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L'histoire des Berbères, du temps de l'ethnie au temps de la généalogie

par F. Hamitouche

Suite et fin

Les querelles de l'appartenance continuent à ce jour à diviser la classe politique algérienne au point qu'il est fortement recommandé d'analyser les circonstances selon lesquelles par l'entremise de Benbella, l'aversion arabo-islamique a été un des éléments de la concrétion idéologique de l'Etat algérien naissant. Il est fort utile de sortir de la querelle des personnes (l'affaire du colonel Amirouche), telle qu'elle se déroule aujourd'hui pour revenir sur le poids du compartiment clanique réuni à Oujda qui en définitif à su utiliser ‘' l'idéologie et le feu'' pour imposer un ordre étatique ralliant plusieurs régions du pays dont celle de l'Aurès pourtant représenté historiquement par la Kahina et ses fils, icônes de résistance à l'envahisseur, qui n'a été arabisé qu'au 19ème siècle. Indépendamment du rôle joué par les différentes personnalités, il s'avère que le positionnement de l'Aurès a pesé sur les choix stratégiques adoptés par le clan d'Oujda en terme d'élaboration des doctrines où la langue est une pièce maîtresse du projet nationaliste. Il faut reconnaître qu'un amalgame des genres sert l'écriture de l'histoire où l'élément ‘'berbère'' Jugurtha (22), la Kahina, etc. (23) sert de figure légendaire des héros au même titre que les héros de la révolution algérienne. Quand même, il reste à distinguer les auteurs influents qui ont pesé dans l'orientation idéologique arabo-musulmane qui affecte de plein fouet l'écriture de l'histoire. Or chez beaucoup de militants nationalistes à l'image de M.C. Sahli (24), la décolonisation de l'histoire n'efface pas le passé antique de l'Algérie. D'ailleurs, il fait de Jugurtha, le prototype du héros légendaire à la colonisation. Certainement, l'excès idéologique est à chercher du point de vue de l'histoire dans l'instrumentalisation ‘'des jours des Arabes'' comme panégyrique et épopée d'une nostalgie du passé qui ravale et au mieux fait des Amazighs des curiosités folkloriques. L'évocation de l'Andalousie en est la preuve du non-dit d'un conquête ‘'coloniale'' après l'appropriation définitive des Iles Canaries par l'Espagne qui restent pourtant géographiquement et historiquement liées à l'Afrique du nord.

POINT 4

A MEMOIRE ET L'OUBLI

Opposer les mémoires revient à faire de l'inadéquation historique une règle de l'écriture de l'histoire et pourtant les nationalistes se sont évertués à intégrer la résistance berbère aux Romains dans la trame des événements marqués par une série d'invasions étrangères qui de plus rythment la chronologie historique de l'Afrique du Nord. Certainement, la périodisation historique est un point noir de la chronologie maghrébine. L'attribution des périodes à l'élément étranger obscurcit par l'effacement du rôle des autochtones dans les événements et participe à la négation qui de fait amplifie l'acculturation. Le chassé-croisé entre la mémoire et l'oubli traduit le sens à donner aux sources historiques qui servent le point de vue des vainqueurs qu'ils soient Romains ou Arabes. Tous les historiens latins (25) ont opéré sur le même registre de l'infériorisation de l'Autre. Quant aux historiens arabes, ils ont fait la même chose lorsqu'ils traitent de l'Etranger. Le meilleur exemple est celui d'Abdel al Hakam. Les observations faites par Y. Modéran sur la littérature historique arabe et plus particulièrement sur Abd al Hakam à qui il impute une représentation de trois images différentes de la société'' berbère''. Le récit commence par l'invason du Maghreb où l'auteur raconte le mythe d'origine. Les Botr et Branes sont totalement absents. Puis vient le récit de la conquête elle-même où presque tous les ethnonymes tribaux disparaissent.

Les premières occurences concernant la fameuse dichotmie apparaissent. Enfin , lorsqu'il relate la conquête de l'Espagne, ils disparaissent de nouveau.(26). A juste titre, ce dernier considère que Abdel al Hakam est le premier concepteur de la représentation généalogique des populations nord-africaines des premiers temps de l'islam.

Dans tous les cas de figure, l'écriture de l'histoire du point de vue des vainqueurs contribue à la disparition du vaincu de la frise chronologique de l'humanité. De la sorte, on constate que les Romains ont déployé des techniques narratives qui se différencient du style arabe. Pour simplifier, nous pouvons considérer que la violence de la désintégration des Nord-africains dans l'antiquité a opéré une nette distinction entre l'assimilation et la non assimilation des populations locales. M. Benabou analyse bien les mécanismse de l'administration romaine du territoire qui, pour une large part, est une politique du cantonnement qui consiste à contrôler les terres et les hommes.(27) Le jeu de mémoire a contribué à faire participer le berbère romanisé à la propagation des valeurs de la civilisation romaine qui de facto produisent une amnésie des autres sphères en mal de reconnaissance. Nous pensons au traitement qu'inflige Saint Augustin aux populations ‘'berbères'' non romanisées ou dans une moindre mesure au tiraillement d'Apulée.

L'oubli de la mémoire comme ce fut le cas de la perte des Libri punici attribués à Hiempsal ou du saccage de Carthage en flammes ne constituent pas uniquement la violence en acte mais des pratiques pernicieuses de la production de l'amnésie qui tend soit à effacer toute forme de trace, soit à transformer culturellement l'homme nord-africain.

Par contre sur un autre registre, l'islamisation de l'Afrique du Nord a produit non pas l'assimilation comme telle mais une systématisation généalogique à laquelle les autochtones ont fortement contribué. Le passage de l'ethnique au généalogique de la définition des populations et du classement des tribus a été l'élément clef de la nouvelle idéologie qui a servi tous les Etats musulmans du Maghreb. Dès lors, on assiste à une inflation de la généalogie dont se sont servis tous les prétendants au pouvoir politique et religieux. Une nouvelle cartographie des appartenances dessine le contour de la géographie et de la géopolitique de l'Afrique du Nord. En ce sens, une sorte d'auto amnésie aide la concrétisation des aspirations des groupes en compétition menés généralement par des figures et des notabilités construites sur la base d'un enrichissement économique ou par l'acquisition d'un capital religieux. Au commerce caravanier, le pèlerinage à la Mecque s'ajoute à l'agrégation des facteurs de leur fabrication. Ces capitaux accumulent le prestige des personnalités et de groups tribaux qui pour concrétiser leur projet de la conquête du pouvoir de l'Etat utilisent la puissance militaire pour pallier les insuffisances du prosélytisme religieux.

Tout cet ensemble fructifie les titres de noblesse pour se donner une autorité et il en est la marque indélébile des dynasties qui ont régné au Maghreb. Pour régner, la légitimité généalogique d'inspiration mohammadienne, greffe de l'arabisme ou stratégie matrimoniale, ainsi constituée, a beaucoup servi le pouvoir dynastique des Etats. Les personnages religieux et les pouvoirs locaux, au détour d'une hagiographie établie sur mesure, masquent de fait l'amnésie pour faire valoir la nouvelle mémoire.

Le nom que l'on se donne ou l'origine dont on parle, participent de concert à tout un ensemble de techniques de la construction de la mémoire malheureusement court-circuitée en partie par M. Kilani (28). Donc, la mémoire et par ricochet l'oubli et le nom participent activement à la construction sociale de cet ‘'Ailleurs'' appelé ‘'Morphologie du Maghreb'' par J. Berque(29). Au temps de l'islam maghrébin, la dissémination et la transformation onomastique (30) font partie de tout cet arsenal qui joint la parole à l'acte pour définir l'appartenance des populations en Afrique du Nord.

A tout point de vue, la question de l'oubli de la mémoire occupe une place centrale dans différents travaux des anthropologues spécialistes du Maghreb. Au-delà des références majeures dont il a été question plus haut, il ressort que le thème de l'oubli est un référencement identitaire des groupes sociaux en Afrique du nord. Comme il est difficile de laisser apparaître une traçabilité des origines, les groupes tribaux se sont emparés de la narration généalogique pour établir une série classificatoire qui consiste à l'établissement et la consolidation d'un ordre social établi sur les décombres des conflits tribaux et la suprématie d'une tribu qui assoie de nouveau une légitimité du pouvoir de l'Etat, dynastique ou émiral.

Dans le récit des origines de chaque groupe et plus particulièrement le dominant, il s'établit une hiérarchisation des statuts et des positions sociales. En clair, la prééminence des capitaux religieux et des titres sociaux qui les accompagnent fonde le pouvoir acquis par les techniques de la conversion organisée autour de la généalogie. La généalogie au temps de l'islam maghrébin est la pièce maitresse de toute la construction sociale de l'identité. La phase primaire de l'ethnique corroborée par les sources égyptiennes, gréco-latines, vandales et byzantines distribue les appartenances tribales selon les règles internes de la société ‘'berbère'' et de ses rapports avec la puissance qui s'exerce sur elle.

Ainsi, la construction sociale des groupes et le positionnement sociale des tribus sont assujettis au dédoublement de l'ethnique par le généalogique. Certes, il reste que le cas de Carthage étudié par Cl Gutron (31) et particulièrement la désignation ethnique du punique ( Hannibal) par G.Camps (32) est un cas à part d'autant que la généalogie s'incruste dans le jeu de l'identité aux dires de cette dernière.

Bref, en s'appuyant sur l'hypothèse émise par E. Frezouls qui semble rendre compte d'une réalité incontournable, les éléments constitutifs de l'histoire amazighe sont consubstantiels à une axiomatique de l'oralité de la science historique.

Il demeure que le passage de l'art de la mémoire (F. Yates, 33) à l'art de l'oubli ( M. Kilani, 34) que nous appelons volontiers l'oubli de la mémoire, est un effacement pur et simple de la trace. Ainsi, l'indétermination des matériaux pose la question de la connaissance historique. Il se peut que la volonté de l'effacement volontaire de la trace par les tribus est la seule manière pour les groupes de se donner une identité par un renouvellement des origines. L'examen de la question de la mémoire historique des populations amazighes contribue à rendre compte du rôle prépondérant des techniques déployées par les groupes pour brouiller les pistes en guise de césure avec le passé qui leur sert de tremplin à la construction de la nouvelle identité.

Si les travaux majeurs et circonstanciés sur la mémoire et l'oubli des trois auteurs cités ci-dessus permettent de signaler le simulacre de la construction de l'identité, il est fort utile de se pencher sur quelques cas étudiés par J. Dakhlia( 35),G. Bedoucha-Albergoni (36) et F. Colonna (37). Ces travaux confirment le recours au mythe pour fonder une origine. les articles de Y. Modéran( 38) et M. Shatzmiller( 39) prolongent le débat dont il sera question au point cinq, 5. Quoique mineures, les études sur le nom (propre), sont très importantes pour comprendre le jeu du simulacre qui n'est pas que du faux mais une virtualité en suivant en cela les principes du nominalisme qui contourne la sophistique. En dépit de toutes les réserves, la définition suivante des logisticiens ( Frege et Russel) :»en réalité, un nom propre, correctement employé, ne serait qu'une description définie, abrégée ou déguisée.», (40) semble correspondre au contexte de la désignation de hommes et de leur environnement. En effet, presque tous les intellectuels, aussi bien de la période antique que médiévale, ont eu recours au changement de nom. Parmi ces derniers, nous pouvons citer, Saint Augustin, Apulée, etc., tous les Ibn... à connotation maghébine dont le plus connu est Ibn Arafa. L'étude de K. Chachaoua sur le patronyme d'Ibnou Zakri (1853-1914) n'est qu'un aspect du changement de nom.(41). Quant à l'anthropologie préhistorique, nous examinerons, comment se construit le discours à partir de pierres.

A suivre :

Point 5- le moment crucial de l'histoire, Se donner un nom et la déclaration de l'origine, Retour à K. Dirèche : le combat de deux mythes ou l'obsession des origines

Point 6- L'anthropologie préhistorique ou lorsque les pierres parlent

22- J. Amrouche, l'éternel Yugurtha, L'Arche, Alger, 1946

23- M. Talbi, La Kahina, EI, t 5, 1982

24- M. Sahli, Décoloniser l'histoire, ENA, Alger, 1986

- Le message de Yougourtha, Imprimerie générale, Alger, 1947

25- Nous renvoyons aux sources littéraires d'Ammien Marcellin à Zosime utilisées par M. Benabou, La résistance africaine à la romanisation, La Découverte, Paris 1976

26- Y.Modéran, Les Maures et l'Afrique romaine, Ecole française de Rome, 2003, p. 711 à 715. Ce problème de la dichotomie Botr-Branes qui est l'outil principal d'Ibn Khaldoun de l'histoire généalogique, joue un role déterminant dans passage de l'ethnique au généalogique.

27- M.Benabou, Idem

28- M. Kilani, La construction de la mémoire, Liber et Fides, Genève, 1992

29- J. Berque, Qu'est ce qu'une tribu maghrébine? Hommge à L. Febvre, A. Colin, Paris, 1958

30- Y. Modéran, Idem

31- Cl. Gutron, L'archéologie de la Tunisie XIX-XXème siècles, Jeux généalogues sur l'antiquité, Karthala, Paris, 2010

32- G.Camps, Hannibal . Nous donnons une référence de mémoire . Il semble que l'auteur assigne une identité africaine ( berbère) au carthaginois.

33- F. Yates L'art de la mémoire? Gallimard; Paris, 1987.

34- M. Kilani, Pour un universalisme critique, La Découverte, Paris , 2014

35- J. Dakhlia, Le sens des origines: comment on raconte l'histoire dans une société maghrébine, Revue historique no 562, PUF, 1976

36- G. Bedoucha-Albergoni, La mémoire et l'oubli: L'enjeu du nom dans une société oasienne, Les annales, Mai-Aout, 1980

37- F.Colonna, Discours sur le nom: identié, altérité, Peuples méditerranéens, Janvier-Mai 1982

-Oubli, reconstruction, censure, A propos d'une recherche dans l'Aurès dans H. Moinot, Enseigner l'histoire, Peter Lang, 1984

-Ce que les paysans disent de leurs ruines. Aurès, les années soixante-dix, Colloque, P.Pascon, Casablanca, 2001

38- Y.Modéran, Idem

-Mythe et histoire aux derniers de l'Afrique antique: à propos d'un texte d'Ibn Khaldoun, Revue historique,CCCIII , PUF? Paris, 2001

- Des maures aux Berbères: identité et ethnicité en Afrique du Nord dans Identité et Ethnicité, Tables rondes du CRAHM, Caen, 2008

-Mythes d'origine des Berbères, avec une note complémentaire (aspects linguisitiques et contemporains) de S. Chaker, EB, XXXII, 2010

39- M. Sharzmiller, Le mythe d'origine berbère, Aspects historiographiques et sociaux, ROMM no 35, 1983

40- S. Kripke, La logique des noms propres, Editions de Minuit, Paris, 1980.

41- K. Chachaoua, La part arabe de l'identité berbère. Radiographie du patronyme d'Ibnou Zakri (1853-1914), dans Mutations d'identités en méditerranée, Editions Bouchène, Paris, 2000.