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LANGAGES MULTIPLES

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Livres

L'âge d'or de la Diplomatie algérienne. Essai de Ardavan Amir-Aslani, Editions Media-Plus, Constantine, 2016, 237 pages, 1 250 dinars.

De juillet 1962 et la fin des années 1970, c'est l'«âge d'or de la diplomatie algérienne». Vrai ou faux, mais l'expression est désormais retenue et validée par pas mal d'acteurs, de témoins et d'historiens concernant la politique extérieure menée par l'Algérie. Trois hommes l'ont conduite: Ahmed Ben Bella, président de la République (1962-1965), Houari Boumédiène, président de la République (1965-1978) et Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères (1963-1978) (et actuel président de la République).

Il est vrai, et on a tendance à l'oublier avec notre sale manie «zaïmiste», cette politique avait été «expérimentée» par bien d'autres personnes, tout particulièrement, les «diplomates clandestins» militants du Fln et fonctionnaires du Gpra... tous ceux qui ont amené ou forcé la puissance coloniale à reconnaître l'Indépendance du pays. Des jeunes qui, au départ, n'avaient aucune expérience des instances internationales. Ce qui a fait écrire à l'auteur que «Paris a sous-estimé la portée des initiatives de la «cellule diplomatique du Fln» (dont la démarche reposait pourtant sur une stratégie non secrète, celle tracée par le Congrès de la Soummam). Il y avait déjà huit missions implantées à travers le monde et le Dr Lamine Debaghine en fut, dès novembre 1955, un des premiers moteurs. D'autres noms lumineux : Yazid, Mehri, Tewfiq El Madani, Khemisti, Benyahia, Brahimi, Krim Belkacem, Saad Dahleb, Abbas, Ben Khedda... et d'autres, et d'autres.

L'«âge d'or» s'inscrit dans un contexte dominé par la Guerre froide, la dégradation des relations franco-algériennes et par deux conflits au Moyen-Orient – la guerre des Six-Jours en 1967 et la guerre du Kippour en 1973. C'est également l'époque des grandes figures révolutionnaires, d'Ernesto Che Guevara (Cuba) à Nelson Mandela (Afrique du Sud) en passant par Amilcar Cabral (Guinée-Bissau et Cap-Vert) ou encore Samora Machel (Mozambique)... et Alger qui devient la «Mecque des révolutionnaires» et capitale du Tiers –Monde. Des revers, il y en eut... mais que de succès ! Avec d'autres nouveaux noms... dont celui de Abdelaziz Bouteflika qui, en très peu de temps, est devenu un diplomate chevronné... même si Boumediène avait son domaine réservé, les instances arabo-musulmanes en particulier ; Il y a, aussi, A. Benhabylès, O. Oussedik, S . Mahroug, L. Yaker, Lamine Khene, Driss Djazairi...

Pages ( 169 à 173) à étudier, celles consacrées à la rencontre (tenue secrète assez longtemps, et elle sera à l'origine du rétablisement des relations diplomatiques entre Alger et Washington le 12 novembre 1974 de H. Boumediène avec R. Nixon, H. Kissinger et le général Brent Scowcroft, à la Maison Blanche, en 1974 (Après l'AG extraordinaire des Nations unis ouverte le 10 avril 1974 avec un discours du président Boumediène sur le NOEI, au nom des Pays non-alignés... et AG dont la présidence va échoir à A. Bouteflika qui avait réussi le tour de force de mettre au ban de la communauté onusienne l'Afrique du Sud raciste et d'accueillir, le 13 novembre à la tribune, Yasser Arafat.)

La mort de Houari Boumediène ne va pas changer les fondamentaux. Chadli Bendjedid «conscient de la trace que laisse l'Algérie sur la scène internationale» va, plusieurs fois, affirmer sa fidélité à la politique étrangère de son prédécesseur... et, à l'instar de Boumediène, il continuera de choisir ses ministres parmi les diplomates (après s'être «débarassé» de A. Bouteflika, candidat à la présidence, mais... ) : Benyahia, Bouhara, Bessaieh, Bakhti Nemiche,... Quelques coups d'éclat... et des drames (comme la disparition tragique de M-Seddik Benyahia qui va marquer la fin de l'apogée de la diplomatie algérienne), mais les problèmes intérieurs vont bientôt prendre le dessus...entravant ainsi les desseins internationaux.

L'Auteur : Français d'origine iranienne. La cinquantaine. Docteur en droit, avocat (d'affaires) au barreau de Paris, conseiller de grandes firmes européennes, essayiste et spécialiste de la géopolitique du Moyen –Orient, s'intéressant beaucoup à la théologie comparée et, de manière générale, au fait religieux. Enseignant à l'Ecole de Guerre économique. Auteur de nombreux ouvrages portant sur les relations internationales ... et Colonel (de réserve ) de la Gendarmerie nationale.

Extraits : «Entre 1956 et 1962, les émissaires du Fln, puis du Gpra, ont fait irruption sur la scène internationale, conjuguant l'art de la guerre et l'art de la négociation. Souvent durs, retors dans les discussions, ils se sont toujours révélés habiles à exploiter les situations. Ils ont posé les fondements de la «diplomatie à arêtes vives», creuset de la future politique étrangère de l'Algérie souveraine...» (p 36), «Il convient de rélativiser l'influence soviétique sur la diplomatie de Houari Boumediène... L'alignement officiel d'Alger sur certaines positions diplomatiques de Moscou, et réciproquement, doit être nuancé. C'est un alignement de nature idéologique, une posture souvent dépassée par un pragmatisme que le régime algértien n'a jamais négligé» (p 218).

Avis : Le ministère français des Affaires étrangères et plusieurs personnalités algériennes ont mis leurs archives à la disposition de l'auteur. A lire par les anciens diplomates pour se souvenir, par les nouveaux pour apprendre, et par tous les autres pour comprendre. Belle photo de couverture, avec les jeunes Ben Bella, Boumediène et Bouteflika accompagnant Che Guevara. Nostalgie, nostalgie !

Citations : «Les rapports entre Paris et Alger oscillent entre attraction et répulsion» (p 40), «L'âge d'or de la diplomatie algérienne a été ce savant dosage entre quelques principes idéologiques obstinément revendiqués et un pragmatisme impérieux, machiavélique ou calculé» (p 46), «Grand vieux jeune homme mince et fin, austère, secret, bourreau de travail aimant la solitude» (Portrait de Houari Boumediène par un haut fonctionnaire français, 1965, p.73), «Dénué de scrupules, doté d'une intelligence aiguë et d'une grande ambition capable de risquer sa mise d'un seul coup, M. Bouteflika est un négociateur redoutable...» (Note de Maurice Schumann, Mae français, 1969, p 101), «Nous n'avons aucun choix à faire entre deux colonialismes ou deux impérialismes. Nous les avons répudiés tous deux et à jamais» (Houari Boumediène, discours, extrait, 13 avril 1971, p 121) , «Pour le président Boumediène, les relations internationales sont d'abord, en toutes circonstances, un champ de force» (p 198)

Le maghribi, alias «ed-derija» (la langue consensuelle du Maghreb). Essai de Abdou Elimam (Abdel Jlil), Alger 2015, 244 pages, 600 DA

Une présentation de prime abord surprenante, et il y a de quoi, que cet éclairage (scientifique), dès la fin des années 90 puisque l'auteur en est à sa troisième édition. La langue consensuelle au Maghreb... c'est le Maghribi ; en fait une appellation qu'il estime plus correcte que celles de «arabe algérien», ou «arabe dialectal», ou «dialecte» ou «ed darija» ou «el umiya»... Autre chose : Il y a une relation de parenté entre le punique et le maghribi. Cette dernière aurait des origines puniques (puisant ses racines dans l'Afrique du Nord carthaginoise). Mais attention ! Il ne s'agit pas, pour l'auteur, de chercher à «constituer» une langue pour l'ensemble du Maghreb. Cela relève du «pur fantasme»...car il est difficile de tenter de réaliser ce que l'histoire sociale des peuples a permis d'élaborer au fil du temps. Et, surtout de parvenir à formuler, dans un contexte d'exclusives «pan-arabistes», à formuler les contours d'une (nouvelle ?) identité culturelle et linguistique nationale. L'espace «dialectisant» s'était recroquevillé, hormis quelques «bravades» de la chanson raï. Et, seul l'espace berbérisant recelait des voies d'espérances. On a donc préféré une «fuite en avant féconde»... dans la langue (arabe) fosha.

L'auteur révèle dans ce cadre que le président Ahmed Ben Bella, alors aux commandes du pays, avait «acheté» (pour l'ensevelir, car le contrat stipulait que les résultats de l'enquête ne devaient, en aucun cas, être divulgués) une recherche menée par des linguistes de l'Université de Berkeley ayant séjourné en Algérie en 1963-1964 : Les chercheurs se seraient vite rangés à l'avis de promouvoir le «dialectal» car c'était véritablement la langue de l'échange interrégional la plus utilisée et la plus consensuelle. Ils auraient également suggéré la reconnaissance et la promotion du berbère.

L'Auteur : Né à Oran, docteur d'Etat et professeur de linguistique. A exercé dans plusieurs établissements universitaires étrangers. A publié plusieurs articles et ouvrages de sociolinguistique, de didactique et de linguistique cognitive. Se réclame du courant énonciatif (E. Benvéniste, G. Guillaume, A. Culiolii, R. Lafont...)

Extraits : «Les langues nous préexistent car les mécanismes biologiques de réception/émission sont toujours- déjà – inscrits dans nos gènes et dans nos neurones à la naissance. Quant à l'évolution des langues en contact, elle est (toujours) synthèse transitoire. Se présente donc aux linguistes un horizon ouvert à l'infini» (p 12), «Désastreuse est la décision politique lorsqu'elle tente de substituer aux langues maternelles une langue nationale unique dont la caractéristique principale est d'être non native «(p 82), «Chaque société du «monde arabe» a, dans son espace géographique propre, dans son histoire sociale et humaine, un support linguistique qui la perpétue et la distingue. Ces supports ne sont autres que les langues natives, les langues maternelles» (p 86).

Avis : Ouvrage très, très technique, conseillé aux spécialistes, les linguistes. «Aboutissement de la prise en charge d'un refoulé» comme l'avoue l'auteur. Donc, comme pour lui, il va (peut-être) vous servir de «cure analytique» qui vous aidera à «assouvir cette faim identitaire qui plonge ses racines dans cette Afrique du nord carthaginoise».

Citations : «Une formation linguistique témoignant de son autonomie métalinguistique est une «langue» à part entière» (20), «Lieu de matérialisation des significations, les langues auraient cette puissance phénoménale d'agir au lieu et place des hommes» (p 21)

A ceux qui m'ont fait découvrir le génie de la langue arabe. Un livre de souvenirs et de témoignages bien plus qu'un essai de Ali Benflis (Préface de Mohamed Lakhdar Maougal. Houma Editions, Alger 2012, 266 pages, 458.20 DA

«Après Dieu, il y a l'enseignant», c'est ce que ne cessait de répéter à ses enfants, la maman ...qui ne savait ni lire ni écrire. Ajoutez-y le respect dû au maître d'école inculqué très tôt par le père qui vouait une considération immense aux professeurs. Il est vrai qu'en ces temps-là, malgré l'oppression coloniale qui s'exerçait sous diverses formes, dont l'exclusion (feutrée mais existant bel et bien, le système devant surtout former de la main-d'oeuvre taillable et corvéable à merçi, à partir des Centres d'apprentissage) assez tôt des bancs de l'école. Heureusement, il y avait des enseignants (le Moudères), parfois nationalistes clandestins (ainsi, d'ailleurs, que des instituteurs européens «progressistes» ou carrément communistes ou tout simplement humanistes...et j'ai eu cette immense chance en Cm2 en 1954, échappant ainsi au Cep qui dirigeait vers le Centre d'apprentissage), qui ont poussé à la connaissance et à l'effort pour échapper à la «pieuvre» raciste et coloniale. Des enseignants que l'auteur regrette qu'on ne les ait pas distingués, honorés ou même salués de leur vivant par notre pays : Mostefai Mouhoud dit Si Abderrachid, Benmohamed Abdelkader, Lamrani Mohamed, Sari Mohamed, Bouchareb Mokhtar, Toumi Abdelkader Sayef dit Cheikh Toumi... Tous des enseignants émerites et polyglottes passionnés, attentionnés et affectueux, rigoureux, justes et engagés, tous éducateurs et passeurs de savoir aux destins exemplaires, tous soucieux de promouvoir une éducation émancipatrice de l'humanité dans toute sa diversité.

Note complémentaire : Il y avait trois Médersa devant former des cadres de l'enseignement (mouderès) et des auxiliaires de justice musulmane ainsi que des interprètes judiciaires : Constantine (1909), Alger (1904) et Tlemcen (1905) Durée des études : 4 années avec possiblité de poursuivre les études universitaires de 2 années à l'Institut des études supérieures islamiques d'Alger (Athaalibia). Le relais est pris par les Lycées d'enseignement franco-musulman en juillet 1951... avec des études secondaires de 7 années, l'examen du bac et le diplôme des Lefm.

L'Auteur : Elève du lycée franco-musulman de Constantine (devenu Hihi El Mekki après l'indépendance) de 1959 à 1964, licence et post-graduation en droit (1968), magistrat (Blida, 1968), procureur de la République (Batna, 1970), procureur général (Constantine, 1971), avocat ( 1974), membre fondateur de la Ladh (1987), ministre de la Justice ( 1988)... Député en 1997, directeur de campagne de A. Bouteflika (1er mandat), chef de cabinet à la présidence de la République (1999)... Chef du gouvernement en 2000... reconduit en 2002... Candidat à l'élection présidentielle de 2004, remettant ainsi son mandat de Sg/Fln en avril 2004, puis candidat en avril 2014. Actuellement président d'un parti politique d'opposition, agréé le 9 septembre 2015, Talaie El Hourriyet (Avant-garde des Libertés).

Benflis est déjà auteur d'un ouvrage consacré à son père et son frère enlevés puis torturés à mort en 1957, par l'armée coloniale et à neuf Chouhada (martyrs) membres de sa famille. Né le 8 septembre 1944 à Batna, A. Benflis est marié et père de quatre enfants.

Extraits : «Les générations de lycéens des années de guerre ne sont pas et n'ont jamais été des promotions que Robert Lacoste aurait préparé insidieusement pour l'Algérie indépendante. C'est tout le contraire qu'il faut croire. Nos générations furent indubitablement un creuset pour les futurs cadres de l'Algérie en instance de libération » (M-L Maougal, préface, p 15), «Le seul but visé est de promouvoir une éductaion émancipatrice de l'humanité dans toute sa diversité. C'est ainsi que vous n'avez cessé d'insister sur l'importance capitale de l'ouverture à toutes les cultures, à toutes les civilisations possibles, ainsi qu'à l'acquisition du maximum de langues fonctionnelles «(p 27)

Avis : Des lettres de reconnaissance adressées à ses enseignants d'arabe (et le lycée d'enseignement franco-musulman a été un haut lieu de rayonnement et d'apprentissage de la langue arabe... et de la langue française)... et beaucoup de photos et de documents (grande émotion !). On aurait tant aimé voir l'initiative se répéter pour bien cultiver la mémoire culturelle nationale, la bonne, la vraie. Mais qui en a, aujourd'hui, en ces temps d'«usurpateurs à tous crins», de mémoire ?

Citations : «Il est des hommes, plus que d'autres, qui marquent une vie. Jeune terreau fertile, l'enfant s'imprègne de ce qui l'entoure. Pour lui, le temps d'articule essentiellement autour de ses parents puis des parents et des professeurs d'école, à compter de la scolarisation. Chacun apportant son lot dans la construction de l'homme en devenir» (p.7) «La confiance, le respect et l'autorité ne se décrètent pas. Ils se forgent grâce aux qualités morales et intellectuelles ainsi qu'à l'exemplarité de ceux qui les détiennent» (p.9).

PS : Un président de club de football radié à vie de toute fonction et/ou activité en relation avec le football, en raison des ses «déclarations» et ce pour la deuxième fois de sa vie. Il avait été alors gracié.

Un gardien de but d'un autre club de football –connu pour avoir été déjà suspendu un bon bout de temps puis gracié - qui est suspendu pour dix matchs après qu'il ait «agressé», assure-t-on, un autre joueur (lui-même coupable d'un geste antisportif envers le public et écopant de 4 matchs de supension) à la fin d'une rencontre (ce dernier, blessé, a bénéficié d'un arrêt de travail de 90 jours, ce qui n'est pas rien). On efface tout et on recommence : les écarts des uns, la sévérité des sanctions des autres ! Les menaces, les pressions (sociales) et les interventions (politiques) des autres et le recul des uns ! Résultat des courses : le terrain de sport (et les stades de football en particulier) sont devenus de véritables groupes de pression faisant et défaisant, plus que n'importe quel autre, la décision politique...au nom de la paix sociale, une paix qui n' a pas l'air de se stabiliser. Il y a, même, un effet «boomerang», un retour de manivelle encourageant la «désobéissance civile», l'irrespect des lois et des institutions et l'attaque continue de ceux qui gouvernent... puisqu'on en appelle même aux arbitrages internationaux (sic !)