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La Méditerranée et les pourtours régionaux : 1 - Transition énergétique, développement durable et préservation du climat dans les pays méditerranéens

par Claude Lievens*

L'énergie est au cœur de la souveraineté des États et de leurs politiques de sécurité. La transition énergétique concerne tous les pays, quels que soient leurs niveaux de développement, d'industrialisation et de richesse. Elle peut être définie comme le passage d'une civilisation construite sur une énergie essentiellement fossile, polluante et peu chère, à une civilisation où l'énergie sera renouvelable, peu polluante et vraisemblablement plus chère. On peut aussi caractériser la transition énergétique par les quatre D :

- Digitalisation, car les technologies de l'information y sont très présentes.

- Décentralisation, la production n'étant plus l'exclusivité de grandes structures.

- Décarbonisation, car la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) implique tous les énergéticiens.

- Diminution de la demande grâce à l'efficacité énergétique.

Ainsi, le mix énergétique doit être réorienté en remplaçant progressivement des énergies de stock (pétrole, charbon, gaz, uranium) par des énergies de flux (éolien, solaire, hydraulique). Mais il faut surtout mettre en place les systèmes nécessaires pour soutenir le développement durable dans toutes ses dimensions : technique, économique, sociale, environnementale... A cet égard, chaque être humain doit avoir accès à l'énergie (ce qui d'ailleurs réduit les émissions de CO2). Chaque Etat doit assurer la sécurité de l'approvisionnement énergétique nécessaire au développement économique et à l'amélioration des conditions de vie ; en général, il doit diversifier ses sources d'approvisionnement et ses voies d'acheminement.

Méditerranée et relations internationales

La Méditerranée se situe à la croisée des chemins et des continents. Elle est secouée par de nombreuses crises, notamment en Syrie, en Irak, en Libye… et elle est particulièrement bousculée par le changement climatique. Le président François Hollande a rappelé que les problèmes d'environnement y ont déjà créé plus de déplacements de populations que les conflits. Mais chacun des pays de son pourtour est confronté au problème de la sécurité de l'approvisionnement énergétique ; ceux qui ont la chance de vivre en paix doivent renforcer la coopération en ce domaine, tout en diversifiant leurs sources d'approvisionnement. Son Excellence Ismail Haki Musa a illustré cette démarche par deux exemples :

- le système électrique mis en place grâce au câblage sous-marin pour éviter les coupures d'électricité qui étaient fréquentes à Istanbul ;

- le gazoduc transanatolien (TANAP), épine dorsale du corridor gazier du sud, qui s'ajoute au gazoduc transadriatique (TAP) et permettra de livrer le gaz azerbaïdjanais à la Turquie dès 2018 et à l'ensemble de l'Europe dès 2020.

De tels exemples montrent combien il est important d'œuvrer dans un cadre de bonnes relations internationales. Mais il convient d'insister ici sur deux caractéristiques particulières. D'une part, entre le nord et le sud de la Méditerranée, les interconnexions électriques devraient offrir un facteur commun de développement. D'autre part, pour les pays proches des immenses gisements sous-marins de gaz et de pétrole récemment découverts, cette richesse peut constituer une menace pour la paix ou, au contraire, un outil favorisant la coopération entre pays voisins. Il appartiendra aux différents acteurs d'être à la hauteur des enjeux.

La COP 21 et la COP 22 ont confirmé la nécessité et la volonté de traduire la diplomatie en actions. Cette urgence est d'autant plus nécessaire que l'ensemble des engagements actuels des pays nous orienterait vers un réchauffement global de l'ordre de 3°C ; l'objectif de 2°C ne serait pas tenu. La crise ne doit pas servir d'excuse pour reporter les décisions nécessaires. Dans ce contexte inquiétant, les initiatives internationales (objectifs du millénaire des Nations-Unies, COP...) s'enrichissent progressivement. Ainsi a été créée la MedCOP Climat, forum méditerranéen pour le climat ; elle s'est réunie lors de l'ouverture de la COP 22 avec plus de 3 000 participants, acteurs des territoires et de l'économie, permettant notamment aux 200 associations présentes de rédiger ensemble un agenda méditerranéen des solutions. Ces initiatives sont complétées par des orientations plus spécifiques visant à créer des conditions financières, réglementaires et techniques favorables et fixent un cadre d'action à tous les agents concernés. Le partenariat public / privé doit être largement encouragé. Denis Simonneau a cité l'exemple de l'Alliance solaire internationale, créée lors de la COP 21. Engie, qui s'est profondément investi en matière d'efficacité énergétique (et dont les 2/3 du personnel travaillent dans ce domaine) a décidé de soutenir cette initiative en créant Terrawatt Initiative qui vise à rassembler les financiers, les équipementiers, les énergéticiens et tous les acteurs privés qui souhaitent promouvoir le développement international de l'énergie solaire.

Bien sûr, le rôle des institutions financières est essentiel. Ainsi, la Banque européenne d'investissement (BEI) s'implique fortement en Jordanie et en Egypte, alors que la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) construit un partenariat avec l'Union pour la Méditerranée dans le cadre du programme SEMed Private Renewable Energy Framework, lequel permet de financer des activités de conseil, d'assistance technique et de développement pour les énergies renouvelables.

Energies renouvelables et spécificités nationales

La promotion des énergies renouvelables (éolien et photovoltaïque), pour lesquelles le bassin méditerranéen est doté d'un fort potentiel, permettra (plus ou moins vite) à chacun des pays de réduire sa dépendance énergétique, de maximiser l'utilisation de ses propres ressources et surtout de lutter contre le réchauffement climatique. Il ne faut pas oublier qu'au-delà d'un réchauffement supérieur à 1,5 ou 2°C, la Méditerranée devient un hot spot climatique. On peut à cet égard souligner deux risques majeurs ; d'une part, certains pays du sud pourraient connaître une désertification désastreuse pour la vie courante, pour l'agriculture et pour la production d'énergie ; d'autre part, une montée générale des eaux s'avèrerait catastrophique dans certaines régions telles que la vallée du Nil où 12 millions de personnes vivent à moins d'un mètre d'altitude. Il est probable que le réchauffement climatique entraînera à plus ou moins long terme un accroissement du phénomène migratoire.

Le grand obstacle auquel se heurtent les énergies renouvelables éolienne et solaire, c'est évidemment leur intermittence. Cet obstacle ne pourra être franchi que lorsque nous disposerons, pour stocker l'énergie, de systèmes fiables, utilisables facilement et sans risque. Ce n'est pas le cas aujourd'hui ; de ce fait, je considère que les extrémistes de la sortie du nucléaire sont comparables à des idéologues qui, vers 1925, auraient demandé de mettre fin au transport maritime transatlantique en prenant argument des perspectives offertes par le transport aérien. Leur lobbying ne remplacera jamais le travail des innovateurs et des ingénieurs qui nécessite des efforts et du temps !

Dans ce cadre, on peut noter le témoignage de Gilles Berthault qui nous livre l'exemple d'une entreprise qui a imaginé un petit système de stockage d'hydrogène sans pression et qui s'efforce de le promouvoir au Maroc et en Asie ; il a illustré l'importance de l'enjeu en évoquant les nuisances induites par la circulation des « deux roues thermiques » dans les grandes métropoles du sud de la Méditerranée : bruit, pollution, émissions de CO2. Dans quelle mesure pouvons-nous espérer la réalisation du grand rêve de l'hydrogène dont Jeremy Rifkin imaginait qu'il pourrait sauver la planète ? Je l'ignore, mais l'expérience de cette entreprise et les démonstrateurs qu'elle présentera permettront sans doute de progresser dans le cheminement qui, un jour, pourrait nous permettre d'utiliser le stockage de l'hydrogène sans charger nos véhicules de réservoirs pressurisés à plusieurs centaines de millibars.

Tous les pays du pourtour méditerranéen misent sur le développement des énergies renouvelables ; on peut notamment remarquer que le Maroc construit à Tarfaya, avec la collaboration d'Engie, la plus grande centrale éolienne d'Afrique. Mais les politiques énergétiques des Etats présentent de notables différences en fonction de leurs ressources, de leurs besoins et de leur niveau d'avancement. Citons quelques cas particuliers :

- Abderrahmane Mebtoul a exposé le cas très spécifique de l'Algérie. Ce pays poursuit ses réflexions pour revoir totalement un système de subventions qui interdit toute maîtrise de la consommation. D'autre part, il dispose de très importantes réserves de pétrole / gaz de schiste et il est très attentif aux évolutions techniques qui pourraient lui permettre d'exploiter cette filière sans risque de pollution des nappes phréatiques. Enfin, il fait partie des pays qui prévoient d'utiliser l'énergie nucléaire ; il envisage de lancer la réalisation d'une première centrale dans une dizaine d'années.

- La Turquie est beaucoup plus avancée dans le recours au nucléaire, avec les centrales d'Akkuyu (réalisée par Rosatom) et de Sinop (réalisée par Areva et Mitsubishi), dont la mise en service est prévue en 2023. Elle envisage par ailleurs d'augmenter la part du charbon local dans son mix énergétique et d'accroître sa capacité de stockage de gaz.

- Le Liban est dans une situation très étrange car il doit vivre une profonde transition énergétique dans des conditions difficiles liées à la proximité de la Syrie ; mais, à long terme, il devrait bénéficier de perspectives remarquables avec la production gazière en Méditerranée.

- La Jordanie apparaît comme un oasis de tranquillité au milieu d'un enfer. Elle fait partie des pays que les plus favorisés doivent aider. Mais il faut que les Occidentaux évitent leurs travers habituels. Les Etats doivent abandonner cette insupportable arrogance qui les pousse à imposer des valeurs qui ne sont pas nécessairement adaptées, mais qu'ils considèrent universelles, bien qu'étant incapables de les promouvoir sur leur propre sol. Les entreprises doivent respecter les principes de la responsabilité sociétale des entreprises et s'interdire de sacrifier à leur profit l'amélioration du bien-être de la population.

Innover et coopérer, partout et toujours

Nous sommes dans le monde de l'innovation où les idées ne manquent pas, où chaque acteur peut profiter des avancées de la recherche et du partage de l'expérience. Il faut mobiliser à la fois les compétences et les investisseurs, inciter les start-up à mettre leurs inventions au service du climat, montrer que les projets climatiques, au-delà de leur dimension d'intérêt général, permettent un bon retour sur investissement. Ces projets, surtout s'ils sont modestes, doivent pouvoir trouver un financement sans passer par l'intermédiaire des Etats. On peut donner un exemple : celui du programme Hammams durables à la réalisation duquel participe une association française, le GERES (Groupe énergies renouvelables, environnement et solidarité). Ce programme permet de réduire de moitié l'impact CO2 d'un hammam ; il mérite d'être partagé car, à l'échelle des pays considérés, son effet peut être notable.

Il y a quelques années, on parlait beaucoup de coopération décentralisée. Si cette expression a un peu disparu, c'est sans doute parce que des coopérations trop décentralisées pourraient conduire au cloisonnement. Mais le rôle des collectivités locales est très important car elles connaissent les réalités du terrain, les habitudes et les envies ; elles permettent de prendre en compte l'adaptabilité et les possibilités de changer les comportements ; elles constituent un relais important pour communiquer et pour mobiliser ; elles sont un maillon nécessaire pour garantir l'accès de tous à l'énergie. La coopération avec les chercheurs est aussi une priorité, d'autant plus qu'elle permet parfois de croiser les sciences dures et les sciences humaines. La transition énergétique ne réussira que si tous les acteurs travaillent les uns avec les autres dans une dynamique qui implique chaque citoyen.

Le lien entre l'énergie, le climat et la société doit être repensé pour trouver un type de croissance qui repousse l'ensemble des risques tout en favorisant le développement. Les changements techniques ne doivent plus être considérés indépendamment des changements de modes de vie qu'ils impliquent ; il faut combiner les deux. Plusieurs initiatives se font jour, portées par des grandes entreprises ; de plus, Samir Allal observe l'émergence de nouvelles formes d'entreprenariat qui tendent à articuler l'efficacité énergétique et l'efficacité économique, l'innovation sociale et l'innovation technologique, le court terme et le long terme, tout en intégrant les moyens offerts par la révolution numérique. Le monde et particulièrement la Méditerranée attendent un nouveau modèle ; hélas, ce n'est pas la main invisible du marché qui fera apparaître la solution-miracle car elle n'est pas plus verte que sociale ou juste. Faute de mieux, on doit partout agir selon des modèles hybrides qui mélangent politiques de soutien et mécanismes de marché. Malgré les imperfections de ce cadre, les coopérations doivent promouvoir les idées innovantes qui permettront de faire de la Méditerranée une fabrique de civilisation et un lac de paix et de prospérité partagées. Le climat et l'énergie seront alors les liens structurants qui permettront d'élaborer un concept stratégique et civilisationnel euro-africain, concrétisant ainsi l'orgueil culturel méditerranéen.

A suivre

*Ingénieur général de l'armement, il est issu de l'école polytechnique et de l'école nationale supérieure de l'aéronautique et de l'espace ancien directeur technique et industriel du programme Airbus, ex-directeur du Centre des hautes études de l'armement et ex-secrétaire général du conseil général de l'armement, présidé par le ministre de la Défense.