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Le monde arabe, pauvre et faible, chemine dans un «tunnel obscur» qu'il s'agit de guider vers la lumière

par Medjdoub Hamed *

Suite et fin

Les Américains avaient besoin de contreparties monétaires pour financer leurs déficits commerciaux. L'Europe ayant refusé au début des années 1970 d'absorber les dollars américains créés ex nihilo, seule une augmentation des cours du pétrole qui était libellé en dollar pouvait permettre à la superpuissance d'obliger les pays européens d'accepter les dollars issus de la planche à billet. Ce qui de nouveau leur permettait de répercuter leurs déficits commerciaux sur l'Europe et le reste du monde.

On a vu ce qu'il a résulté ensuite lorsque la Réserve fédérale américaine, « forte de pétrodollars au point qu'elle en inonda le monde » – se rappeler la forte inflation qui s'ensuivit à la fin des années 1970 –, procéda au retournement de sa politique monétaire américaine. Un endettement mondial s'ensuivit. C'est ainsi que l'islamisme dans la guerre de l'Union soviétique en Afghanistan est venu avec les pétrodollars clore une partie de l'Histoire. « Des bouleversements dus à l'islamisme et aux pétrodollars presque comparables à ceux qui se sont opérés au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. »

Le monde entier a été secoué dans les années 1970 et 1980. Le bloc Est a cessé d'exister. La Chine, ayant vu son système économique socialiste ébranlé par la crise mondiale, s'est convertie au socialisme de marché. Les dictatures en Amérique du Sud sont tombées avec la crise économique. « Un vent de démocratie a soufflé partout dans le monde. » Quant aux régimes politiques arabes, ils furent ébranlés par l'islamisme jusqu'à leur fondement.

Ce rappel des faits passés est énoncé simplement pour situer l'importance du « rôle du monde arabe qu'on lui fait jouer à des fins géostratégiques ».

Le problème n'est pas la démocratie ou l'absence de démocratie dans le monde arabe mais le rôle qu'il a eu à jouer en tant ce qu'il est, c'est-à-dire monarchique, républicain, rétrograde, féodal et ses richesses pétrolières convoitées, dans l'équilibre de puissance mondial. Si ce monde était démocratique, moderne, l'URSS n'aurait pas disparu de la scène de l'Histoire. Les missiles SS-20 et les Pershing américains seraient toujours entreposées en Europe. La Chine ne serait pas convertie à l'économie de marché. La puissance américaine aurait baissé progressivement de sa voilure et ses porte-avions seraient plus amarrés à quai ou à vendre qu'à sillonner les mers. Pas de pétrodollars et l'islamisme, pas de déploiement de forces américaines. Quant à l'islamisme, il serait resté une doctrine obsolète sans prise dans un monde arabe démocratique et moderne qui n'aura rien à envier aux pays d'Occident.

Cependant, au-delà de son utilisation, les échecs politiques et militaires successifs avec Israël et son mentor les États-Unis l'ont au contraire fortifié. C'est parce qu'ils l'ont fortifié qu'il a pu tenir tête jusqu'à épuiser la deuxième puissance du monde, l'URSS, en Afghanistan. Il a fortement contribué sous la houlette des États-Unis, à faire disparaître la deuxième puissance du monde de la scène politique mondiale.

« Mais la Russie d'aujourd'hui a appris la leçon de l'islamisme, elle en fait son ami (l'Iran). » Elle lui livre même des centrales nucléaires, et des missiles extrêmement performants. Donc la Russie relativise son échec de son système soviétique dépassé et procède comme les Américains en dopant son islamisme. Elle se met à égalité avec la stratégie occidentale.

LE MONDE ARABE PAUVRE ET FAIBLE QU'IL S'AGIT DE GUIDER VERS LA LUMIERE

Le monde arabe est pauvre et faible, il chemine dans un «tunnel obscur» (dixit George Corm), qu'il s'agit désormais de guider vers la lumière. (1)

La Première Guerre mondiale et la Deuxième Guerre mondiale n'ont-elles pas été à leur époque des «tunnels obscurs » ? Et nous avons vu ce qui en est sorti après un demi-siècle de conflits politiques et de guerres intra-occidentales. Une Europe pacifiée et unie et une décolonisation entière de deux continents l'Afrique et l'Asie.

Pareillement pour le monde arabe qui a vu son avènement dans la deuxième moitié du XXIe siècle. Et Israël ne s'est pas planté par hasard en terre d'Islam après 2000 ans d'errance.

Il y a une dynamique historique, et les événements qui peuvent se produire sont imprévisibles. Comme ce qui s'est passé pour les guerres européennes pendant plusieurs siècles pour donner l'Occident d'aujourd'hui, il peut se passer identiquement pour le monde arabe.

Il faut que l'Histoire se fasse pour que le monde arabe regagne le chemin perdu. L'islamisme comme les pétrodollars n'auront qu'un temps à agir dans l'Histoire. Si l'islamisme n'existait pas dans les siècles passés, et qu'il existe aujourd'hui, c'est pour qu'il concourt que l'Histoire se fasse.

Islamophobie et clichés véhiculés sur le monde de l'Islam, même s'ils sont réels, ne relèvent que de l'apparent et de l'incompréhension mutuelle. Et ainsi va le monde. Ce sont les divisions au sein du monde de l'Islam, et du monde arabe en particulier, et les conflits armés qui les agitent qui auront encore une fois à changer l'équilibre géostratégique mondial.

Le monde arabo-musulman se constitue un peu comme les « Balkans le furent au début du XXe siècle ».

Les États-Unis remplacent aujourd'hui « l'Empire Autriche-Hongrie à la veille du Premier Conflit mondial ». Aussi peut-on dire tout peut arriver et même un conflit majeur ne doit pas étonner dans les Balkans du XXIe siècle.

La Première Guerre mondiale a été provoquée par l'assassinat d'un archiduc autrichien. L'entrée en guerre des États-Unis contre le monde de l'Islam a été provoquée, en 2001, par l'attentat terroriste contre les tours jumelles du World Trade Center à New York. Et rien ne prédisait cette attaque incroyable du WTC, pourtant elle a eu lieu, et le monde entier a été abasourdi par cette attaque éclair difficile à admettre par la raison.

Aujourd'hui encore, le même processus agite le monde de l'Islam. Sinon pourquoi ces conflits armés éclatent un peu partout dans le monde de l'Islam ? Et des peuples entiers se trouvent éclatés, dispersés à travers le monde.

En Syrie, en Irak, au Yémen, en Libye, en Somalie, en Afrique, et des menaces pèsent sur les autres pays. Un vent de guerre souffle aujourd'hui dans les pays arabes et implique aussi les monarchies arabes, les États-Unis, l'Iran et Israël. Et ce souffle va grossissant.

« Les conflits en cours qui sont quasiment insolubles trouvent le monde arabe cheminant dans un tunnel obscur ». Il faut espérer seulement que la raison l'emporte ; que les États-Unis apprennent la leçon de l'Empire austro-hongrois dans les Balkans, au début du XXe siècle. Sinon c'est l'Histoire qui se chargera « de les guider ainsi que les pays arabes vers la lumière ».

*Auteur et chercheur spécialisé en économie mondiale, relations internationales et prospective.

Notes :

1. «Pensée et politique dans le monde arabe – Contextes historiques et problématiques, XIXe – XXIe siècle», par George Corm, édition la Découverte. 2015