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Mostaganem, un festival à refonder

par Mohamed Meflah

Une manifestation que ses inspirateurs voulaient à vocation festive est née en juin 1967 en Algérie. Par le seul fait qu'elle s'annonçait porteuse d'émancipation d'une jeunesse éprise non pas de politique mais d'Art, optant pour le vecteur « théâtre », cette naissance posait problème.

Cette naissance annonçait dès 1965 l'avènement d'un festival d'art dramatique amateur. La singularité d'amateur» s'expliquait non pas par la qualité et la teneur de son contenu mais par la crainte de paraitre faire dans l'appropriation de l'une des missions du théâtre professionnel que le «Théâtre Nationale Algérien» entendait en être le titulaire. Ce festival aurait pu naitre ailleurs sur le territoire national mais a eu comme lieu de naissance la ville de Mostaganem. L'avantage majeur est que Mostaganem jouissait de la réputation d'une ville où le geste théâtral était à vocation populaire mais disposait bien avant l'indépendance, de l'expérience de théâtre structuré arrachée et inspirée de l'activité théâtrale parallèle des intellectuels français et puisant dans le terroir culturel rural. De cette époque et en avance sur leur génération sont nés de grands hommes de théâtre comme le dramaturge algérien Ould Abderrahmane Abdelkader dit Kaki ou l'homme de lettre, Chercheur dramaturge et écrivain Adelkader Benaissa. La gestion de la Cité d'une part et la «Direction» monolithique du Pays d'autre part laissaient croire qu'un festival de théâtre était source d'incohérence dans le mode de gestion de l'unité politique en vigueur à l'époque. Tant et si bien que les enjeux politiques sous-jacents aux «sphères» régnantes n'étaient pas encore dissipés en trois années après la fin d'une révolution ayant marqué les dix millions d'Algériens. C'est dire que la manifestation de toutes œuvres littéraires, théâtrales ou encore festivalières était soupçonnée de véhiculer le doute, l'incertitude et l'opposition au pouvoir en place. Ainsi ni l'APC, ni le commissariat politique, ni l ‘Administration de la Wilaya ne voulait accorder de parrainage à cette manifestation annoncée comme cyclique.

Le syndicat d'initiative et du tourisme voulait ne voir dans ce festival qu'une kermesse ou réjouissance de promotion de son tourisme. Adhérents de longue date aux Scouts Musulmans Algériens, Citoyens disciplinés, forgés dans l'éducation scoute et musulmane, envahis par un amour pour le théâtre et consacrant leur vie au service de la jeunesse, ces inspirateurs décident avec un pragmatisme salvateur, de l'organisation par le groupe SMA El Falah, d'un atelier d'art dramatique s'adressant aux groupes scouts de la Wilaya de Mostaganem (dans son espace administratif de 1965). L'une des cinq pétales de la fleur de jasmin, emblème des SMA symbolisait précisément l'éducation cultuelle et culturelle. Cet atelier annoncé comme tel, était en fait un regroupement (mode sortie scoute où chacun est matériellement outillé de son sac à dos) de 15 petites troupes, un dimanche d'avril 1965, dans le local des scouts marins dont le commissaire local était Abdelkader Belmiloud dit Dadi. Dans ce même regroupement, ce même Dadi incarnait un rôle déterminant dans la pièce «les invertébrés» écrite et réalisée par Bensaid Mekki et où le rôle principal était tenu par Mohamed Meflah. Dans la même journée, chacune de ces troupes a présenté son travail théâtral. Le Chef et coordonnateur de la partie «Théâtre» de ce regroupement était Bensaid Mekki qui par ailleurs était commissaire local du groupe SMA «Echihab» de Mostaganem. Bensaid mekki, ayant grandi orphelin, employé à la minoterie de Cohen Scali nationalisée sous SEMPAC, compagnon de premier parcours de Kaki, chouikh, Bensaber, Osmane, Belmokadem ,Bachali, Chougrani, Mezadja, Bouzid et d'autres mais aussi régisseur de scène de Kaki, avait l'avantage d'avoir suivi plusieurs stages de théâtre notamment sous la direction de Henri Cordereau (en 1955) et de Pierre Dezoug (en 1956).

Toutes les pièces, sketchs et parodies jouées traitaient essentiellement dans le thème social et l'exploit révolutionnaire. Aucune de ces personnes, participantes et animatrices, ne pensait à un festival sauf que l'évènement venait d'être créé. Le temps de cogitation s'annonçait et les rencontres restreintes de ces fous de théâtre devenaient de plus en plus fréquentes et informelles. Partant du bilan de ce regroupement (un succès à leurs yeux), le temps de l'inspiration dépassé, un homme ( Bensaid Mekki) sous le ton de réflexion anecdotique lançait «et pourquoi pas un festival d'Avignon à Mostaganem». Un collectif d'hommes, puisant dans la foi pour le théâtre, sans le savoir, s'engageait sur un chemin disproportionné par rapport à ses capacités intellectuelles et matérielles. Un festival d'art dramatique à Mostaganem ? oui mais pas d'Avignon à Mostaganem. Fin 1966, la commission culturelle du groupe SMA «El Falah» organisait dans un local (en face du stade Barthou ) de jeunesse et des sports, une journée d études sur l'art dramatique. La presse de l'époque n'avait pas manifesté d'intérêt à cette journée. C'est lors de cette journée que Ghali Boudraf, avec l'adhésion de Djilali Ben Abdelhalim, usa de sa subtilité convaincante pour la convergence vers l'ouverture d'un espace culturel privilégié consacré à la création artistique théâtrale, accessible à toute participation non professionnelle. La volonté de créer un festival d'art dramatique était née.

Aucun individualisme émergent, si ce n'est le volontarisme de chacun, n'était ni apparent ni admis. Commençait alors tout au long de l'année 1967 un cycle de réunions au groupe SMA «El Falah» et souvent au café «Marhaba» non comparable avec le café «Marhaba» d'aujourd'hui. On y parlait bel et bien d'organisation de «festival». La validité de l'initiative d'organiser ce «festival» de théâtre ne recevait pas encore l'unanimité de tous les Chefs scouts d'«El Falah». L'aval du commissaire local du groupe «El Falah» Ould Nourine Harrag dit Bennourine était vital pour la concrétisation du projet. Boudraf Ghali et Chef Bekhlouf Belkacem, finissent lors d'une réunion par arracher l'adhésion de Harrag, commissaire local d'«El Falah». C'était le début d'une noble aventure qui allait mobiliser tous les scouts des quatre groupes SMA ( «El Falah»,» Ech chihab», «El Ijtihad», et «En Najah» ) de Mostaganem. Les cinq hommes à l'origine de cette gigantesque idée, heureux de voir enfin leur projet devenu collectif, ne cachaient pas leur crainte devant les vrais problèmes qui ne tardaient pas à se présenter. Ils commencèrent par structurer la commission culturelle d'«El falah en quatre sous commissions Technique et intendance (sous la responsabilité de Bensaid Mekki), artistique (sous la responsabilité de Ben Abdelhalim Mustapha), information (sous la responsabilité de Mohamed Meflah) et finances (sous la responsabilité de Boudraf Ghali). Faire connaitre aux artistes amateurs des quatre coins d'Algérie, la création d'un festival d'art dramatique n'était pas tache simple. Le réseau des groupes SMA à travers le territoire y a joué un rôle contributif. Trouver une salle avec une scène remplissant les critères n'était pas non plus aisé même si la ville de Mostaganem héritait de la période coloniale d'un théâtre face à la place de l'église. Ce théatre était déclaré inopérant par les services techniques de la Mairie car il menaçait ruine. Ce théatre fut détruit en 1968 pour devenir jusqu'à ce jour un parking sauvage. L'idée de faire dérouler ce festival en plein air sur la grande esplanade de la mairie de Mostaganem, devenait non viable compte tenu de l'absence totale de moyens de monter et équiper une scène de théâtre. L'idée fut abandonnée.

Mostaganem ville était dotée d'une salle de cinéma moderne (environ 1200 places assises). Le gestionnaire de cette salle ne faisait ni dans l'utopie ni dans lle sentiment. La commission était tenue d'honorer le règlement d'une location en contre partie de l'usage de la salle «Cinémonde». Le commercial primait hélas sur l'Art. Ne jouissant d'aucun moyen financier ni d'aucun parrainage, les organisateurs durent accepter la seule variante qui s'imposait, celle de faire jouer les pièces en plein air au stade Benslimane avec possibilité d'user de la salle «Cinémonde» la matinée pour les débats et conférences. Là aussi les services techniques de l'APC consentirent l'aide d'habiller de planches, un parterre au centre du terrain du stade.

Le 1er septembre 1967 étaient donnés les trois coups d'ouverture du 1er festival national d'art dramatique de Mostaganem. L'Algérie venait de se doter de son premier festival toutes arts confondus. Le premier pas vers la démocratisation de la pratique des arts en Algérie venait d'être fait.

Toute troupe sélectionnée et participante était tenue de quitter le festival au plus tard après les débats du lendemain dans la matinée. La prise en charge des troupes pour le séjour complet durant le festival n'était pas à la portée de la commission organisatrice. La premières des quarante sept éditions du festival se déroulait avec un succès public inattendu mais encourageant pour les organisateurs qui ne cachèrent pas leur fierté et leur soulagement, tant les gradins du stade étaient chaque soir totalement pleins de spectateurs. D'une session à l'autre le festival de Mostaganem voyait sa performance devenir de plus en plus avéré. Dans ses quinze premières éditions la place de ce festival était consacrée tellement il a consolidé son rôle au service d'une légitimation du vecteur théâtre ; il a permis l'émergence de nouvelles génération de comédiens, de textes, de techniques et de scénographes.

Les grands de la profession ainsi que le monde de la presse spécialisée et de la télévision nationale prenaient d'une manière assidue leur rendez-vous annuel avec ce festival. Le journal télévisé de la RTA réservait quotidiennement une page pour le festival. Par la teneur et la qualité artistique des pièces sélectionnées avec rigueur, le festival de Mostaganem a forgé l'admiration des hommes et femmes de la profession. Ses échos transnationaux ont plaidé pour son ouverture à des troupes étrangères de New York, du Maroc, de Tunisie de l'Egypte etc… Les pièces de théâtre qu'a connues ce festival étaient d'une qualité de spectacle et d'un niveau n'ayant rien à envier au théâtre dit professionnel. Etre sélectionnée et participer au festival de Mostaganem, était pour une troupe de théâtre en Algérie, une référence dans son parcours. L'ancrage du festival de Mostaganem acquis dans le champ et l'environnement artistiques le prédisposait pour le rôle en faveur de la promotion de la création théâtrale et de sa légitimation artistique.

Assister au festival aujourd'hui pousse à l'observation que la sélection a fait dans l'omission des arts de la scène en dévêtant le festival de son caractère puisant dans le spectacle pluridisciplinaire. Est-ce le reflet d'un épuisement de création théâtrale en Algérie ? Les années soixante et soixante dix ont situé une référence à ce festival où le texte théâtral, le temps théâtral, l'acte théâtral, la mime théâtrale, le geste théâtral, le silence théâtrale, le chœur théâtral, l'orphéon théâtral, donnaient la mesure d'une qualité de spectacle inégalée tellement les professionnels des arts et des lettres ont gratifié de leurs galons ce festival. Assister à la quarante septième session renvoie à la nostalgie et le chagrin laissés par les pièces comme «Les étincelles dans les roseaux», «El Amarnas», «Ensab El Faham», «Massinissa», «EL Emir» et d'autres ? Faut-il croire qu' à travers la dernière vingtaine d'années, le festival ait été dirigé vers une déstructuration artistique et organisationnelle telle qu'il devienne un lieu de villégiature annuelle ? Il y a tendance à le croire dès que depuis des années, aucun des Ministres de la culture n'a gratifié ce «festival national» de sa présence inaugurale. Au moment où d'autres festivals ont vu leur apparition et où d'autres arts ont fleuri, il y a lieu de ne pas occulter la question de survivance du festival d'art dramatique de Mostaganem s. Cette survivance ne devrait pas se confondre avec une corvée annuelle ou se suffire d'une allocation financière étatique.

Le festival national d'Art dramatique de Mostaganem a permis l'émergence de la création de pas moins de 600 pièces de théâtre tous genres confondus durant quarante sept années d'existence alors que sa subvention est passée avec beaucoup de stress et d'aléas de 40 000 DA en 1968 à 20 000 000 DA en 2014. Il est indéniable que cette subvention n'est aucunement comparable au budget annuel consacré à la profession établie en une institution nationale et qui n'aurait produit durant la même période qu'à peine une soixantaine de pièces de théâtre. Ce festival fut le berceau de la carrière d'un nombre de comédiens et d'auteurs d'envergure aujourd'hui consacrée. L' «Administratisation» de l'Art tue la création artistique. Le constat est que le festival national d'art dramatique de Mostaganem est sur la voie d'un effritement causé par la domination des égos des uns et des autres. Il est dans le besoin d'une réhabilitation qui doit passer par un réexamen ou une refondation. Cette refondation devrait avoir pour objectif de re-légitimer le festival d'Art dramatique de Mostaganem. Il ne s'agirait certainement pas de recommencer le festival mais de promouvoir une reconnaissance authentique et une assise juridique transcendant les aléas administratifs et autres. Cette refondation devrait le mandater d'une mission clairement annoncée au service de la créativité théâtrale en Algérie. Elle devrait réaffirmer le caractère transnational du festival, le processus de reconnaissance de la création théâtrale ainsi que la mobilité des artistes. Cette refondation devrait permettre de renouer avec l'éthique de ce festival festif qui, dans ses vingt premières éditions se voulait un lieu de confluences où la participation des femmes et des hommes émérites et chercheurs favorisaient les débats et forums consacrant l'harmonie entre les arts et les identités culturelles et cultuelles de l Algérie.