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55ème anniversaire de sa disparition : Cheikha Tetma Zatla Bentabet (1891-1962): L'idéal musical d'une artiste-femme libérée (1ère partie)

par El Hassar Abdelkader Salim*

Cheikha Bentabet Zatla dite Tetma, cette diva de la chanson algérienne, avait 71 ans, lorsqu'elle disparaissait en avril 1962. Tetma est restée aux yeux de tous, l'héroïne d'une belle aventure en tant qu'artiste – femme.

Adolescente alors que les filles de son âge étaient confinées à l'apprentissage de métiers (tapis, broderies au fil d'or…) la jeune artiste, issue d'une famille patricienne de descendance royale zianide, les ‘Abou Thabit', se lance à la conquête de sa liberté dans une société misogyne qui la jugeait trop libre et indépendante. Tetma a, bravant et fascinant son temps, souffert d'être une femme artiste avant d'être reconnue. Intraitable et souvent trop fière, vivre sa vie d'artiste comme un rêve ce qui la fera entrer dans la légende. Avec maalma Yamna à Alger, Tetma à Tlemcen, c'était le début de la féminisation de l'art musical, en Algérie, à un moment où le masculin et le féminin étaient séparés sur le champ public de la pratique de l'art musical.

Avec une empathie réelle pour la liberté Tetma, cette artiste a ainsi pu vivre, pleinement, son inclination faisant de la musique le roman de sa vie. Beau-mal d'une nubile, elle se lance dans la chanson, joignant ainsi sa voix à celle des hommes. Avec ses aspirations de femme libérée, échappant à la cage dorée du mariage, elle allait, ainsi, briser les tabous et faire un voyage difficile, jalonné d'embûches. La chanson la délivra de sa souffrance en lui apportant joie de vivre. Elle a ainsi vécu les tourments de sa liberté. En rupture de ban avec les conservateurs qui tentaient de maintenir les traditions, elle tente, non seulement, de casser les tabous; mieux encore, elle appelle à se révolter contre une société pudibonde. Tous ces éléments n'ont, néanmoins, pas empêché que pour beaucoup, Tetma est toujours restée un objet de scandale. Avait-elle d'autres choix, devant la contrainte de sa passion? Franche et généreuse, elle était, en somme, favorable à un vivre-ensemble dans la différence et le respect de l'autre. Elle fut le fer de lance d'une certaine libération, donnant d'autres exemples de femmes artistes, de son temps : Baya Bensmaïl, Mansouria Ben Yadi… qui ont fasciné, par leur grâce et leur féminité, le père du nationalisme Messali Hadj.

La musique était, pour Cheikha Tetma, consciente de son éveil, synonyme de liberté qui équivaut à une prise de parole dans une société traditionnelle, marquée par l'étreinte de la tradition, maintenue par les hommes. D'un talent brupt, elle s'est mise à hauteur d'homme, avec un sentiment de liberté. Elle nous léguera une discographie riche constituée de vieilles chansons du patrimoine, des vieux auteurs-musiciens du «Beldi-Hawzi»' considéré comme un espace de liberté et de création qui leur a permis de développer leurs propres styles et à Tetma de créer ses chansons libres. Son style avec aussi son contralto fondamental, rappellent le charme de l'accent citadin tlemcenien d'antan. Elle ne pouvait échapper aux sirènes de la chanson andalouse qui était là, partout, lors des concerts privés, les cafés, à portée d'une voix de la maison natale, dans cette ville musicale.

Le milieu conformiste natal, l'art musical offrira à Cheikha Tetma, une femme sublime au caractère trempé, un moyen de lutte et un espace d'expression qui lui permettront de s'imposer avec son statut de femme-artiste. Le destin finira par la hisser au rang des artistes qui ont contribué, par leur sensibilité et leur talent, à valoriser la chanson lyrique andalouse et populaire, sous ses différents labels archétypaux (Hawfi, Beldi-hawzi, Gherbi-Malhoun, Medh…) porteurs de la mémoire artistique du temps.

L'adulée est, en effet, le symbole d'un certain esprit avec les premières revendications de droit, d'égalité et d'évolution. C'est le besoin d'expression qui a fait d'elle une musicienne. Elle ne sera pas, seulement, la grande Dame de la chanson algérienne mais celle qui a incarné une lutte pionnière, moderne, cette fois-ci, pour la promotion de la femme. Elle sera, aussi, le nouveau visage d'une société en rupture avec les tabous. Cette lutte sera, en effet, synonyme de libération par l'art, comme le nationalisme, par la culture, tel que prôné et encouragé, à cette époque, par le mouvement émergent de l'élite nationaliste, sous la férule des «Fatyans» ou «Jeunes- Algériens» aux profils tlemceniens, créant cette confiance en l'avenir ; enfin, l'espoir d'une liberté retrouvée dans l'art, la culture… d'où la dimension historique du moment qu'ils ont incarnée, à l'aube du XXe siècle.

Ce mouvement animé par les premiers intellectuels formés à la double culture, arabe et française, avait pour idéal politico – culturel, l'affirmation de la personnalité nationale et la réintégration de la civilisation, à laquelle l'Islam et le Maghreb ont, largement, contribué à son essor, en Afrique et dans le monde musulman. Avec le pseudonyme de «Tetma» qu'on lui colle très jeune, son itinéraire est celui d'une femme qui a, passionnément, aimé l'art musical andalou. Son choix était d'un combat moderne, celui de l'émancipation de la femme. C'est, d'ailleurs, ce combat qui poussera l'élite à s'unir autour d'elle. Humaine et sincère, solidaire des pauvres, elle était décidée à ne pas y échouer dans son envie de la musique qui va la libérer. Une gageure pour la jeune femme qui avait en tête les rythmes et les mélodies des chants qui l'ont fait rêver. Elle faisait partie des figures féminines des cités, avec d'autres de ses congénères algériennes, à l'instar de : Kheira Djabouni, Halima Fouad El Bégri, Kheira Chouchana, Cheikha Yamna, Mériem Fekkaï, Fadila Dziria, Cheikha Aïcha El-Khaldia, Hanifa Bent Amara, Fatma El- Blidia…, l'égérie du milieu de l'art, à cette époque d'émergence.

L'émergence de Tetma, en tant que femme-artiste, à Tlemcen apparaîtra, en son temps, comme une sorte de réaction contre le conservatisme de la vieille société, figée dans sa propre inertie et que, la nouvelle élite politico-lettrée, à la pointe d'un mouvement de réveil, tentait déjà de secouer. Ce fut un moment où avec l'occupation des sentiments énergiques vont se réveiller. Au milieu de cette société, contrainte à l'horizon de sa liberté, de se régénérer dans ses traditions d'humanisme, Tetma, ardente de vivre et de s'ouvrir à cette renaissance, s'imposera par l'art contre le sort aliénant, réservé à la femme le sera, pour cela, favorisée par l'héritage culturel et son champ d'expression ; enfin, l'exploit politique du mouvement des Jeunes réformateurs en pleine éclosion et qui ont résisté à une colonisation qui ne voulait forcément pas d'eux, appelant au renouveau de l'esprit musulman. Certes, la colonisation allait nourrir sa grande exigence de liberté.

Une femme libre dans une société fortement maintenue dans ses traditions

C'est dans une société tlemcénienne, raffinée et fortement maintenue dans ses traditions que la jeune chanteuse va alors, faire respecter son choix et devenir la première femme-artiste. Par sa maîtrise de l'art musical andalou, elle donnera une impulsion de qualité à la diffusion et à la valorisation de cet héritage. Tout au long de son parcours, Tetma symbolisera une passion ,enfin, un style avec une certaine intuition esthétique. Par son talent, elle provoquera l'engouement des mélomanes pour la musique andalouse et de ses arborescences : «Gherbi-Malhoun», «Beldi-Hawzi», «Hawfi»… Une bonne partie du répertoire personnel des chants et des chœurs de danse contenus dans les «khlass» mouvement récent introduit dans la «sana'a» à partir du XVIIe siècle, les manuscrits lus anciens ne font pas état de ce mouvement dans la structure de cet art d'origine classique) par cette diva n'est connue que des admirateurs ou mélophiles.

Certes, Cheikha Tetma n'aura fait, dans les temps modernes, que renouer avec les survivances andalouses et maghrébines des femmes qui, dans différentes branches de l'art et de la culture, avaient joué un rôle dans l'essor de la civilisation au Moyen âge arabe. Née en 1891, d'une famille de vieille souche zianide, Tetma, cette héroïne, commença très jeune à fréquenter l'école coranique de son quartier natal à Sidi Djebbar où elle apprit les premiers versets du Livre Saint le Coran et s'instruisit des règles de la langue arabe.

Le goût du chant était dans les mœurs des tlemceniens et dans ce milieu les «F'qirâ» étaient les prêtresses de l'art chaste avec comme dernière grande représentante «Tammoum», de son vrai nom Ftéma Benzazoua. Tetma était déjà, très jeune envoûtée par les ensembles féminins des «Fqirât» avec à leur tête, la grande diva traditionnelle «Tammoun» appréciée pour son vaste répertoire de chants, voire également sa gestuelle gracieuse dans la percussion (galal) toute en précision et en retenue. Elle sera fascinée aussi, par les musiciens les plus connus de son temps : les frères Mohamed et Ghouti Dib, Larbi Bensari, Moulay Djilali Ziani, Lazaar Dali Yahia… lors des fêtes familiales ou patronales, à Sidi Boumédiene. C'est le musicien- poète Moulay Driss Medeghri dit «Serfaqo» qui, dit-on, guidera ses premiers pas vers la musique. C'est surtout auprès des frères Dib, qu'elle s'initia plus profondément, à la connaissance musicologique et à la structure mélodique, élaborée de cet art. C'est par contre le maître juif, Braham Draï qui va lui donner des ailes pour rencontrer, pour la première fois, le public. L'un des frères Dib rentrait à peine de Turquie où il s'était exilé momentanément, en 1911. Il y est retourné «subjugué» par l'évolution et le progrès accomplis par ce pays musulman, sous l'effet de «Tanzimat(s)», les réformes en Turquie.

Tetma n'était, sans doute, pas indifférente aux récits rapportés sur la libération de la femme, dans ce pays pionnier et modèle historique de cette culture émancipatrice où la femme votait déjà, dès le XIX° siècle. Au même moment, l'élite du courant des «Jeunes Algériens» qui ne négligeait pas dans ses revendications de droits, la question de l'éducation de la femme, déplorait l'état d'infériorité intellectuelle de celle-ci et exigeait sa scolarisation. Ce fut le crédo de la première génération des hommes politiques : Si M'hamed Ben Rahal, les frères Larbi et Bénali Fekar… En parlant d'instruction, elle considérait que l'émancipation de la femme était nécessaire. La cause féministe était portée, déjà, à son époque, par «les Jeunes Algériens» structurés, généralement, dans les cercles restreints ou «Nadis» créés sous l'étiquette de sociétés littéraires et musicales et où régnaient les idées nouvelles et cela, dans le but de faire sortir le pays de sa fixation, figé depuis l'administration ottomane. Au début du XX e siècle les Jeunes de ce mouvement politique et culturel du présent vont camper différentes positions a,u milieu de l'espace public. Dans ce moment délicat, ils seront, souvent, critiques à l'intérieur de la société, pour couper court au conservatisme.

L'émergence de Tetma, en tant que musicienne, occupant le devant de la scène publique, ne se fera pas sans contraintes. Parce qu'elle a investi le lieu fermé de l'art et de la chanson, elle suscitera toutes sortes de jalousies. Elle sera la victime d'une certaine société et de son intolérance. Les «Vieux turbans», traînant des semelles de plomb, regimberont, à chaque fois, faisant grincer leurs dents, contre sa liberté, outrés par son esprit indépendant. En 1919, ils annonceront pour elle le début d'un exil douloureux et amer à Fès puis, à Oujda (1) (Maroc) où son souvenir restera pour toujours très vivace dans le milieu des mélomanes de la chanson andalouse. L'expatriée s'en retourne, six années après, charmée et pleine d'énergie dans sa patrie et riche de nouvelles expériences, mais surtout forte de la sympathie qu'ont manifestée, pour la jeune adolescente, de nombreux intellectuels ayant préservé son honneur. Son retour en grâce est intervenu avec la nouvelle génération de l'élite. Elle défendra sa dignité de femme, dans un combat singulier et impitoyable. Elle en sortira plus que jamais, renforcée dans ses convictions, avec une détermination, chaque fois plus forte, à œuvrer dans cet art auquel elle consacrera toute sa vie. Les critiques entachées de parti-pris pour nuire à son image, en tant grande dame de la chanson andalouse n'ont, cependant point émoussé sa détermination à continuer son chemin dans la voie de l'art.

A suivre

* Auteur de :

- De Grenade à Tlemcen Mouwaschahate oua azdjal, ENAG, Alger, 2011.

- Florilège : histoire art et politique Dalimen, Alger, 2011.

- L'héritage musical «Sana'a – Gharnata» Presses académiques», Paris, 2016.

- Tlemcen, terre de brassages, Dalimen, Alger, 2016.