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L'Itinéraire historique de l'Algérie, pourquoi l'alternance politique est inéluctable?

par Medjdoub Hamed

Comment comprendre l'évolution de l'Algérie après les élections post-17 avril 2014 ? L'Algérie est-elle réellement un îlot de stabilité puisque le séisme du «printemps arabe» de 2011 ne l'a pas touchée ? L'a-t-il épargnée parce qu'elle s'est inscrite dans une conjoncture favorable depuis la hausse des cours pétroliers depuis 1999 ? Ou que cette stabilité vient-elle d'elle-même depuis la «Rahma» engagée par le président Liamine Zéroual et continuée par la «Concorde nationale» par le président Bouteflika ? Et va-t-elle encore bénéficier de la stabilité comme l'espère tout entier le peuple algérien qui ne «recherche que la paix»?.

1erè parti

C'est à ces questions que l'on va tenter de donner une réponse. Aussi faisons parler l'Histoire.

1. L'ALGERIE INDEPENDANTE. L'EDIFICATION DE LA NATION ALGERIENNE SOUS BOUMEDIENE

 Après une guerre de haute lutte contre l'occupant qui a duré sept ans et demie, l'Algérie obtint enfin son indépendance. En accédant à l'indépendance, l'Algérie est sortie de la nuit coloniale qui a duré 132 ans. Une nuit coloniale faite de brimades, de travaux forcés, d'un statut d'indigènes sans droits où un peuple tout entier était soumis et corvéable à merci par la toute puissance coloniale.

Après l'indépendance, trois années vont passer rapidement, de 1962 à 1965. Après le coup d'Etat de Boumediene, et la destitution du président Ben Bella, l'histoire de l'Algérie va globalement se stabiliser et le pouvoir œuvrer pour la construction de l'Etat national. C'est aussi par l'option retenue le «socialisme» dicté par la Guerre froide que l'indépendance va se renforcer dans tous les secteurs de l'économie nationale. Des réalisations considérables sont opérées dans les domaines de l'éducation, de la formation, de l'industrialisation, des finances et de l'agriculture. Le 24 février 1971, l'Algérie nationalise les hydrocarbures. Cette nationalisation eut des répercussions internationales. Il faut rappeler qu'à cette époque la compagnie française Total détenait 90% des ressources pétrolières (comme stipulé dans les accords algéro-français).

Si la Libye et l'Irak emboîtent le pas à l'Algérie et nationalisent à leur tour les hydrocarbures, en réalité, l'impulsion des nationalisations des hydrocarbures venait des États-Unis. En effet, en pleine crise monétaire avec l'Europe sur le dollar, les États-Unis avaient en sous-main encouragé les pays arabes à nationaliser leur pétrole. Il était vital pour la puissance américaine que le pétrole arabe géré par les compagnies pétrolières européennes revienne aux pays arabes. La puissance du dollar était en jeu, en 1971. Les Européens «refusaient d'absorber les dollars américains qui, de plus en plus, n'étaient pas remboursables en or» par le système bancaire américain aux banques européennes. Les Américains, en pleine guerre avec le Vietnam, émettaient plus de dollars qu'ils n'avaient d'or, d'autre part ne voulaient pas dévaluer le dollar suite à la surémission monétaire. Par conséquent, défaire les compagnies pétrolières européennes du pétrole arabe était une nécessité absolue pour assurer le leadership mondial au dollar américain. Ce qui permettait plus tard aux Américains d'influer sur le cours du pétrole, qui libellés en dollars, obligeait les pays européens d'acheter les dollars qu'ils refusaient pour importer le pétrole des pays arabes.

En août 1971, le président Nixon mit fin à la convertibilité-or du dollar américain. Les États-Unis n'avaient plus assez d'or pour procéder à la convertibilité des dollars dans le monde.

Deux ans après, la guerre israélo-arabe en octobre 1973 fut propice pour faire monter le dollar d'environ 3 dollars à 12 dollars. Le quadruplement du cours du pétrole par les pays arabes a été en réalité le fait des Américains. Grâce à l'augmentation du prix de pétrole, les pays d'Europe étaient obligés d'acheter des dollars pour régler leurs importations pétrolières. Evidemment les pouvoirs politiques arabes n'avaient probablement pas compris le subterfuge pétro-monétaro-américain contre l'Europe, à cette époque.

Lorsque, en 1974, le président Boumediene, du haut de la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies, parla du Nouvel Ordre Economique International (NOEI), il ne sut pas que le NOEI n'était qu'une illusion «pensée» par la naïveté arabe. Et le seul ordre en question qui régnait sur le monde était l'ordre israélo-américain. Et auquel les pays arabes y participaient sans le savoir dans la donne pétrolière. Ce qui, au demeurant, était rentable pour eux puisque la rente pétrolière croissait, dont cependant une partie devait être recyclé aux États-Unis (deal arabo-américain).

A cette époque, il faut rappeler que la Guerre froide divisait le monde en deux blocs, américain et soviétique. Les pays arabes progressistes comme l'Algérie, l'Irak, la Syrie… faisaient face à un double danger: l'impérialisme américain et le sionisme israélien. Israël, depuis sa création en 1948 en Palestine, soutenu par les États-Unis, menait une guerre subversive et intensive contre le monde arabe. Par une politique extérieure foncièrement hostile à l'impérialisme israélo-américain, l'Algérie sous Boumediene, durant la décennie 1970, est devenue un «phare pour le monde opprimé».. C'est dans ce contexte de Guerre froide que le président Houari Boumediene décéda par «maladie», le 27 décembre 1978. L'Algérie et le tiers monde perdit un grand président.

2. LE GRAND TOURNANT. LA GABEGIE DU POUVOIR SOUS CHADLI

Chadli Bendjedid, militaire de carrière, accède à la magistrature suprême, le 9 février 1979. Comme tous les pays arabes, après la guerre de 1973 contre Israël, le pouvoir algérien pratique une politique d'ouverture, au nom de la realpolitik, en direction des pays occidentaux et une recherche dans la diversification des fournitures en matériels civils et militaires. D'autant plus que la situation géostratégique dans le monde arabe avait beaucoup changé depuis la défection de l'Egypte du front arabe suite aux accords de Camp David avec Israël (septembre 1978). Ils seront suivis, le 26 mars 1979, par un traité de paix entre Israël et l'Egypte, prévoyant la restitution du Sinaï.

Le «front du refus» groupant la Syrie, l'Irak, l'Algérie, la Libye, l'OLP…, hostile à toute solution négociée avec Israël, ne changera rien aux données géostratégiques. Bien plus, il sera surpris par les «nouvelles forces montantes», le mouvement islamiste.

Grâce à la hausse «providentielle» des prix du pétrole, le pouvoir met en place un «programme anti-pénurie» (PAP). C'est le début d'une nouvelle politique économique qui met fin aux «industries industrialisantes». Si la politique économique populiste (achats d'usines clefs en mains ou produits en main) sous Boumediene cherchait à créer l'emploi et opérer un «transfert de technologie», elle ne pouvait être poursuivie par suite d'hémorragie de capitaux et surtout sans valeur ajoutée réelle. Plus grave, la plupart des entreprises cumulaient déficits sur déficits et ne survivaient qu'à coup d'injections financières par l'Etat.

Sur le plan extérieur, les événements au Proche et Moyen-Orient qui ont pris une tournure complètement opposée (guerre Irak-Iran, guerre Afghanistan-URSS et guerre civile au Liban) à ce qui prévalait dans les années 1970, ont fait que l'Algérie, largement dépassé par les conflits, se reportait à son voisinage immédiat pour assurer à la fois une détente politique, donc se prémunir contre les conséquences qui pouvaient survenir des conflits proche et moyen-orientaux, conflits qui n'augurent rien de bon, et asseoir une politique économique commune au sein d'un Maghreb uni.

Or, pour cela, il fallait affaiblir les appareils répressifs de l'Etat, i.e. la «Sécurité militaire». L'idée même qui circulait à l'époque en Algérie était plus de disposer d'un «service de police puissant» au service de l'Etat que d'une armée puissante pour détendre les relations entre les pays du Maghreb.

Mais cet affaiblissement de l'appareil sécuritaire s'est transformé en «gabegie pour l'économie algérienne» d'autant qu'elle a été aidée par l'euphorie financière qui a résulté d'un triplement du prix du baril de pétrole, en 1979, passant à 36 dollars. Et toute cette politique maghrébine va trouver ses limites par le contrechoc pétrolier de 1986. C'est le réveil brutal de l'Algérie et le début d'une descente aux enfers.

Le Premier ministre Brahimi à l'époque lance un pavé sur la scène politique, les «26 milliards de dollars détournés à l'étranger». L'opinion publique est atterrée. La corruption et les malversations sont dénoncées au grand jour. Se posera alors la question : «Où est l'Algérie de Boumediene ?» Et des rouages internes dans l'administration qui ont vendu leur âme, des structures de l'Etat qui ont perdu tout repère, tout contrôle ? L'Algérie le paiera cher dans la décennie qui suivra la décennie de «gabegie» de 1980.

Mais avant de continuer l'étude de l'itinéraire historique de l'Algérie, parlons-en du contrechoc pétrolier et de la politique américaine dans le monde. Il est important de comprendre son irruption si l'on veut comprendre l'Algérie des années 2009 à 2014…

Le choc du deuxième pétrolier est allé de pair avec la chute du shah d'Iran. Les Américains ont eux-mêmes montés la chute du monarque pour un double motif. Installer un régime islamique en Iran afin de créer une «ceinture verte» constituée des républiques musulmanes soviétiques, de l'Afghanistan et de l'Iran, pour affaiblir l'URSS. Cette stratégie, au demeurant, a réussi en 1991 (Fin de l'existence de l'URSS). Et empêcher le shah sa politique de se doter d'infrastructures nucléaires, qui étaient tabous pour les pays musulmans.

Cette politique subversive américaine est allée de pair avec la politique monétaire de la Réserve fédérale (Fed, Banque centrale américaine). En effet, aux émissions monétaires massives américaines, les Européennes ripostaient par une duplication en monnaies européennes générant ainsi une inflation mondiale galopante. Il était impératif que les États-Unis arrêtent l'inflation qui était à deux chiffres. Pour cela, il fallait augmenter le «loyer de l'argent». L'augmentation drastique du taux d'intérêt directeur par la Fed créera progressivement un étouffement de l'économie mondiale. Le dollar montera aux nues, par sa rareté sur les marchés, il vaudra en 1985 près de deux fois et demie sa valeur en franc, en deutschemark, à celle de 1980. L'Algérie bénéficiera d'un formidable pouvoir d'achat. En intégrant le cours du franc, et du deutschemark par rapport au dollar, le cours du pétrole n'était pas à 36 dollars mais à plus de 90 dollars, en 1985, en monnaies européennes.

Et malgré ce formidable apport financier, l'Algérie n'a pas capitalisé cette manne financière. Le contrechoc pétrolier de 1986 mettra à nu ses «contradictions», qui étaient celles des hommes.

Le contrechoc de 1986 eut des conséquences mondiales. Le monde entier s'est retrouvé endetté. Ainsi se comprend pourquoi le bloc socialiste (pays de l'Est et l'URSS) a lui aussi commencé sa descente aux enfers. L'Occident s'en est sorti plus ou moins indemne.

En Algérie, les déboires commencent. Les frictions au sein du sérail donneront la révolte du 5 octobre 1989, que certains appellent la « crise de la semoule». En réalité, c'est toute la gabegie économique et politique, les détournements, la corruption à grande échelle, le projet de l'UMA mal parti, qui en sont la cause. L'Algérie faisait face à son devenir qui s'annonçait très mal. «Le nationalisme qui n'était plus porteur s'est mué en islamisme». Une grande partie de la population espéra dans l'islamisme un retour aux valeurs, à l'équité, à la fin de la gabegie. Mais si l'islamisme est une bonne chose, les islamistes, sans programme économique véritable, cherchait à instaurer une dictature d'autant plus qu'il visait «à éliminer la démocratie» même qui les a propulsé sur le devant de la scène algérienne. Ce qui veut dire la fin de la liberté de presse, d'expression, de revendication salariale, de syndicats, etc. Le peuple sera muselé au nom de l'Islam. Un non-sens.

C'est ainsi que s'opéré une fracture politique et sociale en Algérie. Les dirigeants du Front islamique du salut ont perdu tout sens de la réalité, devenant des instruments de la stratégie israélo-américains de la «ceinture verte» étendue au Maghreb et à la région du Sahel, pour les pays tels, l'Algérie, l'Irak, la Syrie, encore debout face à Israël et l'impérialisme américain.

Sauf que dans les plans américains, il y a un «Tribunal de l'Histoire» qui n'est pas pris en compte par les stratèges de Washington et qui a rendu son verdict : ni l'Algérie, ni la Syrie ne s'affaisseront.

Alors, que les Islamistes algériens, s'ils avaient respecté ce pour quoi le peuple algérien a toujours combattu sa «liberté», son «choix» dans ses dirigeants, comme en Turquie cohabité, il aurait appris la gouvernance démocratique et cohabité avec le régime en place. Sans verser le sang du peuple.

3. DE BOUDIAF A LIAMINE ZEROUAL. L'OPINIATRETE D'UN HOMME

En décembre 1992, le clash en Algérie arrive, il surprend même. Le FIS dans toute sa puissance devenue certaine même fera face à un peuple se lève, qui se lève doucement mais se lève. On dit que c'est l'armée algérienne qui s'est placé en rempart au FIS, qui par l'interruption du processus électoral - le FIS avait remporté les élections législatives - et provoqué la démission de Chadli.

Si c'est vrai et on ne peut en douter, il est aussi non moins vrai que le peuple n'a pas suivi le FIS et ses groupes armés. Peut-on croire que c'est seulement l'Armée Nationale Populaire, ou ce qu'on appelle les «Janviéristes» qui, certes, ont été des instruments du «Tribunal de l'Histoire», puisqu'ils ont arrêté le mouvement armé islamiste. Il est évident que non. Car si c'était le cas, comment expliquer qu'en Iran, l'armée du Shah n'a pu s' «opposer» au mouvement islamiste de Khomeiny, soutenus par les Occidentaux, et qui, après la prise du pouvoir s'est retourné contre ses tuteurs.

Tout ce qu'on peut dire est que les dirigeants du FIS se sont trompés de pays. L'Algérie est née d'une longue guerre de libération contre l'impérialisme français. Et l'Armée algérienne est issue d'une Armée de Libération Nationale qui puise son «essence» du peuple, et non Shah. C'est là toute la différence. L'Armée comme son sigle l'indique est une «Armée Nationale et Populaire», et cette «Armée» n'est qu'une branche du peuple, et c'est donc le peuple qui a vaincu les hordes islamistes. Et l'histoire en témoigne, c'est toujours les peuples qui ont eu raison des forces hostiles, des forces de l'oppression, quel que soit le lieu et le temps pour la victoire.

Cependant, malgré la guerre fratricide qu'a subi le peuple algérien, cette guerre n'est pas négative en soi, parce qu'au fond, les sacrifices et les martyrs, les égorgements, les bombes aveugles au sein des populations et la terreur qui a résulté n'ont pas été vains. L'Algérie est ressortie grandie vis-à-vis des autres pays du monde. A voir l'Ukraine, à voir le «Printemps arabe», depuis 2011, qui a vu les régimes arabes tombés l'un après l'autre. Dans la plus grave débâcle de leur histoire. L'Algérie est devenue un ilot de paix au sein de ces pays enlisés dans les crises, mais elle doit «rester vigilante» car la roue peut tourner.

C'est ainsi que durant cette tragédie, deux hommes ont joué un rôle majeur dans cette décennie noire de 1990. Mohamed Boudiaf et Liamine Zéroual. Le premier, après 28 ans d'exil, prend la tête du Haut Comité d'Etat (HEC), le 16 janvier 1992. Voulant mettre fin à la corruption qui gangrénait l'Etat, il paiera de sa vie ce défi au système. Assassiné le 29 juin 1992, sa présidence a duré moins de six mois.

Ali Kafi, un des chefs militaires de la lutte armée durant la guerre de libération, prendra la relève dans le Haut Comité d'Etat. Mais c'est Liamine Zéroual qui va marquer la décennie noire par son opiniâtreté pour résoudre le conflit armé avec la mouvance islamiste. Rappelé en juillet 1993 par le HCE au poste de ministre de la Défense nationale, remplaçant Khaled Nezzar, il recherche dès le début une solution consensuelle entre toutes les parties en conflit. Homme de dialogue et de compromis, il rencontre plusieurs fois les principaux dirigeants du Front islamiste qui maintiennent leur position croyant qu'ils ont la légitimité des urnes, oubliant qu'ils versent le sang du peuple algérien, avec le soutien des capitales occidentales et monarchiques.

A suivre