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Plutôt que de vouloir épisodiquement constitutionnaliser les Algériens

par Prof. Hassan Tsaki *

N'est-il pas nécessaire et responsable aujourd'hui de contribuer efficacement à reconstruire leur état sanitaire altéré par les contaminants insidieux des nouveaux modes et produits alimentaires. Mais en persistant dans cette voie, profitez-en pour institutionnaliser l'obligation de l'Etat à assurer la souveraineté alimentaire et sanitaire de la population.

Suite et fin

MONDIALISATION ET MULTINATIONALES DE L'AGRO-INDUSTRIE PARTICIPENT A LA «DESACRALISATION» DES TERRES, METTANT EN EXODE DES POPULATIONS RURALES POUR ENGRANGER PLUS DE DIVIDENDES

Ces multinationales de l'agro-industrie chassent et mettent en exode des millions de paysans vers les villes et leurs périphéries, souvent, de bidonvilles. Elles défrichent sans compter les forêts primaires, acquièrent et s'accaparent en concession ou location des centaines de milliers d'hectares de nouvelles terres en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud ou ailleurs pour développer encore et encore des monocultures souvent OGM. Ces terres devenues, après seulement une vingtaine d'années de mondialisation, un domaine ''désacralisé'' ou un vulgaire moyen de production et de capitalisation des dividendes. Cela n'étonne plus personne que des pays, entreprises ou multinationales louent en concession des milliers d'hectares de terres de pays tiers dans lesquelles ils développeront des productions agricoles souvent de monoculture à forte rente financière, mais aussi et surtout à forts impacts environnemental et sanitaire, comme on le verra plus loin !

La première Révolution verte et ses conséquences sur le délabrement et destruction des structures rurales et agraires a servi de prélude préparatoire à la ‘'désacralisation'' des terres. Après seulement 70 ans de ce processus pseudo-moderniste de l'après-guerre, qui a plus profité aux industriels de l'agrochimie, aux industries de mécanique agricole, en crise de marché, ainsi qu'aux financiers et banquiers impliqués (les statistiques françaises révèlent encore de nos jours le chiffre macabre d'un suicide ou disparition d'exploitant agricole par jour !).

Ainsi, les exploitations agricoles ne sont plus des structures dirigées vers l'autosatisfaction et l'autosubsistance des populations rurales. L'agriculture vivrière et de subsistance des pays du Nord a complètement disparu dès les années soixante. 40 ans plus tard, c'est le reste du monde et tous les pays du Sud qui en sont concernés par ce mouvement et nivellement de sape socioéconomique, bénie ou du moins entérinée par les Etats ! Contradictoirement, même les pays à forte densité de population vivant avec le spectre chronique des famines sont aujourd'hui plus tournés vers des productions spéculatives que vivrières (coton en Inde et en Egypte; cacao, arachide, thé en Afrique; café, sucre en Amérique du Sud, etc.).

Alors que le paysan ou consommateur algérien ne connaît pas le soja, il est nourri aujourd'hui essentiellement par cette graine de légumineuse importée (3). L'huile alimentaire, qu'il utilise dans la plupart de ses aliments cuisinés, est extraite aussi de cette même graine oléagineuse, non cultivée dans le pays, donc importée. Les poulets, dindes et autres viandes blanches sont élevés et engraissés aussi avec des concentrés comportant du soja en grande partie et du maïs, d'importation aussi ! Même les élevages ovin et bovin, depuis quelques années, utilisent des concentrés alimentaires à forte proportion de ces deux graines d'importation. Ces pratiques se sont aujourd'hui généralisées, parce qu'elles permettent un engraissement et un gain de poids animal très rapidement, ce qui confère aux éleveurs une rentabilité et des gains substantiels très rapidement, quitte à remarquer, parfois, que le mouton de l'Aïd El-Kébir goûte, bizarrement, plus le poulet d'élevage que l'armoise des steppes algériennes (artémisia herba alba dit ‘'chih'') !

L'IMPERIALISME EST AUJOURD'HUI DANS NOS ASSIETTES

Aussi, par des mesures plus populistes que responsables intervenant à la veille et préparation du mois de Ramadhan 2013, même les barrières et taxes douanières, qui servent plus à protéger l'activité économique nationale, ont été suspendues concernant l'importation des intrants d'élevage avicole… Est-ce pour réellement ménager le pouvoir d'achat de millions d'Algériens durant ce mois connu pour ses dépenses de ménage ou bien, cela n'a été qu'un moyen et artifice de plus pour booster les activités d'importation de ces graines rendues aujourd'hui indispensables et certainement fort rentables pour certains (4) !

Ne cherchons plus, l'impérialisme est aujourd'hui dans nos assiettes avec en prime la destruction progressive de notre mode alimentaire et de nos modèles de productions agricoles, de nos structures agraires traditionnelles et des savoirs ancestraux de nos terroirs millénaires. Et, conséquemment au bouleversement sans précédents de notre mode alimentaire, n'oublions pas de préparer l'argent et dépenses publiques en matière de prise en charge sanitaire de nos populations. Achetons du soja et maïs, vous savez d'où; mais pensez aussi à acheter, et certainement pour longtemps, les équipements et consommables des CAC (Centre anti-cancer), vous savez certainement d'où, aussi !

Quant à répondre à la question : l'agriculture biologique peut-elle être une solution du problème ? Je dirai qu'elle pourrait l'être, cependant, celle-ci n'est point suffisante à elle seule. Car ce type d'exploitation agricole est aujourd'hui très marginal et donc pas très viable économiquement. D'autant plus que ses coûts de production sont énormes et son marché bien difficile, sinon le plus souvent non compétitif ou encore inexistant. Contradictoirement, c'est dans les pays industriels que l'agriculture biologique a été initiée, à commencer par les USA (40%), l'Allemagne (9%), le Japon (12%), la France (6%), la Grande-Bretagne (4%), etc.

QUI SONT RESPONSABLES DE CES DERIVES CRIMINELLES ?

- Les Etats qui sont par vocation ceux qui ont des prérogatives pour veiller au contrôle et régulation de l'ensemble des activités économiques, sécuritaires, sanitaires et environnementales de leurs territoires et pays. Il semble aujourd'hui que les représentants de beaucoup d'Etats paraissent un peu trop conciliants ou, parfois même, faibles devant l'agressivité sans limites des lobbys de ces agroindustriels. Bizarre ! Fait de société, ou réalités du nouveau contexte imposé par la mondialisation et globalisation des économies et des marchés ou, encore, inflation réelle de ces valeurs morales qui étaient pourtant si élémentaires dans le passé. Tout ceci nous poussent à constater avec désolation que la probité et intégrité de beaucoup de politiques et ‘'responsables'' de nos sociétés actuelles, du Sud ou du Nord fussent-ils, semblent de plus en plus douteuses !

- L'absence de sociétés civiles véritablement indépendantes pouvant être les sentinelles et veilleurs-protecteurs de leurs sociétés en donnant l'alarme et parer ainsi à la défaillance des responsables politiques et des parlementaires.

- L'absence du rôle et vocation critique chez les élites scientifiques, universitaires, médiateurs et intellectuels aujourd'hui trop hyper spécialisés donc le plus souvent fermés à la compréhension intégrée des phénomènes qui touchent à la vie économique, mais aussi à la conservation de la nature (environnement), de la vie (biodiversité) et de l'Homme (sanitaire) !

- Force est de constater, aujourd'hui, qu'il n'y a pas que notre milieu naturel qui est en déséquilibre, mais bien aussi nos sociétés et leurs superstructures mentale, affective, intellectuelle et philosophique. Ne nous hâtons pas de retenir qu'il n'y a que notre environnement et ressources naturelles qui accusent des dysfonctionnements et déséquilibres : l'Homme est un ‘'Tout'', autant organique et physique que mental et intellectuel pour ne pas dire spirituel. Même avec la profusion actuelle de connaissances et de savoirs rendue possible et démultipliée encore par la démocratisation de l'éducation, des formations et des moyens de communication et d'information, nous avons perdu l'essentiel qui distinguait l'Homme et son originalité d'être pensant : c'est-à-dire son bon sens ou sa conscience ! L'argent, l'égoïsme et la vanité, installés en primes crédos, l'ont remplacé comme ils ont supplanté beaucoup de valeurs humaines fondamentales. Nous sommes et appartenons désormais, Nord et Sud confondus, à des sociétés de l'auto-suicide. Les stigmates, signes et preuves de ces actes extrêmes ne manquent malheureusement point à notre actualité mondiale macabre : les tueries collectives, sans raisons apparentes, perpétrées par des individus dits isolés et fragiles se sont de plus en plus généralisées à toutes les cultures et territoires du monde ; les extrémismes et fanatismes de tout bord embrigadent dans toutes les cultures et territoires et s'adonnent à des tueries de plus en plus affligeantes, les taux de suicides individuels n'ont jamais réellement baissé malgré les moyens palliatifs prévus et mis en place par beaucoup de pays industrialisés à cet effet ; alors que dans beaucoup d'autres pays et sociétés conservatrices, ce tabou et fait de société n'est pas sérieusement reconnu, ni statistiquement chiffré et suivi !

Pour les plus sceptiques d'entre nous, ne pensent-ils pas que certaines substances, drogues et molécules qui sont suffisamment disséminées, aujourd'hui dans le milieu naturel, dans notre alimentation et qu'on ingère à notre insu, peuvent altérer notre sens et pouvoir de discernement et par la même notre état de conscience (cas des neuroleptiques, anxiolytiques, somnifères et autres). Alzheimer, Parkinson, scléroses et autres maladies dégénératives du cerveau en pleine expansion dans nos sociétés modernes, sont bien là pour attester de cette triste réalité ‘'environnementalo-sanitaire''.

A ce titre, on a observé bien des animaux mettre fin à leur vie quand ils sont acculés, ou des animaux se laisser dépérir par chagrin quand le maître ou compagnon n'est plus là (cas de certains chevaux, de chiens, etc.). Méditons cet exemple édifiant aussi de ces immenses mammifères marins (baleines et cachalots), échouant en groupe sur les plages de nos différentes mers et océans, sans aucune explication scientifique satisfaisante jusque-là !

Enfin, si avant la révolution industrielle, on pouvait penser à loisir qu'on pouvait arriver à vivre d'amour et d'eau fraîche, cela devient pour nous autres aujourd'hui fortement hypothétique puisque l'eau fraîche qu'on buvait directement de nos sources, de nos puits ou de nos rivières, est déjà contaminée et fort corrompue par les nitrates, les insecticides, les antibiotiques, les détergents, les anxiolytiques, les métaux lourds et que sais-je encore. Le marché de l'eau en bouteille (même avec ses PET diffuseurs de perturbateurs hormonaux) chiffre aujourd'hui plusieurs centaines de milliards de dollars et ne cesse de grimper… Pour l'argent, le gain, les dividendes… !

A quand la marchandisation aussi de l'air qu'on doit respirer ?

Quant à conclure, je préfère le faire en rendant hommage à un homme de science qui représente symboliquement à mes yeux ce qui fait beaucoup défaut aux élites de nos sociétés actuelles, qu'elles soient du Nord ou des pays du Sud, c'est-à-dire cette dimension pluridisciplinaire et d'intégration du savant et de sa vocation et aptitude à exercer son rôle et vocation critique de protection des populations démunies par des transformations socioéconomiques mettant en péril leur équilibre, leur sécurité, leur santé et leur légitime droit au bonheur. Il s'agit, vous l'avez deviné, d'Ibn Rochd (Averroès pour les latins), qui a été, durant sa passionnante vie, mathématicien, philosophe, juriste, poète et médecin. Ce bon et sincère praticien, grand travailleur mais sobre savant, préconisait, soignait et prodiguait plus à ses malades des conseils de nutritionniste que des drogues d'alchimistes.

Sources et enquêtes épidémiologiques :

(1)   Parmi les causes premières à l'origine des pathologies cancéreuses figurent les résidus de pesticides, des phytosanitaires et autres intrants chimiques agricoles ou alimentaires. d'après le pr. belpomme, le dr. béliveau, pr. servan schreiber, référents cancérologues et la récente étude épidémiologique commandée par l'institut national de veille sanitaire (invs, france). le tabac est à l'origine de 22% des cancers, les microorganismes de 8%, les expositions professionnelles de 5% alors que l'alimentation toxique serait responsable de 53% des cancers ;

(2)   Alors que la population française n'a augmenté que de 16% en 20 ans, les maladies cancéreuses ont augmenté de 50% (d'après Pr. Belpomme, Dr. Béliveau, Pr. Servan Schreiber, selon d'autres résultats épidémiologiques des cancers, INVS, France, 2014).

(3)   Evolution des surfaces cultivées en OGM (Organismes Génétiquement Modifiés) dans le monde en millions d'hectares (source : ISAAA, 2012, usa), montre que ces superficies qui étaient de moins 10 millions d'ha en 1997, sont aujourd'hui de plus de 120 millions d'hectares et dépendent seulement de quelques multinationales en activité aux USA, Argentine, Brésil, paraguay et nouvellement la Chine).

(4)   Evolution du marché mondial du soja (plus de 85% OGM aujourd'hui) selon le Capmarchés d'après les données USDA (USA) montre que sur le volume moyen exporté sur la période 2003-2007 :

Les multinationales des Agro-industries de quatre pays dominent à elles seules le marché mondial du soja qui conditionne les activités des élevages et de l'alimentation humaine de centaines de pays : USA 43% ; Brésil 34% ; Argentine 14% ; Paraguay 5% et reste du monde 4%.

(5)   Les statistiques de la FAO-STAT de 2010 de l'évolution de l'utilisation des engrais et intrants chimiques dans le monde : montrent que 16% des terres sont concernées en 1972 et plus de 50% des terres en 1985, avec une consommation totale actuelle de 180 Milliards de Kg/an, soit l'équivalent de quelque 22 Kg/an par habitant de la Terre (FAO-STAT, 2010)

* Directeur de recherches Universitaires