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Renouvellement des APC et APW: Des élections «cruciales» avant la présidentielle

par Ghania Oukazi

L'Algérie organise aujourd'hui les deuxièmes élections locales et ce, en comptant depuis 1997, date des premières élections locales multipartites après les années sanglantes du terrorisme. Ce sont des élections pour le renouvellement des 1.541 Assemblées populaires communales et des 48 Assemblées populaires de wilaya (APC/APW).

Consacré par la Constitution de 1989, le multipartisme a permis l'éclosion d'un nombre important de partis politiques d'obédiences diverses. C'est ainsi qu'en 1990 ont été organisées les premières élections locales multipartites depuis l'indépendance. La période est dure à être supportée par la mémoire parce qu'elle rappelle la victoire du FIS (Front islamique du salut) et tous les événements politiques qui ont suivi pour plonger l'Algérie dans un profond cauchemar qui aura duré plus de dix ans. Entre 1990 et 1996, les communes du pays ont été dirigées par des délégations exécutives communales (DEC) «désignées» par l'Etat parmi «ceux qui voulaient se porter candidat» parce que la détérioration sécuritaire était telle que beaucoup d'hommes et de femmes craignaient de se montrer publiquement, un comportement tout à fait légitime au regard des liquidations physiques et des massacres à grande échelle qui pavaient le pays.

Voulant se porter candidat à la présidentielle pour remplacer Liamine Zeroual élu en tant que tel en 1995, Mohamed Betchine alors puissant conseiller à la présidence de la République et Abdelhak Benhamouda créeront en 1997 le RND (Mouvement national démocratique). Entre-temps, l'accalmie au plan sécuritaire encouragera le pouvoir pour organiser des élections locales. C'est le RND, frère ennemi du FLN, qui emportera la mise grâce à une fraude d'une grande ampleur.

L'Assemblée populaire nationale (APN) de l'époque avait exigé une commission d'enquête parlementaire pour dénoncer ce fait «inédit» d'un parti né la veille d'un scrutin pour remporter la quasi-totalité des communes. Le rapport établi des faits sans appel détaillant une fraude massive. Vol des urnes, menaces de candidats rivaux ou leur passage à tabac, falsification de procès-verbaux, coupures d'électricité pour bourrer les urnes…     

Le spectacle était hallucinant. L'histoire retiendra qu'aucune institution, aucun responsable, aucun député n'a osé rendre public ou débattre du rapport en question. Interrogé en 2000 sur un plateau de l'ENTV, Ahmed Ouyahia répondra à ce sujet avec un sourire en coin «demandez à ceux qui l'ont exigé et élaboré (le rapport ndlr) pourquoi ne l'ont-ils pas publié. » Il rétorquera à propos des pratiques de fraude du RND «seul Dieu peut nous punir (ghir Rabi eli yagderena)».

De la fraude massive à la politique des quotas

Les choses ont beaucoup évolué depuis cette mascarade. Non pas pour permettre la transparence aux scrutins mais pour respecter une politique de quotas qui semblent agréer l'ensemble des partis politiques puisqu'ils savent que les résultats répondent de ce procédé. Au-delà de quelques agitations dénonçant la fraude pour consommation médiatique, ils ont toujours tous accepté leur « destin ». Pour preuve, qu'ils soient partis allégeant au pouvoir et de «l'opposition», ils siègent tous dans les différentes assemblées avec à leur tête l'APN. Aux dernières élections législatives, le RND fera un bond non prévu par ceux qui avaient déterminé au préalable le nombre de sièges pour chaque parti. Au lieu d'une soixantaine de sièges comme prévu, il en aura 100. Les décideurs ont quelque peu paniqué parce qu'ils ne sauront pas -moins sur le coup- qui a fraudé pour le RND tant consigne a été donnée aux autorités locales pour permettre la majorité absolue au FLN, le parti du président de la République. Pour ces élections locales, tous les démembrements du pouvoir en place devront avoir les yeux braqués sur le parti de Ahmed Ouyahia et ce, nous dit-on, pour éviter d'autres mauvaises surprises. L'on s'attend à ce que soit rééditée l'architecture des dernières élections législatives.

Le FLN devra en principe être classé 1er, à moins d'imprévus voulus par des réseaux «dormants». Le pouvoir en place qualifie ces élections, selon ses porte-voix, de cruciales pour la préparation de l'élection présidentielle de 2019.

Aujourd'hui, jeudi, ce sont alors 22.878.056 électeurs (chiffre non encore consolidé), inscrits sur des listes «assainies à 100%» selon le ministre de l'Intérieur, des Collectivités locales et de l'Aménagement du territoire(MICLAT), qui devront choisir entre près de 165.000 candidats (dont 51,5% sont âgés de moins de 40 ans et 18% sont des femmes) présentés par 51 partis politiques -dont des groupes d'indépendants et des alliances- pour le renouvellement de 1.541 assemblées communales.     

Ils le feront aussi pour choisir entre 16.000 autres candidats (dont 48% ont moins de 40 ans et 28% sont des femmes) qui se présentent pour siéger dans les assemblées de wilaya.

Le vote pour ces élections locales aura lieu au niveau de 12.457 centres de vote, dont 342 sont nouveaux, et 55.866 bureaux de vote, dont 3.111 nouveaux. Pour rappel, 158 bureaux itinérants ont été mis ces dernières 72 heures à la disposition de 92.000 électeurs des zones isolées pour leur permettre de voter.

L'optimisme de Bedoui

Le MICLAT assure que «les personnes ne possédant pas leur carte d'électeur, mais disposant néanmoins d'une pièce d'identité, pourront voter pour peu qu'elles soient inscrites sur la liste électorale». Il fait aussi savoir qu'une autorisation spéciale d'absence rémunérée sera accordée le jour du scrutin à l'ensemble des personnels des institutions et administrations publiques, des établissements et offices publics, aux personnels des entreprises publiques et privées, tous secteurs et statuts juridiques confondus.

Les services de sécurité, tous corps confondus, ont instruit leurs personnels pour faire preuve d'une vigilance accrue et de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et permettre un déroulement du scrutin sans incidents. La Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) a, dans ce cadre, mis en place un dispositif spécial fort de 180.000 agents de police, dont plus de 50.000 au niveau des centres de vote. La Gendarmerie nationale a fait de même en déployant ses dispositifs à travers 7.722 centres de vote situés dans les zones qui relèvent de ses compétences, représentant ainsi 62% des centres répartis sur le territoire national.

Nouredine Bedoui estime avec un optimisme qui lui est propre que «grâce aux spécificités de ces élections (après une nouvelle Constitution garantissant de nouveaux droits), le travail de proximité accompli et les préoccupations citoyennes prises en charge, le citoyen se sentira plus concerné par le vote ». Il a promis à maintes reprises que « le déroulement du vote, le dépouillement des suffrages, l'acheminement des bulletins et leur conservation, jusqu'à la proclamation des résultats, sont confiés au personnel d'encadrement (un million 200 agents), totalement autonome et ne dépendant en rien de l'administration, et aux commissions électorales présidées par des magistrats ».

Une nouvelle organisation des territoires ?

Avant lui, le président de la Haute Instance indépendante de surveillance des élections (HIISE) a affirmé que « la campagne électorale s'était déroulée dans de bonnes conditions ». Campagne, faut-il le dire, où des «mabrouk aalikoum» pour des droits sociaux fusaient dans les meetings sur un ton de « tebrihat » des mariages à l'ancienne. Abdelwahab Derbal veut lui aussi rester optimiste en assurant que sa commission a enregistré «très peu de dépassements par rapport aux dernières élections législatives». Ce sont donc les premières élections locales qui se tiennent conformément à la Constitution de 2016.

Dans son chapitre III (De l'Etat) (Art. 16.), est stipulé que « Les collectivités territoriales de l'Etat sont la commune et la wilaya. La commune est la collectivité de base. » Le MICLAT a très souvent souligné que «la Constitution de 2016 considère la commune comme l'entité principale ou fondamentale de l'Etat où doit être consacrée la démocratie participative qui associe le citoyen dans la prise de décision pour ce qui concerne le développement local». C'est donc une nouvelle étape qui devra commencer pour instaurer de nouvelles pratiques dans la gestion de la cité. Elle devra par ailleurs entraîner sur le long terme une nouvelle organisation des territoires avec avant, comme prévu, la création de nouvelles wilayas dans les hauts plateaux.

Organisation qui ne devrait en principe pas comprendre «les daïras » puisque la Constitution n'en parle pas. Ce sont des entités administratives que les législateurs jugent «anticonstitutionnelles».