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La baraka du cérémonial

par Farouk Zahi

«L'ambition souvent fait accepter les fonctions les plus basses». (Jonathan Swift)

Cette sentence nous renvoie, comme dans un flash back, au milieu des années 90' lors de l'organisation d'assises que certains départements ministériel aimaient à monter, faute de vision claire. Dans l'immense salle de conférences du Palais des nations, encore vide, un responsable syndical corporatiste était déjà installé au premier rang à un ou deux mètres de la caméra de la télévision nationale. Après tout, l'observateur non averti n'aura, même pas, remarqué la séquence pour en avoir un quelconque sentiment.

A la question posée discrètement au réalisateur, celui-ci ne se priva point pour descendre en flamme le personnage en faisant la confidence suivante : « … Il a refilé 500.000 au… caméraman ! ». Abrupte, mais nette comme réponse. Un instantané au journal du 20h valait bien la chandelle, quitte à se rapetisser aux yeux du cadreur. Avec le temps et beaucoup de persévérance, le sieur est, actuellement, une personnalité politique de premier rang.

Et oui, les courbettes çà n'a jamais cessé d'exister ; depuis les cours royales médiévales jusqu'à nos jours. Cette engeance que l'on retrouve dans toutes les strates sociales, se nourrit de ses propres inconséquences. Il s'y trouve même des antagonismes dans sa pratique qui rappelle celle des harems dans leur lutte pour la bienveillance princière ?

Toujours dans ces années fastes de flottement, un responsable de haut rang et pour s'attirer les faveurs du prince sur le territoire dont il avait la charge et sur son auguste personne, lance l'idée d'organiser une grande marche, clôturée par un meeting populaire en appui au candidat à la magistrature suprême de l'époque. Toutes les administrations et les entités économiques étatiques furent mobilisées pour l'évènement, sauf trois de ses directeurs exécutifs déchargés de la tâche. Eux, sont chargés de représenter la wilaya aux arbitrages organisés par le département de la Planification. Et ce ne sera que ce petit groupe sur les vingt deux (22) en exercice qui défendront la circonscription territoire pour le plan annuel de développement. Le meeting populaire valait la chandelle, ses retombées pouvaient ouvrir les voies royales de la promotion quitte à sacrifier au développement local.

Le cérémonial devient à ce titre l'essentiel d'une démarche que d'aucuns croiraient sans lecture au second degré ou ingénument innocente. Les hommages officieux ou même officiels qui s'enchainent sous n'importe quel prétexte, baignent dans le disproportionné voire même dans l'incongru. On ameute le plus de monde possible, quitte a le distraire de ses charges à des heures indues. Le gros des troupes est le plus souvent constitué d'ONG fantoches se disant représenter la société civile galvaudée à tout va. Souvent rémunérés par leur administration d'origine dans le cadre du détachement, leurs leaders ne s'embarrassent d'aucune retenue éthique pour embrocher à l'occasion leur employeur. Cette posture, est savamment entretenue pour que le rétributeur soit maintenu dans une condition d'assujettissement. Sinon c'est la mise sur la sellette. Peu représentatifs, ils donnent l'illusion d'être les légitimes délégataires des couches sociales ou corporatives considérées, sauf qu'en cas de litige, ils s'éclipseront comme une brume estivale. Cette fonction hautement élective, est, le plus souvent squattée par d'éternelles figures qui, à la longue, font oublier celles qui les ont précédées. Et dans un simulacre de plébiscite, elles sont immanquablement reconduites. Qui a dit qu'il n'y a point de démocratie participative dans la gestion des affaires publiques ?

C'est généralement, au milieu de la matinée, qu'on organise ce genre d'évènement ainsi la vacation pourra s'achever par un déjeuner. Ces rassemblements sont généralement faits sans maitre de cérémonie, on coure dans tous les sens, on s'interpelle dans une fébrilité que rien ne justifie. Après les préparatifs que l'on aurait du faire la veille, on s'inquiète de la sonorisation qui crachote, on tapote sur un micro muet dans l'attente du maitre de céans. L'organisateur ou les organisateurs piaffent d'impatience. Viendra-t-il, ne viendra-t-il pas ? Telle sera la question ! Il vient quand même, entouré de quelques personnages importants et d'élus de haut rang.

On installe le beau monde à la tribune comme s'il s'agissait d'une séance de travail. Ma'alich, c'est du pareil au même ! Pendant ce temps de latence, la majorité des convives lorgnera la table où les serveurs sont entrain de déposer les victuailles, généralement, fait de pâtisseries dégoulinantes de crème et de limonades multicolores. Faute de verre, on déposera à même leur emballage deux ou trois paquets de paille. Cet instant d'observation permettra de repérer l'angle d'attaque du banquet. Après quelques versets du Saint Coran débités à la hâte et l'hymne national qui auront ramené un peu de sérénité, la cérémonie peut commencer. Les prises de paroles redondantes achevées et dont le contenu du discours n'est que de pure forme, on en vient à l'essentiel soit la distribution des distinctions et autres gratifications. Les monceaux de paquets déposés sur la scène seront distribués par les illustres hôtes selon le rang administratif ou électif des hôtes. Le présent, sous forme de téléviseur ou micro-ordinateur, dans leur forme ancienne, seront remis par le porteur arcbouté au récipiendaire généralement âgé qui trouvera beaucoup de difficultés à recevoir son présent. Le mieux aurait été de remettre un bon à enlever auprès du fournisseur attitré pour cette opération et éviter aux receveurs cette exhibition publique qui en dépit de sa générosité écorche quelque peu la dignité des receveurs. Enfin, savoir être et savoir vivre, ne peuvent se conjuguer en présence du paraitre. Ces petites choses d'apparence anodine, mises bout à bout, renseignent du peu de cas fait de la dignité de la personne humaine.

La grande mise en scène, se fera face à l'objectif de la caméra, que nous avons qualifié dans un précédent écrit comme le naja indien qui terrorise et fascine à la fois. Le trac fond sous l'irrépressible envie d'apparaitre sur le petit écran quitte à bégayer un peu. Dans le registre, le « Moi » l'emportera sur la mesure. La bousculade autour de l'orateur est compacte, on aime être dans le champ quitte à ne rien dire, on pourra toujours hocher doctement la tête, le regard fixé sur un point céleste. Il est à ce propos remarquable, le nombre et la diversité des cérémonials qui alimentent quasi quotidiennement nos chaines de télévision où, il n'est presque question que de l'activité de l'opérateur public. L'objet de l'inspection ou de l'inauguration, n'est que rarement évoqué dans sa dimension sociale ou économique et ses retombées sur la vie locale. Le média télévisuel devient incontournable qu'il en devient exigible. Il a été rapporté dans quelques cas d'école, que des visites de haut rang à peine entamée, ont été, péremptoirement, suspendues pour absence d'équipe télévisuelle. D'autres, ont attendu patiemment l'équipe qui tardait à venir. Et ce ne sera pas le défunt Rachid Merazi, qui aura eu tort en disant, selon Ali Chérif qui écrivait dans ces mêmes colonnes, ceci : « Le wali, en Algérie, est un homme de lumière dans ce qu'il fait d'anecdotique et un homme de l'ombre dans ce qu'il fait d'important». Cette sentence lumineuse, peut être élargie à tout responsable dont les missions cardinales sont celles, d'écouter, d'évaluer, d'anticiper et d'agir sans sunlight. Il faudrait bien qu'un jour, on atteigne un degré de maturité tel qu'on puisse, sans condescendance, mettre fin à ces simulacres où, à bout de bras, on tient une hampe enflammée pour rallumer une torchère de gaz de ville sous les applaudissements d'un public béat et les youyou d'allégresse d'une vieille ménagère allumant sa gazinière flambant neuve. Car l'on aura fait, à ce titre, que son devoir et rien que son devoir.