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Changeons de méthodes en passant de la précipitation à la participation et l'anticipation (Suite et fin)

par Pr. Djahed Benyounès*

Cette succincte énumération de faits avérés peut constituer la base de départ d'une bonne réflexion de l'éducation, ainsi que l'analyse sur la situation de l'enseignement, tous cycles confondus. Aussi faut-il se poser les questions suivantes: de quoi avons-nous besoin? pourquoi malgré la présence de moyens conséquents et de compétences, on n'arrive pas à démarrer ? La réponse pourrait être l'insuffisance d'utilisation de cette richesse ou encore par des affectations inappropriées à des postes de responsabilité pour lesquels ils n'ont pas été formés. Alors qu'il suffit de faire confiance à leurs valeurs scientifiques, capacités de recherches et réalisations et surtout d'investir en eux pour trouver des solutions aux problèmes qui se présentent.

Par ailleurs, ceux qui estiment qu'il suffit de faire appel à la diaspora des scientifiques algériens établie à l'étranger pour résoudre nos problèmes, ils se leurrent, car ses scientifiques évoluent dans des milieux organisés et des systèmes bien huilés fonctionnant avec une grande précision, éthique et déontologie, où tout un chacun connaît sa valeur et sait ce qu'il doit faire, quand et comment le faire, sans qu'il y ait besoin de lui intimer d'ordre ou rappeler ces fonctions, sans quoi, il sera purement et simplement évincé. Oui, dans ces pays la sanction a un double sens : c'est positif est c'est la récompense, c'est négatif, est c'est la punition.

De même, ceux qui estiment ou pensent que changer la langue de transmission du savoir pour les matières scientifiques améliorera les résultats, à mon sens, ils se trompent pour deux raisons essentielles:

- Premièrement, il suffit de prendre l'exemple des pays tels la Chine, le Brésil, l'Inde, la Turquie…qui sont parmi le G 20 de par leur réussite à tous les niveaux, et même plus en ce qui concerne la Chine, devenue première puissance économique du monde, alors que les enseignements se font dans leurs langues respectives.

- Deuxièmement, dans le cas où la proposition d'enseigner en langue étrangère est à retenir, on se retrouvera face à des complications et contraintes épineuses : effectivement, comment passer de l'enseignement des matières scientifiques actuellement en arabe au français avec les mêmes enseignants, eux-mêmes formés en langue arabe…? Faire appel à la coopération, ce qui est très coûteux et en période de disette ! Il me semble que ce n'est pas très indiqué.

En admettant que c'est un impératif prouvé scientifiquement et pédagogiquement sur la nécessité du changement de langue d'enseignement des matières scientifiques, alors, croyez-moi, il serait préférable de dispenser ces matières en langue anglaise, plus facile à l'assimilation, rentable car qualifiée de scientifique, utilisée de par le monde, et de surcroît provoquerait moins d'opposition et d'hostilité pour les raisons historiques connues et éprouvées.

De même, ceux qui spéculent ou croient qu'étudier dans une langue étrangère les matières scientifiques, c'est perdre son identité et ainsi l'unité nationale, c'est mal connaître les convictions des peuples en général, et des Algériens en particulier, et que l'histoire de notre nation ne leur a rien appris sur notre vaillance ; preuve à l'appui, malgré 130 ans de colonisation par la France qui tour à tour a tenté l'éradication, puis l'intégration et l'assimilation ... n'a pas eu raison de nos valeurs ; effectivement les Algériens n'ont perdu ni leur langue ni leurs coutumes et encore moins leur religion…, mieux encore, la révolution a été déclenchée au nom d'Allahou Akbar.

De toutes les manières il n'y a pas que la langue ou encore la durée de l'examen qui est à l'origine des mauvais résultats au baccalauréat et à l'université, et les plus grands pédagogues le confirment, l'environnement et les rapports humains ont plus d'impact sur l'individu que les cours. Et donc de manière non exhaustive, en voici quelques facteurs et paramètres qui déforment plus que ne forment, et c'est le vécu :

• Structures d'accueils insuffisantes, insalubres, sans âme, architecture médiocre et rébarbative, parfois même en dégradation…aussi l'écolier, le lycéen et l'universitaire qui évoluent plus des 2/3 de leurs enfance et jeunesse n'aura d'autre vision que ce qu'ils auraient vu et vécu pendant 6 à 8 heures tous les jours durant plusieurs années. Alors à juste titre peut-on demander même aux lauréats de produire ce qu'ils n'ont jamais vu ou subi ?

l Les retards et absences, auxquels se rajoute le bas niveau de certains enseignants…à titre d'exemple : à l'université le maître-assistant dès son recrutement, est enseignant titulaire d'un module et livré à lui-même, et on se permet même de lui demander d'encadrer des sujet de master !

- Des programmes obsolètes, réduits à leur plus simple expression cognitive s'articulant le plus souvent beaucoup plus sur la forme que le fond et aucun contrôle ou suivi de ce qui a été réellement dispensé ou diffusé.

- La pratique TP, TD, sorties sur le terrain très difficiles à réaliser en raison d'un tas d'obstacles…

- Le fait de demander à un écolier ou lycéen de faire une recherche «Baht» est un indicateur de taille sur les méthodes d'enseignement … sauf s'il s'agit de subterfuge pour éviter de préparer les cours…

-  Le copier-coller à partir de sites non reconnus scientifiquement (tel Wikipédia, encyclopédie libre).

• Construction de structures d'enseignement sans consultation des utilisateurs, sans évaluation ni calcul exact des besoins en espace et en nature (labo d'enseignement, de recherche, amphi, capacité, salles de cour de TP etc…pas d'espaces verts, d'esplanade, de lieux de rencontre des étudiants et enseignants… parfois obligés de se réunir dans les couloirs, ou des cafétérias…

l L'existence de plusieurs niveaux de responsabilité pour la formation, tous cycles confondus.

l Mais le plus important, c'est l'absence d'une organisation parfaitement huilée fonctionnant en permanence dans le temps et l'espace, sans avoir besoin chaque année à chercher de nouvelles procédures d'examen, correction, inscription, auxquels vient se greffer les supputations et les ouï-dire et occuper ainsi la scène politique et sociale, les journaux la télé… et rendre la rue frénétique…

II. Alors de cette succincte énumération d'anomalies flagrantes, visibles et perceptibles par tout un chacun, sans être un expert en la matière, on peut à juste titre discerner qu'ils ont pour origine des écueils beaucoup plus profonds et plus ardus à percevoir, en fait il s'agit de l'organisation de ces secteurs et du mode de leur gouvernance…

Peut-être qu'il temps que les décideurs politiques consentent à l'usage des principes de la méthode énoncée ci-dessous, qui est adaptable à tout projet visant l'amélioration, la production ou la résolution de problèmes (le terme réforme étant péjoratif pouvant signifier : déprécier, mettre à l'écart…).

La planification, l'organisation et la gestion s'appuient totalement sur les mathématiques appliquées et les algorithmes, c'est des méthodes en mesure de prendre en charge l'évolution de l'ensemble des variables, facteurs, paramètres, critères d'une situation donnée dans le temps et l'espace et donnent la possibilité de modéliser les solutions.

Aussi, je pense que pour toute projection future c'est à ce genre de compétence qu'il faut faire confiance, car il n'est pas donné à tout le monde de se prévaloir d'être un gestionnaire et d'anticiper les actions à entreprendre en toutes circonstances et situations sans générer de pertes pour la nation.

- Premièrement, bannir définitivement le recours aux solutions dites palliatives n'ayant pas fait l'objet d'une étude approfondie sur les impacts et portées incontestables dans le temps et l'espace pour la nation, par des études rigoureuses sur la situation existante et ses imperfections.

- L'étude ou l'analyse de la situation existante doit être nécessairement confiée à des spécialistes expérimentés (distincte d'ancienneté) dans les domaines de la pédagogie et du développement qui, après une analyse globale de la situation sous tous ces angles, soumettent un plan technique, juridique et financier du système éducatif, ce qu'il faut modifier, supprimer, rénover et/ou actualiser.

- La proposition d'un plan de développement ou d'amélioration avec des variantes cadrant avec les besoins de la nation à court, moyen et long terme est à soumettre aux débats entre les différents intervenants du secteur et les représentants de la population concernée.

- Concernant la gouvernance, l'administration ou la gestion de la formation en général, à mon sens, il serait plus judicieux de revoir l'organisation par la réunification des trois secteurs, et de confier les paliers à un seul ministère, facilitant ainsi la communication et réduisant les problèmes de coordination et donc le temps d'exécution (ne dit-on pas que le temps c'est de l'argent), un seul budget à répartir en fonction et selon les besoins internes; moins de reliquats en fin d'année budgétaire, et notamment de ne plus avoir à se rejeter les fautes.

- D'autre part s'agissant de la même personne qui, d'écolier deviendra universitaire en passant par le CEM et le lycée, un seul dossier ferait de considérables économies à la nation avec un meilleur suivi et jugement de ces capacités…et faciliterait l'orientation en fonction des aptitudes et compétences de l'apprenant.

- Revenir à la fiche individuelle de notation et de sanction des personnels, seule méthode valable pour la sélection et le choix des cadres.

-En outre on ne doit en aucun cas occulter que si l'école est un acquis pour tous, ceci ne doit en aucun cas signifier que tout le monde se retrouve à l'université ou devient docteur.      C'est donc passer du mode de la formation de masse à la sélection et à l'élitisme.

- L'école et le CEM pour tous, c'est la période d'éducation, d'alphabétisation et d'enseignement général, puis suivront les orientations vers les arts et métiers, les formations professionnelles, et le lycée à partir duquel sont proposés aux meilleurs lauréats les formations d'ingénieur (et c'est à cette catégorie que revient le mérite du développement technologique dans les entreprises, l'agriculture et des infrastructures).

-Le chercheur et enseignant universitaire, en fonction des besoins et des moyens, serait recruté parmi l'élite des lauréats sur concours national en tant qu'assistant jusqu'au moment où il présentera les compétences nécessaires pour passer au stade de professeur.

- Et surtout revenir aux formations spécialisées à la demande et en fonction des postes à pourvoir et disponibles ; ce qui revient à faire de l'anticipation pour l'emploi.

Loin de moi toute idée de donnée des leçons, mais je souhaite terminer cet article par un petit résumé sur la méthode, démarche ou procédure à adopter en toute circonstance pour améliorer la situation de n'importe quel département productif.

Donc pour tout projet, la méthode englobe trois phases : une analyse de l'existant, la structuration des informations obtenues, organisation et gestion du projet :

- Analyse des informations obtenues internes et externes du secteur.

- Synthèse et mise en valeur des repères saillants, les plus importants et rien qu'eux.

- Détermination et énoncé de la stratégie globale ou (politique générale) avec des objectifs à atteindre clairs nets et précis dans le temps et l'espace.

- Structuration des actions par la mise en place ou désignation d'une organisation en mesure de prendre en charge le projet dans sa globalité ; dans le cas présent il s'agit d'un ministère avec l'ensemble de ces structures.

- Moyen d'action : répartition des actions sur plusieurs années (planification) afin d'éviter les perturbations, car les changements sont toujours perçus comme négatifs par le fait des habitudes et donc pour corollaire la non adhésion de ceux pour qui en prévoit des améliorations ou des services nouveaux.

- Prendre en charge la désinformation ou le refus du changement des situations, qui sont les plus importants handicaps dans l'application des nouvelles politiques.

Ces situations sont dues essentiellement aux manques d'information, communication, vulgarisation des projets et des retombées positives attendues, auxquels se rajoutent les mauvaises expériences vécues et l'incapacité des structures chargées de la mission.

- Contrôle continu et appréciation des résultats par rapport aux objectifs, ce qui nécessite un suivi et évaluation rigoureuse de l'application de toutes les décisions de perfectionnement ou amélioration ou système mis en place et d'engager immédiatement des réajustements, logiquement et normalement prévus et anticipés initialement dans la stratégie ou l'organisation (qualifiée de plan B).

- Procéder à une réévaluation des changements obtenus comparativement aux objectifs d'amélioration par exemple dans le cas qui nous intéresse la qualité du système éducatif recherché.

Pour conclure cet avis sur l'enseignement et sa réforme, je pense que je n'ai pas besoin de rappeler ou d'insister sur le fait qu'il s'agit d'un secteurs des plus névralgique de la nation. Si les réformes réussissent c'est le développement assuré, s'ils échouent, il est pratiquement impossible d'apporter des correctifs. En effet, un juriste, ingénieur, enseignant, médecin…s'ils sont mal formés et occupent des postes de responsabilité, c'est toute la nation qui est perdants et c'est pratiquement très difficile de rattraper les erreurs.

C'est pourquoi, dans cette situation, il est nécessaire d'éviter la précipitation et les faux pas, et par conséquent, il faut proscrire et bannir les corrections par à-coup, intempestives, et donc il faut impérativement raisonner globalement et confier cette tâche aux personnes compétentes dans le domaine à réformer ou à améliorer.

*Retraité de l'enseignement supérieur