalité qui arrivera» à un certain terme de l'histoire. Et que Jérôme Powell, le président de la Banque centrale américaine, dise comme le rapporte cette analyse : «L'annonce de l'arrêt du processus de réduction du bilan marque un revirement pour l'institution trois mois seulement après que son président, Jérôme Powell, a déclaré que le mécanisme de réinvestissement des échéances était en «pilote automatique» (7), on le sait très bien que le processus de quantitative easing est en pilotage automatique. Aussi, comme on l'a expliqué, les banques SVT attendent tranquillement que les pays du reste monde leur présentent leurs actifs publics achetés auprès de l'Occident et que celui-ci les rembourse. Jusqu'à une diminution «acceptable» de la dette extérieure américaine et européenne ? Et qu'en sera cette «acceptabilité» de la diminution de la dette surtout eu égard au désastre qui va toucher aussi l'économie mondiale, lorsque une grande partie du monde dont les pays arabes et d'Afrique compteraient très peu dans l'économie mondiale puisqu'ils pourraient peu importer des biens et services au regard des réserves de change disponibles qu'ils n'auraient plus. Tout au plus, ils importeraient ce que leur permettraient leurs exportations, réduites au strict minimum. Un prix de pétrole et de matières premières bas ne leur assurera qu'une existence pratiquement de survie. Et tout ce qu'ils exporteraient suffirait juste au strict minimum. Et cette situation de marasme économique toucherait aussi des pays d'Amérique centrale et du Sud et d'Asie. Le retour de manivelle sur les pays industrialisés qui, déjà, se livrent une guerre économique, sera conséquent en 2022-2023, une situation qui sera difficile pour l'ensemble des pays du monde. Pourquoi ? A cause de la «fermeture du robinet monétaire» par l'Occident, via les quantitative easing destinés à asphyxier les pays du reste du monde. A voir la Banque centrale européenne qui se lance sans relâche dans le quantitative easing, c'est-à-dire les rachats des passifs des actifs des pays du reste du monde de la dette extérieure européenne, détenus par les banques SVT européennes et américaines. Et on comprend la situation déflationniste de l'économie européenne et les répercussions qu'elle a sur le plan mondial. «On n'injecte pas des liquidités pour relancer l'économie européenne et américaine et donc mondiale, on injecte des liquidités pour retirer de la dette occidentale, et donc des réserves de change du monde, ce qui équivaut à injecter des liquidités pour retirer des actifs liquides du reste du monde.»

Déjà une guerre économique qui oppose les États-Unis à la Chine, qui ne cessant d'augmenter de part et d'autre des taxes de douanes, vise pour chacun à tirer partie de son commerce extérieur. La Chine profitant du marché américain et du dollar américain tant qu'il est hégémonique puisqu'il lui permet un tremplin pour demain, et les États-Unis se sachant utilisés économiquement par la Chine pour passer à une étape ultérieure cherchent, en les paralysant économiquement, à retarder cette étape à venir qui verra non seulement la Chine mais aussi l'Inde, une autre puissance démographique et économique appelée, à l'instar de la Chine, à dominer le monde à un horizon relativement proche.

On comprend dès lors, les sentiments sombres des deux Banquiers centraux les plus puissants du monde comme le rapportent les médias occidentaux. «Avocat puis banquier d'investissement avant d'embrasser la carrière de banquier central, Jérôme Powell a surpris par un style différent de celui de ses prédécesseurs, tous économistes de formation depuis des décennies. Certains lui reprochent d'avoir alimenté la volatilité sur les marchés par son manque de précision et ont été agacés lorsqu'il a comparé récemment la situation de la Fed à la nécessité de traverser une pièce sombre.» (7)

De même Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne. «Mais les réticences sont fortes à adapter une stratégie, qui a longtemps permis de renforcer lisibilité et crédibilité des politiques monétaires. L'économiste en chef de la BCE, Peter Praet, a récemment reconnu que la période actuelle «pourrait ne pas être le bon moment», pour un tel réexamen. Mario Draghi, partageait cette prudence, en indiquant, lors de la dernière réunion de la BCE, que «dans une pièce noire, on avance à petits pas ». (8)

Ce n'est pas seulement de dire, de part et d'autre de l'Atlantique, que l'Occident traverse une pièce sombre ou une pièce noire, mais cette traversée, dans cette période de l'histoire, s'annonce réellement sombre pour l'Occident.

Au final, que peut-on dire de la politique monétaire non conventionnelle ou quantitative easing utilisée pour la première fois par les puissances occidentales ? «Elles ne sont en fait qu'une expression naturelle de leur déclin.» Et il y a une vérité naturelle qui ne peut être démentie tant elle a été et est toujours témoignée par l'histoire. Aucune puissance ne peut se targuer d'être une puissance si elle ne créé que de la monnaie et ne fait que consommer les richesses et les biens des autres nations sans pour autant produire aussi proche que les autres. Tôt ou tard, elle sera dépassée par les autres puissances qui seront plus puissantes qu'elle, parce qu'elles produisent plus, et parce qu'elles se passeront de sa monnaie. Sa monnaie n'a en fait que permis de stabiliser leur ascension dans la puissance mondiale. Passée cette ascension, les nouvelles puissances mondiales utiliseront alors leurs propres monnaies pour leur commerce mondial. Et l'histoire retient que la livre sterling qui a longtemps rayonné sur le monde a aussi eu un temps de déclin. Et le dollar US l'a bien supplantée dans les années 1920. De même aujourd'hui, le temps du déclin est venu pour l'Occident, et il n'a pas commencé aujourd'hui, il est en marche depuis longtemps sauf qu'il n'était pas ressenti.

Enfin une dernière précision, il ne faut pas assimiler une politique monétaire non conventionnelle que les grandes puissances utilisent aujourd'hui pour «détendre» leur endettement extérieur et qui constitue un danger pour leurs économies et les politiques monétaire non conventionnelles utilisées par les pays du reste du monde.

En effet, les pays du reste du monde qui disent utiliser une telle politique monétaire ne font qu'injecter des liquidités ex nihilo pour financer les dépenses publiques de leurs Trésors respectifs. Ce qui entraîne une augmentation de la base monétaire ou M0, et celle-ci, à son tour, entraîne les autres masses monétaires M1, M2, etc. Il se produit inévitablement de l'inflation puisqu'il y a ponction de richesses par l'augmentation de la masse monétaire sans production de richesses et dévaluation de la monnaie qui fait renchérir les importations. Une telle situation est supportable tant que les pays du reste du monde disposent de réserves de change suffisantes. Si celles-ci sont faibles ou viennent à s'épuiser, il se produit alors une spirale inflationniste, et l'inflation pourrait alors exploser.

A titre d'exemple, le taux d'inflation au Venezuela. Le journal le Monde en donne des chiffres affolants : «Le gouvernement du Venezuela a reconnu mardi 28 mai l'état désastreux de l'économie du pays. Après s'être abstenue pendant trois ans de publier des chiffres macroéconomiques, la Banque centrale du Venezuela (BCV) a finalement annoncé que l'inflation avait été de 274,4 % en 2016, 862,6 % en 2017 et 130 060,2 % en 2018. Selon les chiffres de la BCV, le PIB national s'est pour sa part contracté de 47,6 % entre 2013 et 2018. La chute du PIB est calculée jusqu'au troisième trimestre de 2018, a précisé la Banque centrale. Ces chiffres restent, cependant, éloignés des estimations du Fonds monétaire international (FMI), qui évalue l'inflation au Venezuela à 1.370.000 % pour 2018. Pour 2019, le FMI prévoit une inflation de 10.000.000 %. » (9)

Donc, on constate que ce qu'opèrent les grandes puissances monétaires et ce qu'opèrent les pays du reste du monde, dans le contexte de politique monétaire non conventionnelle, n'ont rien à voir. Cependant, ils ont quelque chose de commun, c'est qu'ils traversent, tous deux, des pièces sombres. Bien sûr beaucoup plus sombres pour les pays du reste du monde qui ne sont pas compétitifs dans le commerce mondial, et dépendant, par exemple, que d'une ressource, le pétrole, comme le sont les pays exportateurs de pétrole. Et c'est le cas de l'Algérie. Aussi l'Algérie doit vite dépasser cette crise politique qu'est le Hirak dans lequel elle se trouve et qu'elle procède vite à des réformes politiques et économiques, qu'elle «transcende cette posture de pays monoexportateur», qu'elle «s'ouvre économiquement au monde», qu'elle «attire les investissements étrangers», seul moyen de créer de l'emploi aux millions de jeunes et moins jeunes Algériens qui végètent, qui ne créent pas de richesses et, par conséquent, se morfondent désespérément dans un avenir sans avenir, qui ne leur apporte rien. De plus, il ne faut pas croire que l'Algérie qui n'est pas trop endettée, vont s'ouvrir à elle facilement des prêts extérieurs. Tout prêteur international (Banques, Institutions financières, État, etc.) regarde d'abord si le pays est solvable, c'est-à-dire s'il pourra rembourser ultérieurement. Mais comme la crise est mondiale, le prêteur cherchera une prime de risque, et donc un taux d'intérêt conséquent, mais aussi des garanties, c'est-à-dire des gages, des contreparties physiques. Et ces gages peuvent être des parts dans les gisements de pétrole, des ports, etc. En clair, l'Algérie risque d'hypothéquer une partie de ses richesses nationales. Aussi peut-on dire que le «Hirak» est une «chance» pour le peuple algérien. Par conséquent, via le Hirak, le peuple algérien, dans toutes ses composantes, doit prendre conscience de lui-même et d'agir face à cet «avenir sombre» qui risque d'arriver et tout conforte qu'il arrivera. Un avenir qui sera extrêmement difficile. Et il faut le répéter, «mettre toutes les chances de son côté» pour dépasser cette crise et penser dès aujourd'hui à «s'inscrire» dans ce nouvel état du monde qui vient, qui ne saurait tarder. Et surtout dès à présent prendre des «mesures financières et monétaires draconiennes» pour ne pas tomber dans le syndrome vénézuélien.

Tel est le sens de cette analyse dans les problèmes économiques en cours qui vont bouleverser, dans un avenir proche, l'ordre du monde. Un avenir qui peut se compter en années pour les petits pays et en deux ou trois décennies pour les grandes puissances.

*Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale - Relations internationales et Prospective

Notes :

4. «Les détenteurs des bons du Trésor Américain», par criseusa.blog.lemonde.fr Le 19 juillet 2010. http://criseusa.blog.lemonde.fr/2010/07/19/les-detenteurs-des-bons-du-tresor-americain/

5. Total des réserves (comprend l'or, $ US courants), par la Banque mondiale

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/FI.RES.TOTL.CD?locations=CN

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/FI.RES.TOTL.CD?locations=RU

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/FI.RES.TOTL.CD?locations=SA

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/FI.RES.TOTL.CD?locations=DZ

6. «Les réserves de change à 72,6 milliards de dollars fin avril 2019», par APS Algérie Le 12 juillet 2019

http://www.aps.dz/economie/91802-les-reserves-de-change-a-72-6-milliards-de-dollars-fin-avril-2019

7. «Les marchés attendent plus de clarté du patron de la Fed en 2019 », par fr.reuters. Le 31 décembre 2018

https://fr.reuters.com/article/businessNews/idFRKCN1OU0FJ-OFRBS

8. «Le ciblage de l'inflation travaille les banques centrales», par AGEFI. Le 18 mars 2019

https://www.agefi.fr/asset-management/actualites/quotidien/20190318/ciblage-l-inflation-travaille-banques-centrales-270378

9. «Au Venezuela, l'inflation a été de 130 060 % en 2018 », par le journal Le Monde. Le 29 mai 2019

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/29/venezuela-l-inflation-a-ete-de-130-060-en-2018_5469091_3210.html