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Echo sportif des deux rives

par Slemnia Bendaoud

Rachid Mekhloufi et Mustapha Zitouni étaient, déjà bien avant 1958, deux grandes Stars du football français. La France comptait, énormément, sur leur participation, au mois de juin de cette même année, à la finale de la Coupe du monde de football alors organisée en Suède.

Leur évasion clandestine, en vue de rejoindre l'équipe du FLN -à l'instar de leurs nombreux compatriotes- juste quelques mois plus tôt, fut vécue par la France et les Français comme une terrible défaite et une imprévue tragédie mais, aussi, une impardonnable trahison.

Au lendemain de leur départ pour la Tunisie via l'Allemagne ou la Suisse, l'appel du cœur et la cause de la Patrie, alors en réel danger, devaient, énergiquement, triompher d'une pourtant époustouflante carrière professionnelle et internationale dont les contours se dessinaient, déjà, à l'horizon.

Un peu plus d'une décennie plus tard, le transfuge du club phare des Ardennes (Sedan), devenant, plus tard, le véritable Roi du PSG et du «Parc des princes», venait de décider de son propre chef, de rentrer en Algérie pour y effectuer son service national et jouer au mythique club d'El Akiba, le CR Belcourt, en l'occurrence.

Dahleb, cet autre Mustapha, surnommé Moumous au ‘Parc des princes', revenait, lui aussi, au pays de ses aïeuls et origine juste pour payer un «semblant de dette envers la Patrie» que des Algériens, vivant, pourtant, au sein de ce même pays, trouvaient des moyens détournés d'y échapper ou de s'en détourner.

Ce fut l'époque où le talent algérien n'était plus tenté par l'aventure footballistique internationale française, même si ce joueur évoluait un cran au-dessus de tous ses partenaires, au sein du championnat de l'Hexagone et qu'il fut entouré de toutes les possibles et imaginaires sollicitudes.

Les binationaux, n'ayant à cette époque-là pas, encore, atteint ce flux si important de nos jours, étaient toujours restés assez discrets sur leurs relations, très liées et solidement tissées avec leur pays d'origine. Emigrés dans leur pays d'accueil ou celui où ont atterri leurs parents, ils se sentaient plutôt «très algériens» dans leur esprit, considération et action.

Plutôt que d'enfiler la tunique tricolore, ils préféraient attendre un vrai signal de l'autre côté de la Méditerranée. Jouer pour les couleurs du pays d'origine était cet autre grand combat de leur vie professionnelle. Ils y tenaient vraiment, ne se souciant guère de toutes les autres propositions. Leur pays valait plus que leur carrière professionnelle, mais, aussi, tous les sacrifices que l'être humain doit à ses propres parents.

Ainsi était façonnée leur mentalité que nul autre privilège de quelque nature soit-il, ne pouvait y déroger. Lorsqu'il fallait défendre les couleurs nationales, dans des compétitions internationales, c'est plutôt le sang algérien qui coulait dans leurs veines. C'est aussi ce souffle continu du vent du pays qui les emportait sur l'autre rivage de la Méditerranée.

Des années plus tard, le football algérien talonnant de très près celui très gaulois, et ce fut leur participation commune à la plus prestigieuse compétition de football international, permettant à l'Algérie, juste deux décennies après son indépendance, d'accéder, enfin, à ce haut et très distingué rang mondial.

Ainsi donc, la France comme l'Algérie avaient des chances à jouer à ce niveau très relevé, de la compétition mondiale, où ce dernier pays fit notamment en 1982 et 2010 de très remarquables démonstrations. Seulement, entre ces deux dates-là, l'Algérie était en bute à des problèmes internes qui se sont, malheureusement, répercutés, négativement, sur tous les plans dont, notamment, celui footballistique, pour voir ses meilleurs espoirs, évoluant alors au sein du football français choisir sans réfléchir l'équipe nationale de ce même pays.

Au choix du cœur et de la patrie devait-il succéder celui de la raison et de la carrière professionnelle du joueur ? C'est apparemment, ce qui explique ce revirement de situation, sachant, par ailleurs, qu'une honorable ou exceptionnelle prestation en Coupe du monde, de tout joueur influe très positivement sur le montant de son contrat qui croît, forcément, dans les mêmes proportions, si ce n'est parfois bien plus !

A l'opposé de ses aînés, Zinedine Zidane choisira, lui, les couleurs du pays d'accueil de ses parents ou celui de son adoption. Le bourreau des Brésiliens de Ronaldo au stade de France, durant l'été 1998, fut donc le symbole de l'intégration sociale, brillamment menée, sur le terrain, et très réussie sur tous les plans, se disait-on. Et pour preuve, la Coupe du monde était bien là, pour le rappeler à tous ceux qui en doutaient !

Et même si le problème des banlieues parisiennes n'avait pas encore trouvé une solution définitive ou appropriée, l'euphorie d'une Coupe du monde, bien réussie, à la maison pouvait à elle seule, occulter –ne serait-ce pour un temps- tous les autres problèmes que connaissait le pays.

Le très sévère revers français subi en terre argentine devant son ex colonie sénégalaise allait vite renvoyer le pays de la Tour Eiffel à refaire ses classes, pour désormais se remettre en cause et totalement refaire ses plans. L'effet Zidane se trouve être quelque peu, dépassé au plan de la sémantique à avancer et de la politique à mener sur le terrain. Dans sa formidable ascension et exceptionnelle carrière professionnelle, Zizou n'aura pas fait que des amis et des heureux du ballon rond ; sa grande réussite aura aussi produit des envieux, et à la pelle ou en série parmi ces fils d'émigrés algériens, à l'exemple de Camel Meriem, et plus tard, Samir Nasri, Karim Benzema et tout récemment Nabil Fakir.

Et lorsque le vent change, complètement de direction, n'est-il très souvent, pas mieux indiqué, pour nous aussi, de tourner également casaque, se disent tous les opportunistes de tout bord du monde ? Et pourquoi donc voudrions-nous que le football restera-il, seul, en marge de cette attitude, désormais si légendaire et très générale ? Voilà comment presque tous les grands talents élevés ou même ceux juste révélés par le championnat français, tournent à présent le dos à l'équipe nationale algérienne !

Tout le reste des autres éléments imbriqués à eux-mêmes de l'équation posée n'est que le côté non apparent, très singulier ou caractère très particulier de celui qui opte pour cette, désormais toute indiquée destination, après que le très compact brouillard eut vite été débarrassé pour qu'apparaisse au loin la voix à suivre pour atteindre l'horizon !

Seulement, avec le temps si important qui s'est depuis écoulé, la tendance à, encore une fois refaire (reproduire) le numéro de Zidane, n'est-elle pas devenue une véritable utopie ? Et si la majorité des talents, hier encore naissants, y croyaient dur comme fer, d'autres par contre, certes peu nombreux, jugent que la chance et même la providence peuvent, aussi, leur sourire à eux, s'ils venaient, à longtemps, guetter, patienter et surtout espérer pour le coach des tricolores entende leurs justes prières. Tout ce long et parfois tortueux détour historique de la question posée, actuellement, au sujet des binationaux et de leur adhésion et incorporation, au sein de l'une ou l'autre de ces deux sélections footballistiques nationales, n'a été réalisé que dans le seul but d'en révéler, à l'opinion publique, à la fois leurs tenants et aboutissants, mais aussi le contexte d'évolution de ce phénomène, depuis sa naissance jusqu'à l'époque actuelle.

Depuis des lustres déjà, le foot et la politique nouent, entre eux, de très acrobatiques ou les plus imprévisibles relations d'amour mais aussi de haine ! Ils peuvent faire bon ménage, se commuer en un seul couple, en une famille unique ! Ou encore divorcer, sans même avertir, et faire chambre à part ! Ce foot qui nous fait chavirer de bonheur, à l'image d'un bateau ivre dans ses eaux mais qui ne rate jamais son port d'échouage, peut égaler nous faire virer d'un raisonnement à son contraire, d'un rivage à son opposé, d'une destination projetée à une toute autre, jamais envisagée !

Il y va même de notre humeur matinale du jour et des résultats de la veille, souvent obtenus contre un même adversaire ! Véritable promoteur de l'image du pays à l'étranger, il peut, tout aussi, se transformer en cette réelle cause de toute durable crise qui nous oppose au voisin, au colon d'autrefois et à l'ennemi d'aujourd'hui.

Et pour expliquer un mauvais résultat enregistré sur un terrain de foot, l'on est, souvent, tenté de lui trouver, parfois, de très probants justificatifs qui relèvent, eux, malheureusement du domaine strictement politique ou encore de l'histoire très ancienne qui nous lie à notre adversaire du jour !

Entre l'Algérie et la France, toute relation présente est condamnée à s'inscrire dans un contexte de sa reconfiguration temporelle où la logique historique occupe une très forte proportion qui décide, souvent, de son échec cuisant ou de sa réussite éclatante.

Plus que jamais, la France est, donc, tenue d'assumer convenablement, sans tricher et sans se dérober, devant la mémoire collective, sa responsabilité historique vis-à-vis de l'Algérie, et à cette dernière nation de se positionner dans cette projection future qui fait du premier-cité un partenaire de choix, dans la recherche d'un intérêt commun.

Toutefois, ce ballon rond du foot, sport populaire par excellence, draine la grande foule qui occupe les gradins du stade en quête de beau football mais aussi pour exprimer, de vive voix, ses espoirs et ses espérances, ses déboires et ses frustrations, dont la peu vigilance de leur canaliser, risque de bifurquer sur un mouvement de jeunes, très excités ou en mal de considération et de représentation.

Les matches France – Algérie et France – Tunisie qui s'étaient déroulés, au stade de France en donnent, à eux seuls, cette preuve tangible que le sport conjugué à l'histoire de manière si subjective peut conduire à un mouvement de foule incontrôlable. La double campagne médiatique, actuellement, menée contre ces binationaux, vivant sur le sol français, autant par la France que par l'Algérie, au regard de leur possible déchéance de leur nationalité française et de leur interdiction d'accès aux fonctions supérieures, au sein des institutions de l'Etat algérien, pousse le monde des professionnels du foot à se replier sur eux-mêmed et à, nettement, se démarquer de ce peu enviable statut de faire-valoir qu'ils traînent, derrière eux, comme un vrai boulet, se sachant traqués de part et d'autre de la Méditerranée. Pourquoi alors cette presse française mais aussi ces autres télés, très sportives algériennes, prennent-t-elles pour cible ces déclarations somme toutes légitimes du capitaine de l'équipe algérienne Sofiane Feghouli, suivi tout dernièrement par son co-équipier Djamel Mosbah, dès lors qu'il invite ses compatriotes à jouer pour les couleurs de l'équipe nationale algérienne, plutôt que de le faire pour celles des tricolores, en invoquant le référent historique dont souffrait, énormément ses aïeux ?

A-t-on oublié que de l'autre côté de la Méditerranée, on donne cette impression que les deux têtes victorieuses de Zizou, en finale de la Coupe du monde de 1998 contre le Brésil l'ont été par un joueur français et que celle qu'avait reçue en pleine poitrine l'Italien Materrazzi ne fut que le produit d'une violence purement algérienne ?

Autant, les uns lui louent ce grand génie (de la tête encore !) qui fera gagner à la France sa seule Coupe du monde, autant ces autres le rendent, pour seul responsable, pour leur déroute contre l'Italie, en finale de la Coupe du monde 2006.

C'est dire que chez Zidane, le geste de la tête a différentes interprétations : le génie est vraiment français mais la violence est purement algérienne ! C'est le mouvement des filets qui dicte la nationalité du joueur, celle dont il porte les couleurs !

A cette tête déplacée ou mal placée de Zinedine Zizou, on peut également, lui adjoindre la langue de Samir Nasri, trop longue, fourchue ou encore bel et bien fichue, qui lui coûtera finalement, sa place en sélection lors de la toute dernière Coupe du monde, jouée au Brésil.

Le cas de Karim Benzema n'en est, d'ailleurs, pas tellement bien différent. Il suffit de surfer sur son statut de binational pour en expurger ce qu'il y a chez lui, de bon et de très français de tout le reste que le joueur possède qui ne peut, par conséquent, être que d'origine indigène et très algérienne ?

L'épisode Sofiane Feghouli sonne déjà comme une réplique plutôt très sèche, à ces farfelues considérations ou railleries de bas d'étage, d'un tout autre âge, qui ne cadrent plus avec ce que la science nous produit comme éléments d'une véritable modernité de la vie en société.

Et si le foot a ses drastiques règles d'éthique qui balisent sa saine pratique, la politique se nourrit, elle, des dessous des gens de la vie publique pour en expurger des actes et ensuite exposer ses auteurs, ses acteurs ou ses artistes au mensonge grossier, à la polémique, insidieusement, attisée, à la vindicte populaire improvisée, à la désintégration progressive du tissu social et à des dangers imminents souvent imprévus ou, même à la longue, vraiment incontrôlables !

Le fair-play politique ne nous condamne-t-il pas à entendre le même écho sur l'une ou l'autre rive de la Méditerranée ?