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55ème anniversaire de sa disparition : Cheikha Tetma Zatla Bentabet (1891-1962) - L'idéal musical d'une artiste-femme libérée (Suite et fin)

par El Hassar Abdelkader Salim*

Le combat singulier et impitoyable d'une femme-artiste

Son champ de maîtrise gagnera tous les genres de la musique andalouse… dont les segments, comme on le sait, ne sont pas tout à fait étanches. A l'infortune, elle tentera de répondre par le souci de ferme volonté, à l'affermissement de son art. Violoniste de talent avec sa belle tenue d'alto, elle eut son charme dans l'expression du chant de cette musique. Dans sa musique, elle donnera plus de place au «Hawfi», cette vieille tradition d'inspiration libre, conservée à Tlemcen et dont elle accompagnera, musicalement, le chant avec son timbre particulier, dans la prononciation du «a» de la vieille tradition donnant possibilités à des prouesses vocales sublimées. Bercée, dès son jeune âge, par les belles mélopées andalouses, sa carrière de chanteuse s'est scellée, dès l'âge de 15 ans. Son répertoire est composé d'une variation de chants empruntée tant à la «Sana'a-Gharnata» qu'au «Beldi-Hawzi» des grands poètes contemporains dont les poésies vont se retrouver dans le corpus même de la «sana'a», en tant «btaïhi», «darj», «insiraf» et surtout dans les «khlas» chantés, partout, par les orchestres amateurs d'art andalou.

La mémoire oublieuse a cessé de se rappeler les noms des grands poètes algériens du Moyen Age arabe dont les œuvres sont partagées, partout, dans la chanson andalouse, dite «sana'a». A côté des poésies du grand poète grenado-tlemcenien, Lissane eddine ibn Khatib, son disciple Ibn Zamrak… il y a, aussi, les œuvres chantées de Et-tighri al-andaloussi, Ibn Khamis, Abou Madyan Choaib, Ibn Benna tilimsani, Abi Djama'a talalissi, Abou Hammou Moussa II… Ces grands poètes de la chanson andalouse n'ont jamais été honorés, autant l'ont été leurs simples interprètes élevés au piédestal et couverts de titre élogieux de grands maîtres.

Son génie donnera libre cours à son imagination créatrice en interprétant des chansons de son cru avec des paroles à l'eau de rose qui sont entrées dans la mode «Esmaa ya mahboubi», «Kalat Aïcha» … et à travers lesquels elle se révèle au début de sa carrière. Elle comptera sur ses fidèles compagnons de route : Djilali, père du chanteur andalou Bachir Zerrouki, au piano; Mohamed Kalaïdji à la mandoline, Braham Draï, Mohamed Benguerfi dit Azizou au luth… Dans sa carrière artistique, elle enregistra plus de disques que tous les autres musiciens de sa génération et celle qui a suivi, avec tous ses mentors : Rédouane fils de cheikh Larbi Bensari, Abdelkrim Dali… Ses enregistrements vont la médiatiser, à travers le Maghreb, où le goût de la chanson populaire «Hawzi» avait depuis longtemps, dépassé les frontières de la cité des Abdelouadites. Cette vieille capitale maghrébine était certes, du fait de la richesse et de la diversité de son patrimoine, un creuset. Larbi Bensari, Omar Bekhchi et d'autres maîtres contemporains joueront le rôle de «Vigiles» mais, également, d'école pour les amateurs de l'art du «Gharnati» venant de partout en Algérie et du Maroc.

Dans ses enregistrements, elle puisera dans le répertoire des vieux–poètes musiciens maghrébins: Said El Mandassi, Ahmed Bentriqui, Mohamed Ben M'saïb, Boumédiène Bensahla, Lakhdar Ben khlouf, Kaddour Alami, Bénali Ould R'zine… représentant l'époque brillante de floraison des genres : «Beldi-Hawzi» et «Gherbi-Melhoun». L'année 1918, amorcera, pour elle, l'enregistrement de ses premiers disques, jusqu'en 1950. Sa discographie compte en effet une cinquantaine de titres de chansons andalouses et populaires dérivées. Ses premières chansons enregistrées sont à l'honneur de : «El khabar dja mina el gharb» de Cheikh Djilali Eubbadi et, «B'qît mahmoum» de Cheikh Mohamed Zelbouni, deux chants, largement repris par les chanteurs juifs, en Algérie et au Maroc, enfin, «H'nina» (chant populaire syrien)… Faisant de belles choses avec sa voix et son violon, elle interprétera, également, en tandem en 1938, avec Abdelkrim Dali, la majestueuse chanson andalouse «Aziz el wissa»' sur un poème du saint- savant mystique Sidi Abou Madyan, que les musiciens de Tlemcen ont fait entrer dans la chanson.

Elle sera, le plus souvent, accompagnée du talentueux pianiste Djilali Zerrouki. Son expérience dans la chanson enregistrée s'achèvera par une chanson à caractère mystique, puisée du répertoire de Cheikh Lakhdar Benkhlouf (XVIe siècle) «Chaïen eucht labed tendam». A Alger, où elle s'est installée momentanément (1950 à 1955), elle concourra à vulgariser davantage, la chanson tlemcenienne «Sana'a» et «Beldi-Hawzi» dont elle sera une grande et fidèle interprète tout comme l'autre diva, sa devancière Maalma Yamna qui fut, la première, à participer à l'œuvre d'enregistrement d'une centaine de pièces de la tradition populaire, en grande majorité des ‘'Hawzi». Elle sera constamment accompagnée de son amie Mériem Fekkay et Tamani. Aux derniers moments de sa vie, elle se retire, dans la maison même, qui l'a vue naître à Sidi el Djebbar. Cette célèbre artiste consacrera, de la manière qu'elle l'a fait, toute sa vie, sa fortune à aider les démunis, les vieillards de l'asile de Sidi Ahmed Belhassan et aux œuvres de bienfaisance.

Maalma Yamna, Cheikha Tetma et tant d'autres artistes, parce qu'elles sont les héroïnes d'une grande et belle aventure artistique au début du XXe siècle, continueront à figurer au pinacle de la chanson algérienne et maghrébine. Plus oublieuse qu'injuste, notre société n'a pas donné à toutes les femmes-artistes, à l'avant-garde de leur temps qui ont émergé dans la conjoncture coloniale de l'époque, la place qu'elles méritent pour notre reconnaissance.

* Auteur de :

- De Grenade à Tlemcen Mouwaschahate oua azdjal, ENAG, Alger, 2011.

- Florilège : histoire art et politique Dalimen, Alger, 2011.

- L'héritage musical «Sana'a – Gharnata» Presses académiques», Paris, 2016.

- Tlemcen, terre de brassages, Dalimen, Alger, 2016.