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Entre liberté et destin, le libre arbitre conscient et inconscient de l'homme: Une guerre nucléaire entre les USA et la Corée du Nord ? (Suite et fin)

par Medjdoub Hamed*

Les décideurs qui régnaient à l'époque étaient possédés par ce que Nietzsche appelait la «volonté de puissance». I.e. de ne pas rester «soi», d'aller «au-delà de soi», se porter toujours dans ce «vouloir d'être plus, réussir ce pourquoi elle nous fait et nous apporte l'essence». Sauf que dans ce choc de trois volontés de puissance, il y avait la «cause juste» qui était sous-jacente, non perçue ou insuffisamment perçue par les puissances. Précisément, la Première Guerre mondiale, qui dura plus de quatre années, aura été d'un secours inespéré pour le troisième libre-arbitre collectif faible et colonisé. Le Second conflit mondial terminera le reste. Il permettra l'émergence (révolutions, luttes pour la libération) du troisième libre-arbitre collectif en tant que nations libres, mettant ainsi fin aux empires coloniaux.

Une certaine similitude entre ce qui a prévalu hier et ce qui prévaut aujourd'hui se ressent depuis la fin de la bipolarisation, en 1991. En effet, le monde qui a surgi après la fin de l'URSS n'a pas été unipolaire, ni qu'il y eut une fin de l'histoire. Du moins le monde unipolaire a très peu duré. Cette unipolarisation du monde et la fin de l'histoire conceptualisée en Amérique n'ont joué que pour magnifier l'Occident, sorti victorieux de la guerre froide. Or, l'histoire de l'humanité ne peut s'arrêter parce qu'elle tire son essence de l'«Essence universelle», dont on ne sait rien. Et elle est ouverte à tous les possibles, comme le montre l'histoire de l'homme qui n'a cessé d'évoluer, de progresser depuis plus de 5.000 ans.

A l'instar de la transformation du monde après 1945, un nouveau tournant de l'histoire a surgi au début de ce XXIe siècle. Le monde a changé, la structure mondiale telle qu'elle a été édifiée à la fin des années 1940 ne répond plus aux nouvelles exigences du monde. Des progrès considérables dans les sciences, les technologies, l'industrie, l'agriculture, les transports, la communication, la santé, les institutions, les arts... ont bouleversé le mode d'existence des hommes au point que le monde s'est concentré, devenu plus étroit. Il a été assimilé à un «village planétaire» (en anglais Global Village, de Marshall McLuhan).

Si ces avancées sont très positives pour les peuples, il demeure qu'au niveau des nations la «volonté de puissance» de trois libres-arbitres collectifs continue d'être le principe fédérateur de l'évolution du monde. Ce qui veut dire que l'humanité se trouve toujours confrontée à cet être-là matériel, qu'elle a acquis, i.e. ces avancées scientifiques surtout dans les armements, en particulier non-conventionnels, et celui qu'elle n'a pas, la «paix» parce qu'il est tributaire de la «volonté de puissance». Et c'est la raison pour laquelle les nations cherchent à toujours vouloir être, à vouloir lutter pour s'imposer, et imposer leur diktat.

Comment la Corée du Nord a évolué pas à pas jusqu'à parvenir à la maîtrise de l'arme absolue ?

Et aujourd'hui, que va-t-il se passer ? Que nous réserve l'avenir en 2017, et dans les années à venir ? L'histoire risque-t-elle de se répéter ? Tout montre que l'histoire risque de se répéter, cependant elle sera toujours nouvelle. Les forces ont évolué, les armes nucléaires ont changé la nature même des guerres. Le conventionnel ne peut s'appliquer qu'à des théâtres de guerre faits pour être conventionnels. Par contre, des théâtres de guerre qui font appel aux armes nucléaires depuis Nagasaki et Hiroshima n'ont ni été permis par les puissances ni même voulus tant les effets d'une guerre nucléaire seraient effroyables si elle venait à être déclenchée. Hormis la crise des missiles de Cuba, ou ces dernières années, des velléités américaines d'utiliser des mini-armes nucléaires contre l'Iran, un pays pourtant qui n'a pas passé le seuil nucléaire, la situation semble pourtant maîtrisée sur le plan nucléaire.

Cependant, ce que l'on constate aujourd'hui, et c'est un fait nouveau depuis quatre ou cinq années, c'est que les menaces de guerre, et le recours à l'arme nucléaire, aujourd'hui, n'est pas l'apanage de la première puissance du monde, les Etats-Unis, cette particularité est aussi endossée par une petite puissance, la Corée du Nord, depuis qu'elle a franchi le seuil nucléaire. Elle ne cesse de menacer les Etats-Unis de feu nucléaire. La première puissance du monde se trouve ainsi piégée par sa rhétorique d'employer l'arme nucléaire, par la phrase «toutes les options sont sur la table» maintes fois répétées dans les années 2000 et 2010. Ce qu'on a nommé le libre-arbitre conscient inconscient collectif de la première puissance du monde comme celui de la puissance nord-coréenne peut aujourd'hui précipiter le monde dans une guerre nucléaire. Et le prétexte peut être quelconque si vraiment il y a une intention de provoquer une guerre. On l'a vu dans l'incident du Golfe du Tonkin, l'attaque controversée du destroyer américain Maddox, en 1964, par trois torpilleurs nord-vietnamiens, ou, à une date plus récente, en 2002, le mensonge d'Etat par Washington sur la détention d'armes de destruction massives par l'Irak pour justifier son invasion en 2003.

Ceci étant, regardons brièvement ce qu'il en ressort de la volonté d'unification des deux Corées. Depuis l'armistice, en 1953, la situation est froide, elle n'a commencé à changer qu'à la fin des années 1960. En effet, la guerre faisait rage au Vietnam, les Etats-Unis menaient une politique de la terre brûlée avec des destructions innommables en infrastructures et en vies humaines. L'emploi massif du napalm et l'agent orange (défoliant) fit des ravages sur les forêts et les cultures dont l'objectif était d'affamer les populations nord-vietnamiennes pour les faire capituler. Devant l'horreur de la guerre au Vietnam, un vent de paix a commencé à souffler entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. Le président nord-coréen Kim Il-sung proposait déjà un projet de réunification, sous réserve que les forces américaines se retirent de la Corée du Sud, tout en mettant fin au renforcement militaire des deux Etats. En 1969, la Corée du Sud a créé un ministère de l'Unification. Ce qui fut déjà un grand pas pour l'avenir.

Mais c'est surtout avec le dégel entre les grandes puissances – voyage du président Nixon en Chine, en février 1972, et en URSS, mai 1972 – que les deux Corées ont affiché une volonté de conduire une réunification pacifique, par le seul effort de leurs peuples, sans ingérence étrangère. Une commission de coordination a été créée pour établir des relations de confiance mutuelle. Cependant l'antagonisme tant sur les régimes politiques opposés des deux Corées étaient insolubles que sur le front de l'équilibre géostratégique entre les puissances ne pouvait permettre de réunification. Bien au contraire, l'antagonisme entre la Corée du Nord et les Etats-Unis allait se complexifier.

Les Etats-Unis, dans le contexte de la guerre froide, avaient installé durant des décennies des armes dotées de têtes nucléaires en Corée du Sud tournées vers la Corée du Nord – certaines données ont fait état de stock d'armes nucléaires jusqu'à 950 ogives (4).

Il devenait inévitable pour la Corée du Nord d'utiliser tous les moyens pour s'armer d'armes nucléaires. On comprend dès lors que le programme nucléaire clandestin de la Corée du Nord n'était en fait qu'un simple processus de cause à effet. Ce qui signifie que «la cause n'avait pas existé, l'effet ne l'aurait été pas». Le programme nucléaire nord-coréen clandestin, aujourd'hui une réalité, relevait d'un principe de causalité et de nécessité. Sinon il n'aurait pas existé.

En décembre 1991, avec la disparition de l'URSS et des changements partout dans le monde (chute du Mur de Berlin), les deux Corées jettent les bases d'un nouvel accord. Les relations internationales ont évolué favorablement. Les deux Corées intègrent l'ONU, le 21 septembre 1991. Trois mois plus tard, elles signaient un «accord de réconciliation, de non-agression, d'échanges et de coopération». Une situation qui nous rappelle les accords d'Oslo, entre Israéliens et Palestiniens, en Norvège, et la Conférence de Madrid, en 1991. En fait, ce processus à l'échelle mondiale lancé par la première puissance du monde devait préparer l'après-guerre froide. Les Etats-Unis, débarrassés de leur principal adversaire, l'URSS, n'existant plus, tous les autres conflits n'avaient plus, pour les décideurs, raison d'être. Pour eux, c'est la «pax americana», désormais un monde unipolaire. Pour certains, c'est la «fin de l'histoire».

«Selon l'ancien ministre sud-coréen de l'Unification (2002-2004), M. Jeong, les dirigeants nord-coréens veulent en profiter pour normaliser leurs rapports avec les Etats-Unis; d'autant que les aides soviétiques se sont volatilisées avec l'URSS. En janvier 1992, assure-t-il, «Kim Il-sung envoie son propre secrétaire au siège de l'ONU à New York pour une rencontre secrète avec un émissaire américain, porteur d'un seul message: «Nous renonçons à réclamer le retrait des troupes américaines du Sud; en contrepartie, vous garantissez que vous ne remettrez pas en cause l'existence de notre pays». George Bush père répondra à l'offre par le silence. C'est à ce moment que Kim Il-sung lance sa politique nucléaire, convaincu que Washington veut rayer la RPDC de la carte». Ce qui n'était pas entièrement faux. Comme tout Sud-Coréen, M. Jeong désapprouve ce recours au nucléaire, mais il insiste sur l'ordre des responsabilités, contredisant l'histoire officielle: Washington jette de l'huile sur le feu; Pyongyang réagit». (5)

On peut comprendre ce silence des Américains qui s'apparente à un haussement d'épaule, de dédain donc, de cette conviction de Washington comme de Séoul que le régime nord-coréen va s'effondrer comme le furent l'URSS et les pays du Pacte de Varsovie, oubliant que la Chine communiste est toujours debout même si elle s'est convertie à l'économie de marché. Comme toujours le même aveuglement des dirigeants américains et sud-coréens, ou «l'inconscience de la conscience». Comme l'écrit Martine Bulard: «A Séoul, le successeur de M. Roh, Kim Young-sam, est persuadé, à l'instar du président américain, que le Nord communiste va s'effondrer, comme l'Allemagne de l'Est en son temps. Il cadenasse toutes les issues afin de précipiter sa perte. La RPDC, elle, connaît une période de famine dans la seconde moitié de la décennie 1990, qui fait près d'un million de morts et dont les séquelles se font sentir jusqu'aujourd'hui. Mais la dure répression et les réflexes nationalistes de sa population l'empêcheront de voler en éclats». (5)

En effet, c'est le régime communiste militariste qui a empêché l'effondrement de la Corée du Nord, avec certainement un soutien extérieur, probablement de la Chine qui avait tout intérêt à ce que le régime nord-coréen ne tombe pas.

En 1994, la Corée du Nord acceptait de geler son programme nucléaire en échange d'une aide économique et d'une levée progressive des sanctions économiques imposées à Pyongyang durant la guerre de Corée (1950-1953).

Le 31 août 1998, la Corée du Nord procède à son premier essai longue portée. Le missile, un Taepodong-1 d'une portée de 2.000 kilomètres, survole le Japon avant de s'abîmer dans le Pacifique, créant une crise diplomatique majeure. Quelques mois plus tard, Pyongyang accepta un moratoire sur les tests de missiles à longue portée en échange de la levée des sanctions économiques instaurées par les Etats-Unis et d'une aide économique.

Le 25 février 1998, la crise asiatique de 1997 et les manifestations ouvrières en Corée du Sud amenèrent l'opposant sud-coréen, Kim Dae-jung, au pouvoir. Grâce à son ouverture, et sa politique du «rayon de soleil» (sunshine policy), il relança le dialogue avec son voisin. Les relations se sont réchauffées jusqu'à cette poignée de main historique entre Kim Jong-il (Nord) et Kim Dae-jung (Sud), en juin 2000. Des réalisations économiques importantes ont marqué cette réconciliation, notamment l'ouverture d'un site touristique au mont Kumgang (2003), et surtout la mise en place d'une zone industrielle à Kaesong, en territoire nord-coréen, avec des entreprises sud-coréennes (2004) qui créera pour le Nord, 50.000 emplois, des liaisons ferroviaires et routières ont relié les deux Corées, et d'autres réalisations et rapprochements.

Mais les attentats du 11 septembre 2001, suivis de la guerre contre l'Afghanistan en 2001 et l'Irak en 2003, et la politique anti-terroriste tous azimuts américaine remettent en cause la concrétisation de l'accord-cadre de 1994. D'autre part, la Corée du Nord revendique son droit de détenir l'arme nucléaire comme une arme de dissuasion contre toute attaque des Etats-Unis. Pour l'abandon de son programme nucléaire, elle pose comme conditions, le retrait des armes nucléaires et des troupes américaines de la Corée du Sud et des garanties de sécurité contre une éventuelle agression américaine. Des revendications qui ne pouvaient être satisfaites tant par la Corée du Sud que par les Etats-Unis, le monde n'étant pas arrivé à la maturité historique pour poser les bases d'une véritable paix dans cette région extrêmement sensible du monde.

En 2003, la Corée du Nord passe à une étape supérieure. Elle se retire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. La communauté internationale entreprend des «pourparlers à six». Outre les deux Corées, ils réunissent la Chine, les Etats-Unis, le Japon et la Russie. En 2005, la Corée du Nord affirme posséder l'arme nucléaire. Ce qu'elle confirme en procédant, en 2006, à un premier essai nucléaire. Malgré les sanctions de l'ONU, en 2009, elle procède à un deuxième essai nucléaire.

Le 17 décembre 2011, le président Kim Jong-il est mort, il est remplacé par son jeune fils Kim Jong-un, âgé de 29 ans. En 2012, la Corée du Nord accepte l'arrêt de son programme d'enrichissement d'uranium et de ses essais nucléaires, en échange de 240.000 tonnes d'aide alimentaire. La même année, en décembre 2012, elle procéda avec succès au lancement d'un lanceur porteur de satellite Unhl-3. Elle devient la dixième puissance spatiale. Elle procéda à un troisième essai nucléaire, le 12 février 2013. La situation entre les Etats-Unis et la Corée du Nord ne cesse de se détériorer, à partir de cette date. Ce qui est nouveau, chaque jour qui passe, le régime de Pyongyang menace les Etats-Unis de «frappes nucléaires». Les Etats-Unis, pour se prémunir d'une attaque nord-coréenne, déploient une nouvelle batterie de missiles intercepteurs sur leur île de Guam. La Russie appelle à la raison, en privilégiant la voie diplomatique. Le 6 janvier 2016, Pyongyang annonce un nouvel essai nucléaire de plus grande puissance, une bombe à hydrogène. Le 9 septembre 2016, Pyongyang procède avec succès à un deuxième test nucléaire thermonucléaire. Une secousse sismique de magnitude de 5,3 a été détectée par l'agence météorologique japonaise, alors que le 6 janvier, la magnitude du séisme était de 5,1.

Bien que le jeune leader nord-coréen, Kim Jong-un, ait adopté un ton réfléchi sur l'usage de son arsenal nucléaire. «Comme puissance nucléaire responsable, notre république n'utilisera pas une arme nucléaire sans que sa souveraineté soit violée par des forces hostiles et agressives avec des bombes atomiques», dit-il (6), il demeure pourtant qu'il n'y a aucune garantie pour la paix dans cette région du monde. Un risque d'escalade est potentiel et pourrait déboucher sur un conflit nucléaire. Comme l'a annoncé l'armée nord-coréenne: «Les Américains seront écrasés ? par des moyens de frappe nucléaire?, prévient l'état-major général de l'armée nord-coréenne dans un communiqué. «L'opération impitoyable» des forces nord-coréennes «a été définitivement examinée et ratifiée», affirme l'armée, selon qui une guerre pourrait éclater «aujourd'hui ou demain». (7)

Que peut-on dire d'un pays rongé épisodiquement par la famine mais arrivé à devenir une puissance nucléaire ? Que ce sont là des paradoxes de l'histoire auxquels les puissances n'y peuvent rien. Si la Corée du Nord est parvenue au statut de puissance nucléaire reconnue, maîtrisant la fission et la fusion thermonucléaire, la technique des vecteurs, c'est que cela entre dans des buts historiques herméneutiques. Dans le sens que l'histoire devait se dérouler comme si ceux-ci le lui assignaient. Au début du XXe siècle,

l'Occident régnait en maître sur le monde. Personne ne prévoyait que deux cataclysmes (1914 et 1939) allaient s'abattre sur l'Europe. Aussi qu'en est-il aujourd'hui ? Que va-t-il se passer «aujourd'hui ou demain» comme l'a annoncé l'armée nord-coréenne «qui a définitivement examiné et ratifié sa position sur le conflit qui l'oppose aux Etats-Unis» ?

Conclusion de la première partie. Menace de guerre entre les Etats-Unis et la Corée du Nord

Tout d'abord une précision, cette analyse certes est longue et complexe, mais elle est nécessaire pour comprendre le sens de cette crise dans l'évolution du monde. Et le lecteur par cette distance avec les idées et les concepts nouveaux qui sont générés peut avoir des difficultés d'assimiler la dynamique que renferme cette analyse. Cependant il nous paraît qu'au-delà de la longueur, faudrait-il préciser qu'elle est restée sur le strict nécessaire, et les concepts générés qui ne sont pas les plus importants, c'est le sens du monde qui est visé, i.e. son développement dans sa marche dans l'histoire. Aussi pour montrer cette dynamique en cours, faisons ressortir, par une série de questions-réponses que l'auteur se pose et y répond, ce qui couve dans cette région. Devenue une poudrière, comparable à celle des Balkans en 1914, susceptible de modifier complètement la structure actuelle du monde.

1. Première question: La crise coréenne et les menaces de guerre nucléaire contre les Etats-Unis pourront-elles se régler pacifiquement ?

Réponse: Si on prend la situation telle qu'elle se présente aujourd'hui, avec des menaces de part et d'autre, il est peu probable que la situation se résout pacifiquement. «Nos forces révolutionnaires sont en ordre de combat pour couler le porte-avions américain à propulsion nucléaire d'une seule frappe», assure le journal du parti unique au pouvoir en Corée du Nord, Rodong Sinmun (8) ou, encore dans une interview du Financial Times, l'avertissement de Donald Trump: «Le président américain se dit prêt à agir contre le régime de Pyongyang, avec ou sans l'aide de Pékin. Le président chinois Xi Jinping, attendu jeudi 6 avril aux Etats-Unis, est prévenu. «Si la Chine ne règle pas la Corée du Nord, nous le ferons». (9) Dès lors on ne peut dire que l'avenir est radieux. Il existe réellement une situation de guerre latente, avec un risque potentiel d'usage d'armes nucléaires.

2. Deuxième question: Comment la Corée du Nord a été amenée à se lancer dans un programme nucléaire clandestin ?

Réponse: Question essentielle. C'est la situation même de la Corée du Nord depuis la fin de la guerre (1950-1953), et les sanctions américaines qui l'ont amenée à se replier sur elle-même, n'ayant pour horizons que la Russie, la Chine communiste et la guerre froide. La situation est resté maîtrisée jusqu'à la chute du Mur de Berlin en 1989, et la disparition de l'Union soviétique en décembre 1991. Une période charnière pour l'histoire de l'humanité. La libération du Koweït annexé par l'Irak – il a été piégé par les Etats-Unis (10) – par une coalition internationale donne déjà un aperçu de ce que sera la politique extérieure américaine. Dès lors, c'est le compter sur soi. Si un programme nucléaire clandestin avait commencé dans les années 1970, la Corée du Nord disposant elle-même de gisements d'uranium, va l'accélérer dans les années 1990.

Pour l'Amérique, sortie victorieuse de la guerre froide, le moment était venu d'instaurer un nouvel ordre mondial. Sauf qu'il y a les impondérables de l'histoire. Le libre-arbitre américain ne joue pas seul dans la sphère mondiale. Deux pays qui ont mené secrètement un programme d'enrichissement nucléaire, l'Iran et la Corée du Nord, vont se trouver confrontés à la superpuissance. Ainsi commence un conflit entre le tenant de la puissance mondiale et les deux pays émergents par leur arsenal de lanceurs et de programmes d'enrichissement nucléaire. La Corée du Nord, qui a constitué un arsenal nucléaire et de lanceurs, se trouve aujourd'hui immunisée de toute attaque nucléaire. Quant à l'Iran, il n'a pas franchi le seuil nucléaire.

3. Troisième question: L'unification des deux Corées surviendra-t-elle un jour ?

Réponse: Oui ! Inéluctablement. Mais elle ne se fera pas pacifiquement. La course aux armes nucléaires par la Corée du Nord donne si besoin est une preuve historique que l'unification passera par une étape violente. Il y a trop de haine contre les Etats-Unis. Et ces derniers ne font rien pour le dissiper, ancrés dans leur conviction de première puissance mondiale.

4. Quatrième question: Les Etats-Unis évacueront-ils leurs forces de la péninsule coréenne ?

Réponse: Oui ! Lorsque leur mission paradoxalement tracée par l'Histoire sera remplie, i.e. leur rôle ne sera plus nécessaire en Corée du Sud.

5. Cinquième question: Quelle est cette mission que l'Histoire trace pour les Etats-Unis ?

Réponse: Comme nous l'avons développé au paragraphe 6, les Etats-Unis ont eu un rôle à jouer en Asie, après le Deuxième conflit mondial. Si nous raisonnons par le contraire, que les Etats-Unis, après leur victoire en 1945, n'ont laissé que de faibles forces au Japon, et, leur «isolationnisme» reprenant ses droits, i.e. évacuant l'Asie, il n'y aurait eu ni Corée du Sud ni Corée du Nord. Une seule Corée sans interférence des puissances. La Corée du Sud ne serait pas comme elle l'est aujourd'hui la 11e puissance économique mondiale. Le Japon ne serait pas la deuxième puissance économique mondiale. Ni la Chine, détrônant le Japon, ne serait la deuxième puissance économique mondiale ? Il n'aurait pas eu des délocalisations massives vers les pays d'Asie ? Rien de tout cela ne serait arrivé. On aurait un monde divisé par trois. D'un côté l'Occident capitaliste, de l'autre, l'Asie communiste avec une moitié de l'Europe (PECO), et entre les deux le tiers-monde. Et les armes nucléaires maintiendraient l'équilibre entre les blocs.

Mais l'Histoire s'est pas déroulée ainsi, parce qu'elle est porteuse de progrès pour l'humanité. La présence des Etats-Unis a créé paradoxalement des îlots de prospérité. Le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, les dragons asiatiques... Et ces îlots de prospérité se sont étendus progressivement, malgré les guerres, aux autres pays d'Asie. C'est ainsi que l'Asie est devenue, grâce à cette présence américaine, une grande aire géopolitique et géoéconomique dans le monde, sollicitée par l'ensemble des pays du monde.

6. Sixième question: Que peut-on comprendre par idée-force que vous émettez: «Lorsque leur mission tracée par l'Histoire sera remplie, leur rôle ne sera plus nécessaire en Corée du Sud» ?

Réponse: Précisément, l'Asie comme le monde est entrée dans une période-charnière. Après le rattrapage technologique, les pays d'Asie n'ont pratiquement plus rien à envier de l'Occident, sur le plan économique. Une bonne partie de ces pays sont des puissances développées. D'autres sont encore en train de faire leur mue. Mais le problème réside dans leurs régimes politiques qui ne sont que transitoires. Comme l'a montré la fin de l'Union soviétique et son passage à la démocratie. Mais peut-on parler de véritable démocratie comme en Occident lorsqu'un régime totalitaire dirigée par un parti unique fait sa mue en s'ouvrant à la démocratie, au multipartisme, à la libéralisation économique, et se trouve confronté aux pires conditions d'existence, le niveau de vie qui se détériore, le fort taux de chômage et la hausse de la pauvreté, comme le fut la Russie dans les années 1990 ? Il est évident que la seule solution pour cette ancienne puissance est une «démocratie dirigée». D'autre part, l'oligarchie politique au pouvoir durant la période soviétique reste toujours aux commandes. Tout au plus, une adaptation aux nouvelles donnes politiques et économiques selon une spécificité propre à chaque pays. Et on comprend pourquoi les citoyens de l'ex-période soviétique sont toujours dépendants de l'Etat-parti parce qu'il leur assure la sécurité et la stabilité, et c'est cela qui importe à leurs yeux, et peu importe si tout se fait par cooptation, et que le pluralisme politique n'est qu'un pluralisme de façade.

Contrairement au système politique russe, les dirigeants chinois tirent leur légitimité du système politique fondé par la révolution de 1949. Les membres du comité permanent du bureau politique du parti communiste chinois sont l'instance suprême, après une consultation à la base, élisent à l'issue d'un congrès tous les cinq ans leurs dirigeants.

Mais si on regarde la Chine et la Russie, leurs systèmes politiques ne sont pas très éloignés. Pour le premier, un parti communiste unique; pour le second, un pluralisme de façade. Et les deux systèmes sont basés sur le principe de la cooptation. Le même processus en Corée du Nord, qui, lui, va plus loin, presque une république dynastique, de père en fils, depuis 45 ans. Quant aux régimes politiques du Japon, de Taïwan et de la Corée du Sud, ils sont l'antithèse des systèmes politiques russe et chinois. En s'imposant comme modèle sur le plan démocratique et économique, il pose un grand problème à la Chine, à la Corée du Nord, et même à la Russie. On ne voit pas comment la Corée du Nord peuplée de 25 millions d'habitants, pays le plus militarisé du monde, réussir son unification avec la Corée du Sud démocratique doublée de puissance économique, et deux fois plus peuplée, 50 millions d'habitants. De même pour la Chine continentale, comment réussira-t-elle son unification avec Taïwan, méthode douce ou non, si le problème du régime politique se pose. Certes Hong-Kong est depuis 1997, sous le principe «un pays, deux systèmes», mais il n'est cependant garanti que jusqu'en 2047.

Donc on comprend que ni la Russie ni la Chine et encore moins la Corée du Nord n'ont réussi leur mutation sur nombre de plans, et pas seulement la gouvernance démocratique. Et c'est la raison pour laquelle l'histoire a noué le sort de l'Asie avec celui des Etats-Unis. Et de là vient l'idée que le rôle de la superpuissance n'est pas fini en Asie. Bien sûr, pas dans le sens que l'entend l'Amérique qui ne cherche qu'à protéger ses intérêts avec les pays alliés.

7. Septième question: Mais vous ne répondez pas à la question: «Lorsque le rôle des Etats-Unis ne sera plus nécessaire en Corée du Sud» ? Comment le comprendre ?

Réponse: Tout d'abord, les Etats-Unis ont des intérêts économiques et économiques majeurs en Asie. On ne doit pas perdre de vue qu'en plus d'être la première armée du monde, ils sont aussi la première puissance économique, financière et monétaire du monde. On comprend dès lors, par les formidables liquidités en dollars dans le monde, et surtout en Asie, et le réseau des multinationales américaines dans la plupart des pays asiatiques, cette région du monde joue un rôle moteur dans l'économie américaine.

Les pays que les Etats-Unis protègent en Asie figurent donc en bonne place dans leurs plans géostratégiques et géoéconomiques à l'échelle mondiale. Le problème est que la Russie et surtout la Chine cherchent à évincer les Etats-Unis, ou du moins à limiter leur influence. Ce qui n'est pas facile voire même impossible par la force, les Etats-Unis en tant que première puissance militaire dans le monde. Sinon à déboucher sur un troisième conflit mondial, ce qui équivaut à une destruction mutuelle immédiate dans les jours mêmes qui suivent le déclenchement du conflit mondial. Il reste alors la Corée du Nord, qui est le pays comme on l'a souligné le plus militarisé du monde.

Pour avoir une idée de la place de la Corée du Nord aujourd'hui sur la scène mondiale, rappelons ce qui s'est opéré dans les années 1930, avec la militarisation à outrance de l'Allemagne et du Japon qui se sont préparés pour la guerre. L'Allemagne envoûtée par Hitler avec les idées revanchardes dues à la défaite du premier conflit mondial, et aux réparations de guerre, a fini, par la militarisation de la société allemande, de mettre en place toutes les structures pour se lancer dans une guerre totale. De même la militarisation du Japon, avec l'invasion d'une partie de l'Asie, dont la Mandchourie (Chine), et son annexion de fait. Toute cette préparation de guerre s'est terminée par un deuxième conflit mondial.

Pour mieux expliciter l'événement, le deuxième conflit mondial était de plus en plus prévisible, tout soufflait dans cette direction. Avec le recul, quand on voit que toute l'Afrique et une grande partie de l'Asie sont sorties de la colonisation, de la domination, il apparaît clairement que les vrais enjeux de l'histoire étaient sous-jacents aux antagonismes entre les grandes puissances. Il demeure que, au-delà des «volontés de puissance» des uns et des autres pour la victoire, qui relevaient de libres-arbitres conscients et inconscients collectifs, et se vouaient à la guerre, l'architecture mondiale telle qu'elle a été configurée par des siècles de colonisation arrivait à ses limites, au début du XXe siècle. Dès lors les guerres 1914-1918 et 1939-1945 n'ont été que des instruments de l'histoire pour changer la face du monde.

On doit comprendre que le monde devait entrer dans une nouvelle histoire. Et c'est ce qui a prévalu, plus de la moitié de l'humanité a recouvré son indépendance. De plus, avec la découverte de l'arme absolue, les grandes puissances ont été empêchées de laisser libres leurs libres-arbitres conscients et inconscients collectifs. Et cela a été une avancée majeure dans la prise de conscience des puissances dans le danger que pourraient susciter des guerres, une destruction mutuelle.

Aujourd'hui, nous sommes de nouveau dans un cas de figure qui rappelle le début du XXe siècle. La militarisation des nouveaux pays, la prolifération nucléaire qui s'étend de plus en plus dans le monde, le recours à l'arme nucléaire devenant un moyen de survie, l'absence d'accord entre les grandes puissances engagées au Proche et au Moyen-Orient et surtout sans visibilité de sortie de crise, la montée en puissance de la Chine, qui aspire à supplanter les Etats-Unis sur le plan économique, les menaces de guerre brandies par la Corée du Nord sont autant de forces cumulées qui, avec l'accélération de la militarisation de la Corée du Nord et les menaces que celle-ci fait peser sur les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud, vont probablement provoquer une situation de guerre inédite.

Pour la première fois, le risque d'un conflit nucléaire est réel, dans le Nord-Est asiatique. Et le problème est que toutes les grandes puissances soufflent dans cette perspective même si parmi elles, certaines appellent à résoudre la crise par des voies diplomatiques. En réalité, pour toutes ces puissances, leur leitmotiv est la «volonté de puissance» d'autant plus que de nombreux régimes politiques en Asie et ailleurs relèvent de systèmes de gouvernance dynastique ou cooptée – la souveraineté du peuple est absente. Culte de la personnalité, cooptation, systèmes politiques fermés et une politique de puissance non seulement asservissent les peuples mais vont à contre-courant du progrès historique auquel aspirent les peuples. Dès lors, la présence des Etats-Unis qui visent aussi une «volonté de puissance» devient, sans que les décideurs le sachent eux-mêmes, un ferment qui ouvrira une «nouvelle page de l'histoire». Que sera-t-elle ? Qu'augurera-t-elle pour l'avenir du monde ?

*Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale, Relations internationales et Prospective.

Notes :

4. «Tactical Nuclear Weapons and Korea» par Duyeon Kim. The Center For Arms Control And-Non-Proliferation June 28, 2011

https://armscontrolcenter.org/tactical-nuclear-weapons-and-korea

5. «Un difficile dialogue arbitré par les Etats-Unis La réunification de la Corée aura-t-elle lieu ?», par Martine Bulard. janvier 2016

https://www.monde-diplomatique.fr/2016/01/BULARD/54457

6. «La Corée du Nord procède à son essai nucléaire le plus puissant», Libétation.fr Le 9 septembre 2016

http://www.liberation.fr/planete/2016/09/09/la-coree-du-nord-procede-a-son-essai-nucleaire-le-plus-puissant

7. «La Corée du Nord menace les Etats-Unis de frappes nucléaires», par La Tribune.fr. Le 04 avril 2013 http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20130404trib000757529/la-coree-du-nord-menace-les-etats-unis-de-frappes-nucleaires

8. «La Corée du Nord menace de couler un porte-avions américain», publié par Les Echos.fr Le 23 avril 2017

https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/0212004477961-la-coree-du-nord-menace-de-couler-un-porte-avions-americain

9. «Corée du Nord. La mise en garde de Trump à la Chine», publié par Courrier International. Le 03/04/2017

http://www.courrierinternational.com/dessin/coree-du-nord-la-mise-en-garde-de-trump-la-chine

10. «April Glaspie, ‘détonateur' de la guerre du Golfe», publié par Le Point. Le 22 avril 1995

http://www.lepoint.fr/actualites-monde/2007-01-16/april-glaspie-detonateur-de-la-guerre-du-golfe