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Abdelmadjid Tebboune : les évènements ne lui ont-ils pas donné raison ?

par Cherif Ali

Abdelmadjid Tebboune avait été nommé Premier ministre dans la foulée d'élections législatives «remportées », encore une fois, par le Front de libération nationale (FLN), parti au pouvoir depuis l'indépendance de l'Algérie en 1962.

À la surprise générale, il avait remplacé à la tête du gouvernement dans lequel il était ministre de l'Habitat - Abdelmalek Sellal, considéré comme l'homme de confiance d'Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999. Les diplomates notamment français ne comprenaient pas le choix de Tebboune comme Premier ministre, alors que son prédécesseur Sellal était si bienveillant et semblait solide et fiable (Tiens tiens !)

Flash back

En présentant son programme, Abdelmadjid Tebboune avait promis une «séparation entre l'argent et le pouvoir» !

Joignant les actes aux paroles, il avait adressé une série de mises en demeure à plusieurs grandes entreprises algériennes ou étrangères adjudicataires d'importants marchés publics d'infrastructure, jugeant les chantiers en retard et menaçant de résilier les contrats. Parmi ces entreprises figurait notamment l'Entreprise des travaux routiers, hydrauliques et bâtiments (ETHB), propriété d'Ali Haddad, puissant chef du Forum des chefs d'entreprise (FCE, l'organisation patronale algérienne) et ami revendiqué de Saïd Bouteflika.

Emporté par sa fougue, il avait même publiquement infligé un camouflet au puissant Ali Haddad en exigeant son départ d'une cérémonie officielle !

Cet épisode avait été largement relayé par la presse et avait alimenté la chronique plusieurs semaines : Abdelmadjid Tebboune a osé toucher aux intérêts de certains oligarques qui appartiennent au clan présidentiel comme Ali Haddad (...) le patron des patrons», composé notamment de Saïd Bouteflika et du patron de la centrale syndicale UGTA (Union générale des travailleurs algériens, syndicat officiel).

Abdelmadjid Sidi Saïd, le puissant patron de la centrale syndicale a manifesté publiquement sa solidarité avec Haddad et mis au défi le premier ministre, mais Abdelmadjid Tebboune se croyait tout permis, pensant qu'il était protégé par le chef de l'État.

Il a encore accéléré ses attaques contre ces oligarques qui s'impliquaient ouvertement dans les affaires du gouvernement notamment Ali Haddad un des plus puissants hommes d'affaires du pays, à coups de mises en demeure, mais aussi Abdesslam Bouchouareb ministre de l'Industrie dont il a bloqué plusieurs projets d'usine de montage des véhicules. Il s'en est pris aussi très juteux secteur agroalimentaire en ciblant la richissime famille des Benamor.

La pugnacité de Tebboune lui vaut un succès populaire, mais provoque indirectement le regroupement hostile de tous les oligarques qui ont actionné leurs relais dans le pouvoir algérien. Tebboune a sous-estimé cette dimension politique et tout un appareil au sein de l'Etat s'est mis en branle pour le déstabiliser.

Chronique d'une chute annoncée

Tout a commencé par une série de décision à l'encontre d'investisseurs privés auprès desquels Abdelmadjid Tebboune réclamait le remboursement de quelque 40 milliards de dollars de crédits contractés auprès des banques publiques. Cela lui a valu une réaction spontanée du président du forum des chefs d'entreprises, Ali Haddad qui lui rappela que l'Etat lui devait plus de 1000 milliards ! Ce à quoi Tebboune répondra, que plus de 100 projets confiés au patron de l'ETRHB étaient à l'arrêt et qu'il était mis en demeure de les relancer.

De plus Abdelmadjid Tebboune avait été accusé par certains cercles proches de la Présidence, d'avoir mal interprété les instructions du président de la République visant à mettre de l'ordre dans le secteur économique et de séparer celui-ci de la sphère politique.

Et c'est le moment choisi par la chaine Ennahar TV pour révéler que le chef de l'Etat Abdelaziz Bouteflika serait mécontent de l'action et de la méthode de ce premier ministre. Il aurait décidé d'instruire personnellement les ministres pour leur demander de « mettre fin à l'anarchie née des dernières initiatives » prises par Abdelmadjid Tebboune.

D'aucuns ont décelé un cinglant désaveu pour le premier ministre parti en guerre contre les importateurs et des hommes d'affaires proches du clan au pouvoir, principalement Ali Haddad.

Tebboune, Gaid Salah, même combat ?

De l'étranger, Tebboune minimise les risques de sa chute. Il croit savoir que l'institution militaire dirigée par le général-major Ahmed Gaïd Salah le « protégera de manœuvres clandestines de ses ennemis ».

Il se murmure alors que le chef de l'Etat major de l'ANP n'appréciait ni Ali Haddad, non sans de solides raisons, encore moins les autres oligarques nouvellement riches.

Plus encore, le patron de l'armée algérienne manifestait de plus en plus son désaccord avec les partisans de Saïd Bouteflika et se disait opposé à une succession de type monarchique.

Pour autant, il n'a pas interféré pour sauver « le soldat » Tebboune.

La chute !

Le limogeage du Premier ministre Abdelmadjid Tebboune, en fonction depuis trois mois seulement, semblait inéluctable puisqu'il a été remplacé par Ahmed Ouyahia.

Il a voulu démontrer qu'il est le véritable patron en écartant trop hâtivement les oligarques les plus influents. Il n'a même pas essayé de ménager quelques-uns ou de pactiser avec certains d'entre-deux contre d'autres. Il a tout simplement déclaré la guerre à tout le monde, avait noté un observateur

De la nouvelle, la presse nationale a fait ses choux gras :

« Le changement de gouvernement le plus rapide de l'histoire de l'Algérie », titrait le quotidien arabophone El-Khabar, estimant comme de nombreux observateurs que M. Tebboune a payé son conflit ouvert avec de puissants hommes d'affaires liés au pouvoir. En s'attaquant aux oligarques, « Tebboune a suscité l'admiration dans l'opinion publique », mais a déclenché une « campagne de dénigrement », estime El-Khabar.

« Chronique d'une chute annoncée », titrait le quotidien francophone Liberté, qui explique que « rien n'indiquait que son opération dite mains propres se serait révélée fructueuse » et que « pour les plus pessimistes, son action même [...] allait vite contribuer à sa destitution ». « L'erreur de Tebboune a été de vouloir séparer l'argent de la politique d'une part et de s'en prendre à la filière import-import d'autre part », écrit son éditorialiste, en référence aux récentes mesures limitant les importations.

Selon l'autre quotidien francophone El-Watan, « en demandant des comptes aux hommes d'affaires » M. Tebboune savait « qu'il allait se heurter à une farouche résistance », et la popularité qu'il en avait tirée était devenue « handicapante » au sein du régime. Ce « limogeage inélégant » montre que « c'est l'argent qui commande », regrette El-Watan, dont l'éditorialiste voit dans le mandat de M. Tebboune une suite « d'intrigues, de rumeurs, de coups bas et surtout de signes apparents de la déliquescence avancée qui frappe les plus hautes institutions du pays ».

Selon le Soir d'Algérie, « la chute inéluctable du gouvernement Tebboune a finalement eu lieu plus tôt que prévu », mais « la campagne féroce menée contre lui par Bouteflika et son entourage ne laissait effectivement pas le moindre doute quant à son limogeage ».

Pour le quotidien arabophone Ennahar, les «plaintes des walis et opérateurs économiques» concernant la politique du Premier ministre ont « poussé le président [Bouteflika] à intervenir pour mettre fin au chaos ».

Et la palme est revenue au quotidien francophone L'Expression qui s'est réjouit de l'arrivée d'Ouyahia à la tête du gouvernement en critiquant le sortant. « Le soldat Ouyahia est de retour », titrait son éditorialiste, qui a cru voir « l'homme de la situation ». « Le plus urgent sera sans doute de remettre de l'ordre dans les circuits [économiques] biaisés par des décisions inopportunes » de l'ancien Premier ministre, écrivait ce journal proche des pouvoirs publics.

L'oligarchie bien évidemment savoure sa victoire

Le président du forum des chefs d'entreprises FCE Ali Haddad a profité de la tenue de l'assemblée générale du Forum des chefs d'entreprises FCE afin de régler ses comptes avec l'ancien Premier ministre Abdelmadjid Tebboune, en le qualifiant de « prédateur » ! « Il y a quelques mois, nous avons été victime d'une cabale dont les instigateurs ont essayé de nous présenter comme des prédateurs en nous collant tous les maux », mais, « Nous nous sommes des travailleurs » a t-il ajouté. Toutefois, il a tenu à souligner que cette page fait partie du passé, « ce qui s'est passé est fini » a t-il confirmé.

Ali Haddad fier comme Artaban avait tenu à exprimer sa gratitude au Premier ministre Ahmed Ouyahia pour le « privilège dont nous a gratifiés accompagné de huit (08) membres du Gouvernement lors de notre Université », une action qui ne peut que « s'interpréter, que comme la reconnaissance de cet effort et de ce travail accomplis par le Forum ».Il a aussi souligné le grand soutien de l'organisation aux autorités et à « leur tête, Son Excellence le Président de la République Abdelaziz Bouteflika – au dialogue sérieux et constructif avec les chefs d'entreprise ».

Abdelmadjid Tebboune : les évènements ne lui ont-ils pas donné raison ?

Où sont-ils à présent les Ouyahia, Sellal, Haddad, Tahkout, Kouninef, Oulmi, Rebrab et tant d'autres hommes d'affaires qui faisaient la pluie et le beau temps en Algérie ? Qui s'accaparaient de tous les marchés publics ? Qui prenaient l'argent directement des banques publiques ? Est- ce à dire que Abdelmadjid Tebboune était dans le vrai ? Que son combat n'était pas douteux ?

Quand le chef d'Etat major, Ahmed Gaid Salah part en guerre contre la corruption il rappelle, de manière significative la ligne d'action prise par l'éphémère premier ministre qui se croyait suffisamment appuyé pour se lancer contre l'argent sale.

Et sa feuille de route, avec effet rétroactif des dossiers soumis à la justice, converge indéniablement vers les objectifs contrariés du premier ministre, Abdelmadjid Tebboune !

De là à prétendre que le vice- ministre de la Défense et chef d'Etat major de l'ANP présente une démarche qui tente de réhabiliter Abdelmadjid Tebboune, ou du moins qui conforterait sa politique en le suggérant indirectement comme probable possibilité de « recours possible » dans un scénario qui n'a pas livré tous ses secrets au moment même ou l'intérim du chef de l'Etat Abdelkader Bensalah s'est achevée, c'est aller vite en besogne !

Il n'en reste pas moins qu' Abdelmadjid Tebboune restera dans l'opinion comme l'homme qui aura tout tenté pour arracher le pays des mains malveillantes de ces lobbies qui avait infestés les hautes sphères de l'Etat jusqu'à envoyer en prison des anciens premiers ministres et une foultitude de ministres. Et la liste promet d'être longue.

Pour autant la carte Tebboune, malgré son aura auprès de la population ne pourras prétendre à faire consensus tant que le syndrome Khalifa reste latent !

Mais, contrairement à Mohamed Boudiaf, qui, pour avoir seulement balbutié entre les lèvres une éventuelle lutte contre la mafia, a été abattu illico presto*, lui est bien vivant. C'est toujours ça de gagné.

*A la recherche d'une pureté-Abdou Benabbou