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La Nekba palestinienne et ses échos dans la bulle cannoise

par Notre Envoyé Spécial À Cannes : Tewfik Hakem

Pour la première fois la Palestine a un stand dans le Marché du film à Cannes. Rencontre avec la jeune réalisatrice Lina Soualem qui est tout à la fois Palestinienne, Algérienne et Française.

Il y a 30 ans, Michel Khleifi présentait Noces en Galilée en compétition officielle à Cannes. En 2002, à défaut de la Palme d'or qu'il méritait, Divine Intervention d'Elia Suleiman décrocha le Prix du jury. Enfin, on se souvient aussi qu'en 2013 Hany Abu Assad a remporté le Prix du jury Un Certain Regard pour Omar.

Cette année, pour la première fois, la Palestine a un stand au sein du Marché du film. Les massacres en Palestine occupée ne pouvaient laisser indifférents les jeunes réalisateurs palestiniens venus montrer leurs documentaires ou pitcher leurs projets de films. Les derniers massacres perpétrés par les forces d'occupation israéliennes ont chamboulé les programmes prévus autour du cinéma palestinien. Une journée de solidarité a été organisée avant la fermeture du stand mercredi. Après la minute de silence, le comédien Mohamed Bakri, la réalisatrice Anne-Marie Jacyr et le ministre palestinien de la Culture ont fait des discours émouvants et plutôt que de se laisser abattre, la fête prévue pour la clôture du stand a été finalement maintenue et tout le monde a dansé avec la rage au ventre, pour la résistance palestinienne, au son du groupe de Galilée Ministry of Dubkey. C'est également au stand palestinien qu'on retrouvait la jeune et jolie réalisatrice en herbe Lina Soualem, la fille de la comédienne palestinienne Hiam Abbès et du comédien français d'origine algérienne Boualem Soualem.

Lina Soualem : Je suis née à Paris mais ma mère me parlait en arabe quand j'étais jeune, car elle ne maîtrisait pas bien le français à l'époque. Quand j'étais adolescente on allait souvent en Palestine. J'y retourne encore pour voir ma famille, mes amis de là-bas. Je m'occupe depuis 3 ans d'un festival de cinéma indépendant à Haïfa. On essaye de re-connecter la Palestine avec le monde arabe. Et plus généralement les Palestiniens avec le reste du monde.

Le Quotidien d'Oran : parlez-nous de votre projet de documentaire sur vos racines algériennes.

Lina Soualem : Mon père est né en France et il n'a pour ainsi dire pas beaucoup d'attaches avec le pays de ses parents. Moi je voulais connaître le pays d'où viennent mes grands-parents paternels. Je voulais voir à quoi ressemblait ce bled du côté de Sétif qu'ils ont quitté pour s'exiler en France, le pays qui a colonisé leurs terres. Mon grand-père a exercé le métier de coutelier dans la ville de Thiers. Questionner la notion même de vivre chez «l'ennemi», ou avec «le colonisateur». Avec ma mère, en allant voir sa famille j'ai partagé en tant que Palestinienne l'expérience d'être soumise à la colonisation au quotidien… Grâce au Bejaïa doc' j'ai pu décrocher une bourse pour une résidence aux Ateliers Sauvages à Alger. J'ai pu enfin rencontrer les membres de ma famille là-bas.

Le Quotidien d'Oran : Comment s'est passé votre séjour en Algérie ?

Lina Soualem : Je me suis fait plein d'amis. Quand je parlais en arabe dans la rue les Algériens me demandaient si j'étais Libanaise, et dès que je leur répondais que j'étais Palestinienne je voyais leurs visages s'illuminer comme si c'était la formule magique pour être accueillie à bras ouverts.

Le Quotidien d'Oran : Vous faites la promotion d'un festival qui se déroule à Haïfa, en Israël donc, ce qui n'est pas évident pour les artistes arabes que vous voulez faire venir.

Lina Soualem : Qu'on arrête avec les amalgames. Tout le pays est colonisé, il n'y a pas de territoires palestiniens libres ou même semi-libres, tout est sous contrôle israélien, toutes les frontières ! Le BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions) qui appelle à exercer boycott et diverses pressions économiques, culturelles et politiques sur Israël a trois objectifs : la fin de l'occupation et de la colonisation des terres arabes, l'égalité complète pour les citoyens arabo-palestiniens d'Israël, et le respect du droit au retour des réfugiés. C'est une initiative des Palestiniens de l'intérieur, il ne faut pas l'oublier. Mais c'est ridicule et injuste que de se proclamer BDS pour ne pas venir voir les Palestiniens qui eux ne peuvent pas sortir de chez eux. Même s'il faut passer par des postes de contrôle israéliens, il ne faut pas boycotter les Palestiniens, bien au contraire, il faut tout faire pour les sortir de leur terrible isolement !

Le Quotidien d'Oran : Peut-on tourner des films palestiniens en Palestine occupée ?

Lina Soualem : Ce n'est pas tous les jours facile et évident, mais on le fait ! On tourne. Même avec peu de moyens et beaucoup de tracasseries. Continuer à tourner, c'est la raison de notre présence à Cannes. Trouver les moyens et les partenaires pour que l'on puisse encore faire des films. Depuis quelques années les Palestiniens de l'intérieur qui payent pourtant leurs impôts comme tout le monde ne peuvent bénéficier des aides publiques que s'ils acceptent que leurs films soient catalogués «israéliens». En ce moment Elia Suleiman est en train de tourner un nouveau film chez lui à Nazareth. Sa copine Yasmine Hamdane ne pourra pas aller là-bas tourner dans son film ou alors si elle y va ce sera à ses risques et périls, car la loi libanaise interdit aux ressortissants libanais tout voyage en Israël. Voilà l'état des choses…