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Nauru – un avertissement pour l'Humanité

par Kamel Boukherroub

Nauru est la plus petite république du monde, une île de 21 km², abritant 10.000 habitants, située au milieu de l'Océan Pacifique, à 3.000 km des côtes australiennes. L'histoire de Nauru relève du domaine de l'absurde.

Nauru est peut-être l'unique endroit au monde où la nature a transmuté la merde en or. En effet, de par sa situation géographique, l'île a servi, pendant des millénaires, d'hôtel de transit aux oiseaux migrateurs qui survolaient l'Océan Pacifique. Ces touristes tout en becs et en plumes, mais sans le sou, s'acquittaient de leurs factures d'hébergement et de nourriture en fiente. Au cours des siècles, la fiente déposée entre les récifs de corail, s'est transformée en phosphate, un composant de base pour les engrais, indispensables à l'agriculture productiviste. Les premiers peuples qui s'y étaient installés : Polynésiens, Micronésiens et Mélanésiens, vivaient de fruits de mer, de la viande d'oiseaux et de fruits tropicaux. La surface de l'île était couverte d'une végétation luxuriante, entourée de belles plages désertes et tranquilles. Les premiers voyageurs européens qui ont découvert Nauru étaient, tellement, impressionnés par sa beauté qu'ils l'ont dénommée ‘l'île de la Tentation'.

Il n'est pas difficile d'imaginer que ce petit paradis de l'Océanie ait suscité bien des désirs de conquête chez les puissances coloniales des siècles précédents. L'Allemagne s'était empressée d'annexer l'île avant de la perdre, au profit de l'Australie laquelle a dû la céder, brièvement au Japon pour la récupérer au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

Nauru gagne son indépendance, en 1968, suite à une lutte menée pendant une vingtaine d'années par Hammer DeRoburt, qui devient président de la République, jusqu'en 1989.

La vie sur Nauru est bouleversée par la découverte, en 1900, de phosphate, le meilleur au monde, juste au-dessous de la surface de son sol. L'extraction et l'exportation du précieux minerai commence illico presto et durera tout au long du XXème siècle, par l'Allemagne et la Grande-Bretagne, tout d'abord, par une joint-venture australienne, britannique et néo-zélandaise, par la suite, avant que la ‘Nauru Phosphate Corporation' ne prenne le relais, au lendemain de l'Indépendance de l'île. Le gros des infrastructures nécessaires ont été l'œuvre des Australiens mais les travaux manuels étaient confiés à des ouvriers importés de Chine et des îles voisines de Kiribati et Tuvalu. Ainsi, avant l'Indépendance, les Nauruans n'étaient, en aucune façon, associés à l'entreprise d'extraction de richesses enfouies à l'intérieur de leur île, expédiées par bateaux vers l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Pendant que des millions de dollars, amassés dans leurs coffres-forts, prenaient le large et que l'intérieur de leur île se transformait en désert de pierres, ils continuaient à mener leurs vies d'antan et pratiquer leurs traditions ancestrales.

Puis vint l'Indépendance. Le gouvernement de la toute nouvelle République nationalise l'industrie du phosphate et, du jour au lendemain, Nauru devient l'un des pays les plus riches au monde. Un tel évènement ça s'arrose, non ? Les Nauruans ont fait la fête comme il se doit ; une fête qui a duré une vingtaine d'années, sans interruption. Ces modestes pêcheurs qui vivaient au ralenti, à l'ombre de cocotiers et de palmiers, plongent, tout d'un coup, sans aucune préparation, dans les profondeurs sans limites et les plaisirs, sans fin, de la consommation capitaliste.

Chaque famille se retrouve en possession de 3 à 4 voitures que ses membres conduisent à longueur de journée, sur l'unique route de l'île - dont on fait le tour, en moins de 30 minutes - et qu'ils abandonnent pour une simple crevaison d'un pneu. Les chambres des maisons sont toutes dotées d'air conditionné et de téléviseurs, dernier cri. Pour célébrer les anniversaires, on s'offre des oreillers bourrés de billets de banque. Des témoins relatent que durant des soirées dansantes où le vin coulait à flots, on a utilisé des billets de banque comme papier toilette. C'est dire qu'à Nauru, durant ces années fastes, un bout de papier ne valait pas plus qu'un autre. Par ailleurs, l'électricité, l'eau, les soins et même les femmes de ménage étrangères étaient gratuits, payés par l'Etat. Tous les besoins des habitants venaient de l'étranger. Personne ne travaille, rien ne se produit, rien ne se répare, tout se jette et tout se remplace. On importe sans compter des containers d'aliments transformés ou congelés dont on se gave, insatiablement jour et nuit. Un style de vie aux effets catastrophiques sur la santé des Nauruans dont plus de 90% deviennent obèses ou en surpoids en l'espace de quelques années, entraînant un des taux de diabète les plus élevés au monde.

L'Etat distribue directement à la population une partie de la rente et se lance dans les affaires avec le reste. On dépense une fortune pour construire un aéroport et acheter une flotte d'avions pour desservir toute l'Océanie. Un terrain de golf de luxe voit le jour sur l'île. Sous l'influence de conseillers financiers et économiques douteux, le gouvernement investit sans hésiter dans l'immobilier en Australie, aux Etats-Unis, au Japon et ailleurs.

Vers la fin de la décennie 1980, le temps des vaches maigres débarque à Nauru. Le phosphate commence à se faire rare et les investissements du gouvernement, censés assurer une prospérité pérenne au pays, après le tarissement de la mine, s'avèrent être des gouffres, sans fond, pour les dépenses publiques. Les caisses de l'Etat se vident, à une vitesse vertigineuse, le pays commence à s'endetter et les biens immobiliers acquis, un peu partout, à travers le monde sont cédés au plus offrant. Alors que la veille, au soir, les Nauruans s'enorgueillissaient de disposer du plus haut revenu moyen par habitant, dans le monde, juste derrière l'Arabie Saoudite, ils deviennent des mendiants affamés le lendemain matin.

Dans les années 1990, tel un drogué désespéré pour une dose ou un joint, le gouvernement de Nauru, pour se procurer quelques poignées de dollars, se lance dans des affaires pour le moins louches, telles que le blanchiment d'argent et la vente de passeports. Le hasard a voulu que cette période ait coïncidé avec l'avènement de la Russie de Boris Eltsine et de ses oligarques, lesquels ont passé à l'eau de javel une somme de 72 milliards de dollars auprès de quelques 400 banques inexistantes, « domiciliées » à Nauru. Quant aux habitants de l'île, la fin des années d'hyper-consommation ne leur a pas fait que du mal. Les jeunes générations se sont mises à l'apprentissage de la pêche auprès des grands-parents qui s'en souvenaient, encore, perdant au passage quelques kilogrammes de graisse grâce aux activités physiques et un régime alimentaire à base de poissons frais. Certains d'entre eux sont envoyés en stage pratique dans les îles voisines pour apprendre l'art de balayer le parterre d'une maison, de faire la vaisselle et de prendre soin d'un bébé. A partir des années 2000, moyennant le payement de quelques millions de dollars, Nauru accepte de servir de prison, ou plutôt de camp de concentration, aux harragas du Pacifique dont ne veut pas le gouvernement australien – des refugiés d'Afghanistan, d'Irak, du Sri Lanka, d'Iran, du Pakistan et du Bangladesh, cueillis par bateaux dans les eaux internationales, en partance pour l'Australie où ils ont le droit de demander un asile politique pour cause de persécution dans leurs pays d'origine. Une entreprise dénommée « Pacific Solution », condamnée et dénoncée par l'ONU et toutes les organisations internationales pour les droits de l'Homme. Des enfants y sont devenus fous, des adultes ont essayé de se suicider, en refusant la nourriture alors que d'autres se sont cousus la bouche en utilisant des trombones, en guise d'aiguilles pour protester contre leur détention indéterminée sous des conditions qui s'apparentent à la torture.

Si seulement les Nauruans pouvaient faire marche arrière et reprendre le train de vie mené par leurs ancêtres avant la découverte du phosphate ! C'est que, même si, vue de l'extérieur et de profil, l'île parait toujours belle et attirante, 80% de sa superficie intérieure est détruite, à jamais, devenue une carrière ouverte où même la végétation ne pousse plus, une ironie cruelle sachant que le sol de Nauru a servi à l'enrichissement des terres agricoles arides et peu productives de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. Seule une étroite bande tout au long du littoral est encore habitable. Les Nauruans, et leur colonisateurs avant eux, ont exploité le sous-sol de l'île, sans réserver la moindre pensée aux conséquences écologiques qui en découlerait inévitablement.

Malheureusement le pire est à venir et cette fois les Nauruans n'y sont pour rien. Dans le volet écologique, l'Humanité, toute entière, a suivi, depuis deux siècles, la même trajectoire que les Nauruans, quoique lentement et en somnambules. Elle s'est adonnée, joyeusement, à l'extraction de substances souterraines formées à partir de résidus de matières vivantes - le pétrole, le gaz et le charbon – qu'elle a brûlées allègrement, sans retenue et sans appréhension pour de quelconques effets possibles sur l'environnement.

Le résultat des courses est une accumulation de dioxyde de carbone (CO²) dans l'atmosphère, contribuant au réchauffement des températures à la surface terrestre, la fonte des glaciers de l'Arctique et de l'Antarctique, l'acidification des océans, l'élévation du niveau des mers et un changement climatique global, menaçant toutes les espèces vivantes par la fréquence et l'intensité des sécheresses et des inondations.

Les conséquences sur les îles pacifiques sont, particulièrement, désastreuses. La plupart de ces îles, Nauru en particulier, sont dépourvues de sources d'eau douce, leurs habitants ne subsistant que par la récolte de l'eau de pluie, dans des citernes, notammentn durant la mousson, une saison qui s'étend de novembre à février. Or le changement climatique a exacerbé les périodes de sécheresse, limitant, drastiquement, l'accès à l'eau potable pour les habitants.

Cependant, le plus grand danger pour les Nauruans vient de la montée du niveau des mers, une élévation de 5mm par an, depuis 1993 et s'accélérant, qui risque d'engloutir l'île, toute entière, au cours de ce siècle si l'Humanité continue l'extraction et la combustion des énergies fossiles à la cadence actuelle. Dans un article publié dans le ‘New York Times', en 2011, le président Nauruan d'alors, écrivait : « Vous êtes pardonnés si vous n'avez jamais entendu parler de Nauru – mais ignorez notre histoire à vos risques et périls. » A bien méditer.