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Notre communication institutionnelle est en décalage, il lui manque le «coup d'avance» !

par Cherif Ali

La première urgence pour le gouvernement a trait à la nécessité d'adapter la communication institutionnelle à l'ère du numérique et des réseaux sociaux.

Le premier ministre a, ainsi, invité les walis à «être présents dans les médias, notamment les réseaux sociaux, afin de mettre en valeur les efforts du gouvernement et les réalisations». «Aujourd'hui, le citoyen est devenu une proie facile aux rumeurs colportées sur les réseaux sociaux, ce qui pourrait porter atteinte à la stabilité du pays», a-t-il affirmé.

Pour le gouvernement, utiliser ce mode de communication direct est vital. Ouyahia a ainsi souligné le côté subversif des réseaux sociaux dont certains sont accusés de porter atteinte à la sécurité publique.

Vous êtes donc instruits de communiquer davantage vous-même ainsi que vous collaborateurs. Utilisez les radios locales. Dotez vous aussi de sites de vos services sur la Toile, leur a-t-il recommandé.

La communication, faut-il le dire, est une véritable lacune dans notre gouvernance, tant au niveau national qu'au niveau local : à qui la faute ?

Aux responsables ?

La preuve, cette gestion chaotique de la communication autour du choléra qui a sévit dans plusieurs wilayas du pays Alger, Blida,Tipaza et Bouira :

• Aucune communication officielle coordonnée n'a été mise en place par les autorités.

• Pas de cellule de crise non plus !

• Plus étonnant encore, le gouvernement était aux abonnés absents.

On a évoqué des problèmes de puits contaminés, des problèmes d'assainissement, des fruits et légumes irrigués avec des eaux usées. Des questions auxquelles seuls des ministres, voire le premier d'entre-eux pourraient apporter au moins un début de réponse pour tenter de rassurer la population. Dans ce contexte, les responsables de la Santé ont fait de leur mieux pour répondre aux journalistes, démentir les innombrables rumeurs diffusées à la fois sur les réseaux sociaux et les fake news repris par les médias. Les citoyens suspectant l'eau du robinet se sont rués sur les eaux minérales, ce dont ont profité les spéculateurs pour augmenter les prix et partant, entretenir la pénurie!

Aux journalistes?

La relation entre journalistes et responsables politiques peut paraître, parfois, ambiguë : «off the record», micros fermés, certaines déclarations sont faites en toute intimité. Mais que se passe-t-il, lorsque la confiance est brisée ?

En Algérie, depuis la création des chaines de télévisions privées, les journalistes s'entichent des personnalités politiques, qu'ils s'empressent ensuite de descendre en flammes, à croire que c'est consubstantiel au métier. Sans doute, gagneraient-ils à modérer leur emballement, à supposer que cela soit possible.

Rappelons-nous cette période de la dernière campagne électorale, où une chaine de télévision privée avait décidé de passer, presque en boucle, un propos tenu, en aparté, par Abdelmalek Sellal, à un sénateur du FLN, originaire d'une wilaya de l'Est du pays ; il en a résulté une polémique autour de ce qui a été considéré comme une «offense» aux habitants de toute une région. Il faut reconnaitre que l'exploitation qui en a été faite, n'était pas dénuée d'arrière pensée politique.

De toute manière, que se passe-t-il quand un journaliste et, a fortiori, la chaine de télévision qui l'emploie, décident de ne pas respecter le «off» ?

Pendant un déjeuner, un déplacement en voiture, en train, en avion, une personnalité politique distille analyses et confidences à quelques journalistes politiques, ou amis l'accompagnant. Ce n'est pas à proprement parler une interview ; la règle veut que le journaliste utilise ces informations pour mieux comprendre, mieux raconter la situation politique, mais sans citer, nommément, l'auteur de ces propos. Cette même règle exige du journaliste qu'il doit respecter la personnalité qui fait la déclaration et qu'elle refuse qu'elle sorte, l'idée étant de permettre audit journaliste de saisir le contexte dans lequel la déclaration a été émise. La personnalité peut, aussi, accepter, mais à condition que l'on conserve le secret sur son identité, un secret qui vaut à l'égard du public, mais qui peut s'imposer de manière plus absolue. Sur le principe, la pratique paraît, parfaitement, fondée : à quoi bon mettre dans l'embarras celui qui a fait la déclaration ? Mais, certains journalistes pris dans le tourbillon de la quête du scoop ne mesurent pas l'effet de déflagration qui s'attache à la diffusion d'un propos ou à la publication d'une information émis en «off».

En Algérie, le foisonnement des journaux fait que la concurrence dans le secteur est féroce. C'est la course à qui sortira le scoop ou la nouvelle frappée du fameux sceau racoleur «aadjel» ; les fuites ou «off brisés» font souvent l'effet d'un séisme médiatique et mettent en péril les hommes politiques; certains journalistes ne prennent aucune précaution, ni celle consistant à vérifier la teneur encore moins celle confortant la source de leurs informations.

Le code du «gentlemen-agreement doit reposer sur une règle bâtie sur la confiance mutuelle,-homme politique-journaliste- ; or la difficulté de la pratique est évidente. En faisant face à une concurrence accrue, entre les médias, comment un journaliste détenant une information brûlante, exclusive, un scoop, pourrait-il respecter cet accord, basé sur le bien-fondé de la morale ?

Quant au contenu des informations rapportées sous le couvert du confidentiel et bien qu'elles ne soient pas, toujours, utiles ou passionnantes, le public en raffole et se délecte des «radars» et autres «périscopes» qui les hébergent ; les petites phrases, les blagues, croqueuses et ravageuses donnent l'impression au lecteur de découvrir, enfin, «ce qui se passe derrière les coulisses».

Exclusivité, actualité, concurrence, voilà trois bonnes raisons aux médias, pour dévoiler un «off» qui fait la différence, accroche le chaland et fait vendre.

Oui mais inutile de préciser la palette infinie de manipulations possibles du «off», officieux, donc non officiel, tel que celui attribué à Abdelmalek Sellal, dont le propos se voulait, tout simplement taquin à l'adresse d'un sénateur, de surcroit ami et loin donc de «l'insulte», dans laquelle on voulait l'enrober, par calcul politicien.

Cela a été exploité, délibérément, par ses adversaires politiques, qui ont pris une partie de la presse pour une annexe de l'opposition ; cette presse, privée notamment, a trouvé matière à faire trainer la polémique, parce qu'elle fait vendre et il faut l'admettre, également, elle donne «du grain à moudre» aux adversaires de Abdelmalek Sellal et partant Abdelaziz Bouteflika, car c'était lui la cible !

La parole publique est-elle encore crédible ?

Ministères de la parole ! A vouloir sans cesse intervenir, surtout sous forme de discours non suivis d'effet, les membres du gouvernement, disons certains pour ne pas fâcher ou se mettre à dos tout le monde, contribuent à décrédibiliser la parole publique pour la rendre inaudible.

Et même sur les plateaux télévisés, il nous arrive d'entendre des inepties et des contre-vérités débitées par tout ce beau monde, aidé il est vrai, par des journalistes plus que complaisants, guidés avant tout par leur souci de plaire au ministre invité, de faire sa promotion et d'attendre le retour sur investissement, quitte à sacrifier le sacro-saint principe «du devoir d'informer et du devoir de dire» !

Ce discrédit de la parole vaut, aussi, pour la plupart des hommes politiques y compris ceux qui sont dans l'opposition aujourd'hui, mais qui ont été en situation de gouvernance hier.

Tous, déjà, proviennent de la même matrice ! Ils n'ont pas, ensuite, fait mieux que ceux d'aujourd'hui, quand eux-mêmes, intraitables et sourds à toutes revendications, étaient aux affaires !

Cela crée dans l'imaginaire social, une impression de «déjà vu» et de «déjà entendu», de «promesse faite» et de «promesse jamais tenue». La parole politique est enfermée dans une logique d'annonce et de promesses sans lendemain et le fossé «gouvernants-citoyens» se creuse de plus en plus et la fracture sociale aussi.

Dans ce registre, certains walis ne sont pas en reste, comme celui de Tizi-Ouzou, par exemple, qui vient, par devers lui, de faire la une d'un quotidien qui rapporte l'information selon laquelle ce responsable« après avoir adressé, aux présidents d'APC une instruction restreignant leurs déplacements à l'intérieur et à l'extérieur de la wilaya à ensuite procédé à son annulation moins de 24 heures après ». Décision bien entendu, plus que contreproductive.

De ce qui précède, peut-on affirmer qu'une crise de crédibilité de la parole publique, c'est une crise de confiance dans la signature de l'Etat ?

Peut-on affirmer également que la parole politique est devenue stérile surtout quand elle est enrobée de langue de bois ?

Et dans la situation de crise que nous subissons, plus que nous traversons, comment mettrons-nous la société en marche, si nos politiques sont à court d'idées et si nos ministres ainsi que nos walis continuent à se passer de communicants professionnels, à parler dans le vide, à agir sur des coups de tête,à faire des promesses sans lendemain et surtout continuer à ne pas être soumis à une quelconque obligation de résultats ?

Le secret d'une bonne communication, selon les spécialistes

Une personne qui communique bien, apparait comme une personne charismatique, sympathique, plein de bienveillance, compétente, cultivée, professionnelle… et que la conversation avec elle et non seulement constructive mais surtout agréable.

Communiquer c'est aussi une façon de faire briller son aura, de travailler son charisme pour imposer son image devant un public qui n'est pas toujours prédisposé à vous écouter et même vous voir. Dans un pays comme l'Algérie et dans un environnement de plus en plus complexe, communiquer juste, avec les éléments de langage est primordial. Force est d'admettre que notre communication institutionnelle est en décalage, il lui manque ce «coup d'avance» qui sera décisif pour tous ceux qui voudraient lui nuire !

De la nécessité d'un porte-parole

Aujourd'hui, il faut le dire, il y a unanimité sur la faiblesse de notre communication institutionnelle. Le premier Ministre s'est, à l'évidence, aperçu. Mais il ne peut pas être à la fois, au four et au moulin. Faire aussi le travail des autres. Ou les évincer, in situ, face aux caméras de télévision. Méthode contreproductive pratiquée «sans vergogne » par certains walis adeptes de la «politique spectacle».

Le poids grandissant des chaînes d'information en continue conjugué à la montée en puissance des réseaux sociaux mettent le gouvernement et les ministres à rude épreuve. Aujourd'hui, Ahmed Ouyahia, le premier ministre est face à deux défis majeurs :

1. maitriser plus que jamais sa parole dans un contexte d'hyper réactivité médiatique et surtout de crise économique

2. gérer la dispersion de la parole gouvernementale

D'où la nécessité pour lui de nommer un ou une « porte-parole » qui sera, en principe, le seul habilité à engager la position du gouvernement sur tous les sujets. Ses principales missions, rendre compte des travaux du conseil des ministres et exercer une mission d'information sur les activités du gouvernement.

Le porte-parole, en quelque sorte «un airbag» dont le gouvernement a besoin, lui qui est sur la brèche sur plusieurs fronts, notamment en ce qui concerne la moralisation de la vie publique. De ce fait, il est grand temps pour lui de comprendre que la communication est un acte politique ou les « états d'âmes » des dirigeants et la « peopolisation » de tel ou tel ministre n'ont pas de place.

Alors oui, il a besoin d'un porte-parole pour rendre compte de son action aux Algériens, ces contribuables et, accessoirement, électeurs !